Août 2017 – Les Ambitions Sélectives

« On est de son enfance comme on est d’un pays. » – Antoine de Saint Exupery

1762. A l’âge de 5 ans, un certain Wolfgang Amadeus Mozart épuise ses mains sur le clavier royal pour les beaux yeux de Marie Thérèse d’Autriche. Au loin, ses parents admirent avec éblouissement celui qui, avant même d’avoir eu le temps de devenir un enfant, s’est déjà érigé au rang d’un artiste que l’on exhibe à la foule.

1775. Découvrant soudainement les talents de son fils pour le piano, Johann van Beethoven se donne pour objectif d’en faire « un nouveau Mozart », et même, pourquoi pas, dépasser le génie du premier pour mieux délier toutes les langues. Alcoolique, brutal, irréversible, il tracera de sa violente volonté le destin tragique de son jeune fils, aujourd’hui glorifié dans le monde entier.

Bond en avant.

1978. Brooke Shields n’a que 12 ans et son corps apparaît déjà nu à l’écran. Louis Malle n’a en effet pas hésité à en faire une occupante d’une maison close dans son film La Petite. Trois ans plus tard, lors de la sortie u Lagon Bleu, sa mère assure devant les caméras : « les gens voient une innocence absolue qui est bien là ; et ils voient une enfant sexy ; ça leur plait. » Innocente et sexy, votre nouvelle marchandise vient d’entrer en rayon. Prière de ne pas trop vous précipiter.

1980. A l’âge de seulement 5 ans, Drew Barrimore se fait connaître du grand public grâce au film ET l’Extra-Terrestre. Ce que ne savent pas ces téléspectateurs émerveillés par le visage juvénile de la nouvelle star, c’est que l’enfant avait fait sa première apparition télévisée à seulement 11 mois. Pas le temps d’apprendre seulement à parler : l’écran n’attend pas l’âge des décisions.

Nouveau bond en avant.

2016. Kalys a 8 ans. Enrobée dans une robe en bleu nylon digne de La Reine des Neiges, elle déballe sous l’œil de la caméra paternelle de nombreux produits dérivés. Cette vidéo sera, comme toutes les autres, postée sur la chaîne « Studio Bubble Tea » lancée en avril 2014 par son père. Elle montera jusqu’à 12 millions de vue et Kalys, sans même le savoir, deviendra une star de l’unboxing à française.

S’il faut bien reconnaitre une chose, c’est que les « enfants-stars » n’ont pas attendu le 21ème siècle pour exister. De la musique à Youtube en passant par l’art et le cinéma, exhiber ses enfants comme des bêtes de foire pour le plaisir du grand public semble avoir toujours fait partie de nos préoccupations. L’entrée fracassante du XXIème siècle, avec ses esclandres technologiques et ses bastingues médiatiques, a permis de franchir une nouvelle étape dans cette course à la célébrité précoce à laquelle s’attellent nos parents. Bienvenue dans l’ère du show bizz où, le plus tôt possible, les plus jeunes sont médiatisés telles des curiosités de cirque, poussés sur le devant de la scène avant même d’en avoir émis le désir et confrontés dès le plus jeune âge à des responsabilités d’adultes. De The Voice au Plus Grand Talent en passant par les Mini Miss, certaines carrières débutent trop tôt pour envisager une enfance heureuse, voire une enfance tout court.

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Conservatorio di Musica « L. Cherubini » di FirenzeTeatro Niccolini, San Casciano Val di Pesa

D’aucuns prétendent que cette stigmatisation est infondée, que nos « enfants star » comme l’on se plait à les appeler, enchantent leur public et vivent un rêve éveillé. Pourtant, le regard évasif de Brooke Shields entendant sa mère l’évoquer comme une marchandise de luxe, son mutisme résigné face aux caméras, en disent long sur le ressenti de ses premières années à l’écran.

En 2013, la sénatrice Chantal Jouanno interdisait les concours des Mini Miss en France, pointant alors du doigt « l’hypersexualisation des petites filles ». Maud Chevalier, organisatrice des concours régionaux Graine de Miss (destiné aux enfants de 6 à 13 ans seulement) se récriait « laissons-les s’amuser et rêver en robe de princesse ! »

Rêve et Amusement sont donc les deux bannières fallacieuses sous lesquelles parents ambitieux et voracité médiatique légitiment l’excision de la jeunesse. Mortifiés par leur quotidien trop banal, désireux de vivre par procuration une célébrité qu’ils n’auront peut-être jamais, les premiers accrochent leurs propres ambitions au destin encore flou de leur progéniture. Quant aux deuxièmes, avides de cette fraicheur juvénile et de ces talents nouveaux, ils se plaisent à multiplier les projecteurs jusqu’à épuisement des jeunes stars. Ceux qui prétent agir au nom des rêves et loisirs de leurs enfants ne sont pourtant rien d’autre qu’un courant de voleurs d’enfance et de songe.

« L’enfance sait ce qu’elle veut, elle veut sortir de l’enfance. » – Jean Cocteau

Je laisse aux psychologues et psychanalystes, bien plus au courant que moi, le soin d’exposer les risques de cette célébrité précoce, tels que le culte de l’apparence, la transformation des jeunes corps en objets de désirs, voire des anorexies précoces. Le point sur lequel je voudrais m’attacher ne me semble pas nécessiter des diplômes spécifiques pour en prendre conscience. Si, à l’autre bout du monde, certains volent l’enfance à coups de balles meurtrières, notre occident se plait à la voler à coups de médias de masse. Il n’y a guère plus que pour les épreuves du baccalauréat que l’on s’intéresse encore aux milliers d’enfants qui n’ont pas accès à l’éducation et, pour certains, « modernité » semble rimer avec « déscolarisation » au profit de la scène. Il est vrai que nos diplômes ne valent malheureusement plus grand-chose, et que les pérégrinations de plus en plus médiocres de notre Education Nationale constituent un bon argument pour préférer la caméra à la délicate odeur des cahiers neufs. N’y a-t-il plus qu’au cœur de documentaires télévisés tardifs que la faim dans le monde sera encore visible, et que les images de ces enfants mourant de faim, le ventre gonflé et les lèvres sèches, viendront un instant effacer celles de leurs confrères du même âge, des paillettes plein les cheveux et des fans plein les poches ? Et pourtant, chacun, à leur façon, est un nouveau symbole de l’enfance que l’on crève.

Qu’y a –t-il de plus abject que de créer de nouveaux Gwynplaine en prétendant agir au nom des rêves de nos enfants ?

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Jean Cocteau (1889-1963) © Irving Penn

Il est vrai que, comme le dit Jean Cocteau, l’enfance aime à se rêver adulte. Or, c’est bien pour cette raison que permettre l’assouvissement de ce rêve empêche à l’enfance d’exister. Nos jeunes filles voulant devenir des princesses ont-elles besoin des médias pour se déguiser ? Qui, à seulement 5 ans, s’est un jour exclamé vouloir devenir une star ? Un ruban perd-il de sa valeur s’il n’est pas montré au monde entier ? Prétexte du « droit à rêver » on oublie que le rêve est à la portée de tous, il est même l’adage de l’enfance. Au contraire, laissons les rêver plutôt que de les projeter sur une scène où, dès le plus jeune âge, ils devront se conformer aux règles de l’apparence, au culte de soi, à la servilité des médias et des projecteurs, à tous ceux qui, attirés par cette jeunesse naïve et productive, se les passeront de mains en mains pour en faire leur beurre. Plongés malgré eux dans un univers où leurs propres choix ne leur appartiennent plus, leur destin est entièrement remis entre des mains parfois inconnues, bien plus friandes d’argent que de bonheur. Non, les enfants stars ne sont pas heureux, et il parait même faux de les appeler encore « enfants ». Et s’ils croient l’être, arrivera toujours un moment où viendra le regret d’une enfance avortée.

Non content de se corrompre elle-même, l’humanité a décidé de corrompre l’enfance. L’enfance, seule période de notre vie où le rêve prime sur l’ambition, où les esprits se perdent à imaginer mille futurs tous plus différents les uns que les autres. L’enfance, avec ses ingratitudes et ses naïvetés permises, ses jeux dérisoires si sérieux pourtant, ses amours passagères si fortes cependant. L’enfance, moment éphémère où l’insouciance prime sur nos craintes quotidiennes, où le temps n’est pas une inquiétude constante, où « jeux » et « argent » ne font pas encore bon ménage et où demain, rivage de tous les rêves, est un horizon trop flou pour y songer déjà.  Il est temps de rappeler à certains parents que leur devoir est aussi de fixer des barrières aux lubies les plus honteuses de leurs enfants plutôt que de céder là où ils pourront satisfaire leur égo. La différence entre l’adulte et l’enfance se situe là où le premier rêve d’accomplir quand la deuxième ne rêve que pour rêver. Comment rêver d’un avenir lorsqu’on nous en offre un à l’âge où l’on apprend à marcher, cadeau empoisonné qu’ils n’ont pas eu encore le temps de réclamer ? Où seront les mésaventures naïves, les souvenirs d’école, les camaraderies, les chemins tortueux, les adolescences douloureuses, les rêves à n’en plus pouvoir ?

Le rêve au contraire, n’est pas réalisé mais détourné. En leur créant des rêves que nous réalisons, non pas pour eux mais pour nous. Pour alimenter une société de consommation qui, de plus en plus, gobe l’enfance. Pour nous qui jugeons notre vie trop banale et vivons de gloire et de paillette par procuration. Et par-delà la réalisation de nos ambitions, l’enfance, petit à petit, s’épuise. Dérobée pour donner un sens à nos propres vies, elle se laisse glisser le long de nos ambitions sélectives.

« Je donnerais tous les pays du monde pour celui de mon enfance. » – Emil Michel Cioran

Regardez, les enfants se sont assis en rond. Ils regardent leur enfance s’éloigner comme un bateau au loin, le ventre gonflé de toutes leurs aspirations. Leurs rêves se sont déjà évanouis au profit des ambitions sélectionnées et triées par avance. Lui sera chanteur, l’autre sera mannequin. N’a-t-il pas l’oreille musicale du haut de ses 5 ans ? N’a-t-elle pas les yeux bleus malgré ses quelques mois ? Dans une société où le Président lui-même trie « ceux qui ont réussi et ceux qui ne sont rien », mettant en avant « ces jeunes qui veulent devenir milliardaires », n’est-il pas de norme de les confronter le plus tôt possible à ce que nous avons décidé d’appeler « la réussite » ? Abrutis par notre société de consommation, nous tombons de plus en plus dans cette volonté excessive de l’enfant de foire. Plus objet qu’enfant, le voilà trituré, manipulé, soulevé par toutes les mains, nouvelle attraction passive que l’on exhibe fièrement. Mesdames, rappelez-vous que ce n’est pas à un caniche que vous venez de donner la vie. Il n’y a malheureusement pas que sous les bombes que l’enfance est en danger. Lorsqu’on la prive de rire et d’insouciance, ne meurt-elle pas aussi à petit feu ?

L’Enfance est une goutte d’eau dans la vie d’un homme qui lui murmure à la porte de la vie : « Aujourd’hui pour rêver, demain pour exister. » Laissons les ambitions à plus tard. Une fois n’est pas coutume, donnons-leur le temps d’être des enfants.

 

Image de couverture : © Michel Cheval 

 

 

 

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