Le Procès Barbie, trente ans après : retour sur un procès hors norme

Le 11 mai 1987, devant la Cour d’assises du Rhône, sise à Lyon, s’ouvrait un procès retentissant. Le procès d’un homme de 73 ans, dont le nom est encore aujourd’hui connu de tous, Klaus Barbie.

43 ans plus tôt, le même homme était chef de la Gestapo dans la Capitale des Gaules. Réfugié aux États-Unis après la guerre, condamné à mort par contumace à deux reprises par le tribunal militaire de Lyon, en 1952 et le 25 novembre 1954, il avait été retrouvé dès 1971, par les époux Klarsfeld, en Bolivie, pays dont il est citoyen depuis le 3 octobre 1957, où il vivait sous l’identité de Klaus Altmann et finalement extradé le 5 février 1983.

Au terme de l’instruction, débutée en 1983, seule l’accusation de crime contre l’humanité est retenue, les faits de crimes de guerre étant considérés comme jugés par le tribunal militaire de Lyon en 1952 et 1954. C’est la première fois qu’un procès pour crime contre l’humanité se tient en France. Cette notion est d’ailleurs récente, dans l’histoire du droit, puisqu’elle n’y a été introduite qu’en 1945, et utilisée au cours du Procès de Nuremberg, en 1945 et 1946.

Le crime contre l’humanité est, en outre, imprescriptible.

L’instruction retient ainsi trois chefs d’accusation contre Barbie :

  • la rafle de la Rue Sainte-Catherine, ou rafle de l’UGIF, du 9 février 1943,

  • la rafle des 44 enfants d’Izieu, du 6 avril 1944,

  • le convoi du 11 août 1944, de Lyon à Auschwitz.

Suite aux protestations d’associations de résistants, la chambre criminelle de la Cour de cassation décide, par son arrêt du 20 décembre 1985 qu’un « crime de guerre peut aussi constituer un crime contre l’humanité dès lors que la victime a été déportée par les nazis dans l’un des camps dont la vocation était l’avilissement et la négation de la personne humaine ».

Cet arrêt permet l’ajout d’un quatrième chef d’accusation, pour les « actes d’arrestation, torture et déportation de juifs ou de résistants pris isolément ».

Et c’est donc un procès hors norme, inédit, qui s’ouvre le 11 mai 1987, dans la salle des pas perdus de la cour d’assises du Rhône, présidé par André Cerdini. L’accusation est menée par Pierre Truche, procureur général. La défense est assurée par Me Jacques Vergès, assisté de Me Jean Martin Mbemba et de Me Nabil Bouaita. Enfin, 113 associations et particuliers se sont constituées parties civiles, et sont représentées par 39 avocats, parmi lesquels Me Alain Jakubowicz, Me Serge Klarsfeld, Me Roland Dumas, ou Me Gilbert Collard.

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Il est 13h, quand retentit la voix de l’huissier : « La cour ». La salle et les avocats se lèvent. Et le Président André Cerdini, accompagné de ses assesseurs, apparaît. « Mesdames, Messieurs, veuillez vous asseoir. L’audience est ouverte. Je demande au service d’ordre d’introduire l’accusé, s’il vous plaît ».

Quelques instants plus tard, un vieillard apparaît, entouré de deux hommes en uniforme. Les flashes des appareils photo crépitent : c’est Barbie. On lui retire ses menottes, et le voilà assis, à côté de deux interprètes, qu’il salue d’un signe de tête, lui qui prétend ne pas comprendre ni parler le français. Tout sourire.

Tout sourire, alors que la presse s’agite devant son box, pour immortaliser l’instant. Intervention du Président : « Mesdames et Messieurs de la presse, le moment est venu de cesser de graver sur la pellicule les instants [il est interrompu puis reprend] Bon, alors j’invite les représentants de la presse qui sont munis d’appareils de photo, d’appareils d’enregistrement du son ou de l’image, à cesser et à se retirer. ».

Le Président s’adresse ensuite à l’accusé : « Accusé, veuillez vous lever ». Barbie se lève. Le Président reprend « Est-ce que vous comprenez suffisamment le français pour vous exprimer en français ou souhaitez vous un interprète ? ». Barbie se tourne vers les interprètes, et l’une d’elle explique « Il veut parler en allemand ».

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Barbie peut se rasseoir quelques instants, le temps pour le greffier de relever les identités des deux interprètes.

A 13h30, le Président demande à Barbie « Quels sont vos noms et prénoms ? »

Celui-ci répond « Altmann, Klaus ». Le Président continue, et lui demande sa date de naissance.

Barbie ne laisse pas le temps à l’interprète de traduire la question, et répond « 25 octobre 1913 ».

L’interprète est d’ailleurs tournée vers sa collègue, quand le Président demande « à quel endroit ? », et Barbie, sans aide, répond « Bad Godesberg ». Le Président redemande : « Pardon ? ». Et toujours sans l’aide des interprètes, Barbie répète « Bad Godesberg ». Et au Président, qui répète le nom de cette ville allemande, Barbie précise « Près de Bonn ».

Les questions continuent : « Quelle est votre profession ? ». « Commerç… » commence Barbie, avant de se reprendre « Kaufman », « commerçant », traduit une des deux interprètes.

« Quel était votre domicile au moment de votre arrestation ? », question non traduite par les interprètes, mais à laquelle Barbie répond « La Paz ».

Idem pour les questions suivantes : « Quel était le nom de votre père ? » « Et son nom de famille ? »

« Barbie », répond Klaus qui se fait pourtant appeler Altmann. A la demande du Président, Barbie explique qu’il a été « nationalisé » en Bolivie, sous les deux noms, Klaus Altmann et Klaus Barbie, le 3 octobre 1957.

L’huissier fait ensuite l’appel des jurés, pour leur tirage au sort. Me Vergès en récuse certains. Une dame, née à Lyon en 1928, et qui a connu la guerre. Une autre, née en Algérie française. Les jurés sélectionnés prêtent alors serment : ils « jurent et promettent d’examiner avec l’attention la plus scrupuleuse les charges qui seront portées contre l’accusé, de ne trahir ni les intérêts de l’accusé ni ceux de la société qui l’accuse, de ne communiquer avec personne jusqu’après [leur] déclaration, de n’écouter ni la haine ou la méchanceté, ni la crainte ou l’affection, de [se] décider d’après les charges et les moyens de défense, suivant [leur] conscience et [leur] intime conviction, avec l’impartialité et la fermeté qui conviennent à un homme probe et libre, et de conserver le secret de délibérations même après la cessation de [leur] fonction. »

A 13h48, le Président déclare le jury définitivement constitué. Me Charles Libman, avocat de l’association des fils et filles de déportés juifs de France, partie civile, fait une première intervention, demandant que l’accusé répète sous quelle identité il comparait.

« Klaus Altmann », répond Barbie. Me Libman continue « Depuis quand s’appelle-t-il Klaus Altmann ? »

« Seit März 1951 », rétorque Barbie. Une des deux interprètes lève le doigt, puis traduit « Depuis mars 1951 ».

L’avocat reprend « Quand dit-il la vérité ? Aujourd’hui ou en 1983 ? »

Face à lui, Me Jacques Vergès se lève, et s’emporte : « L’accusé vous a répondu. La partie civile n’a pas à se livrer ici à un contre-interrogatoire ».

La passe d’armes entre les deux avocats continue

Me Libman : – Il s’agit de l’identité sous laquelle se présente Klaus Barbie, qui est une fausse identité, j’entends l’établir dès le début des débats.

Me Vergès : – Monsieur le Président, si vous le permettez. Vous avez reçu ici, le parquet le sait, il existe des papiers au nom de Klaus Altmann, ce sont les seuls papiers…

Me Libman : – Monsieur le Président…

Le Président : – Laissez Maître Vergès…

Me Libman : – Monsieur le Président, pour le moment, je posais des questions, si je suis interrompu avant que j’ai fini de poser mes questions, les débats ne pourront pas avoir lieu sereinement.

Le Président : – Je lui ai donné la parole, laissez-le s’exprimer. Maître Vergès.

Me Vergès : – Je vous en remercie, Monsieur le Président, et je n’aurais pas pris la parole sans être autorisé par vous.

Brouhaha dans la salle, une des interprètes, située derrière Me Vergès, rit. Il reprend, tout sourire, les bras croisés sur la poitrine : « Mais c’était pour permettre aux débats de se dérouler d’une manière normale et pour les écourter. Klaus Altmann est arrivé en France muni de papiers boliviens, et ceci, on le sait dans l’administration pénitentiaire. Il y avait à la fouille de la prison Saint-Joseph une carte d’identité au nom de Klaus Altmann et un certificat de conduite automobile au nom de Klaus Altmann. Ces papiers ont été volés ou égarés à la fouille, ce qui est exceptionnel. Mais la défense possède dans ses documents une lettre du ministère de la justice attestant que les papiers au nom de Klaus Altmann ont disparu. »

Me Libman n’abandonne pas et reprend : « Monsieur le Président, est-ce que Klaus Barbie reconnaît qu’interrogé par deux fois le 5 février 1983 et le 5 février 83 à des heures différentes, puis ensuite au cours d’autres interrogatoires devant le juge d’instruction, il a déclaré : premièrement se nommer Klaus Barbie, signer les procès-verbaux « Klaus Barbie » et deuxièmement être de nationalité allemande. Est-ce qu’il le reconnaît ? »

« Ich antworte nicht auf diese Frage », répond Barbie, aussitôt traduit « Je ne répondrai pas à ces questions ». Et à Me Libman de conclure « Alors, Monsieur le Président, la cour appréciera ».

Pierre Truche, procureur général intervient pour rappeler que, peu importe que Barbie ne souhaite pas paraître sous son nom, l’essentiel étant qu’il n’a jamais réfuté le fait d’avoir été présent à Lyon en 1943 et 1944, en tant qu’Obersturmführer, sous le nom de Klaus Barbie.

L’huissier fait ensuite l’appel des témoins et des experts, cités par le Ministère public, les parties civiles et la défense. Il est 13h53, et débute une longue énumération de noms, bien souvent écorchés . Une fois l’appel terminé, il est 14h18. Le Président fait part de quelques correspondances qu’il a reçu de la part de témoins. Parmi lesquels, Régis Debray, qui demande des précisions quant au jour où il doit être entendu, et Marguerite Duras, qui informe qu’elle refuse de se présenter, citée comme témoin par Me Vergès.

Cela fait, les témoins se retirent, seules peuvent rester les parties civiles déjà constituées, et celles qui souhaitent se constituer à ce moment. Dans ce but, un nuage d’avocats grouille devant le Président. On l’entend dire « La Licra ? Mais elle est déjà partie civile, la Licra ». La situation semble confuse. Et à 15h34, le Président déclare : « L’audience est suspendue... » il s’interrompt, regarde sa montre et reprend « un certain temps ».

Elle reprend finalement à 17h20.

Lecture est faite par Jean-Claude Dugave, greffier, d’éléments de biographie de l’accusé. Jean Bertrand, greffier en chef, précise le rôle de Barbie à Lyon, en 1943 et 1944, « très bien noté en raison de la qualité de ses services ». Le greffier prend la relève « Barbie a déjà été condamné par jugement de contumace du tribunal permanent des forces armées de Lyon, en date du 29 avril 1952, à la peine de mort pour assassinat, complicité d’assassinat, d’incendie volontaire, pillage, séquestrations arbitraires commis dans la région de Saint-Claude en 1944, et par jugement de contumace du même tribunal en date du 25 novembre 1954, à la même peine, pour des faits de même nature commis en 1943 et 1944 à Lyon et dans les environs de cette ville, faits caractérisés par des tortures et des exécutions sommaires de résistants, d’otages et de juifs ».

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Les deux huissiers lisent ensuite une description des faits reprochés à l’accusé, puis la lecture de l’acte d’accusation débute. Lecture arrêtée à la page 51, par le Président.

L’audience est suspendue, il est 19h41. Reprise le lendemain, à 13h30, avec la suite de la lecture – qui semble interminable – des actes de renvoi et d’accusation.

La parole est à Me Jacques Vergès, qui tente de faire déclarer l’action publique du chef des faits poursuivis, éteinte. Et à l’avocat de poser la question : le tribunal militaire de Lyon, en 1954, a-t-il jugé Barbie pour les faits reprochés au cours de ce procès ?

S’ensuit un débat juridique entre Me Bernard de Bigault du Granrut, s’exprimant au nom de l’ensemble des parties civiles, Pierre Truche, procureur général, et Me Vergès, pour la défense. Pour le premier, on ne peut comparer les faits de tortures, séquestrations et assassinats examinés par un tribunal militaire, avec la déportation systématique de personnes, l’affaire des enfants d’Izieu, ou encore la rafle de la Rue Sainte-Catherine. Pour Me Vergès, si le mot « déportation » n’a pas été employé, car ce mot est aujourd’hui employé « par une audace de style ». Pour lui, les prisonniers de Montluc, déportés sous l’autorité de Barbie, l’ont été à Drancy, à Compiègne, à Romainville. Les décisions les concernant par la suite étaient prises à Paris et ne relevaient plus du Sipo-SD de Lyon et de Barbie. Aussi, on ne pouvait employer le mot « déportation », car les trains ne quittaient pas Lyon pour Auschwitz, mais pour la région parisienne.

A 18h25, le Président demande à Barbie s’il a quelque chose à ajouter. Barbie se lève. « Je donne entièrement raison à mon avocat. En effet, lorsque j’ai entendu ce qui était retenu contre moi, hier et aujourd’hui, je me suis cru au Tribunal de Nuremberg ». Puis, il ajoute : « Après tout ce que j’ai entendu hier et aujourd’hui, j’ai vraiment cru que, à Lyon, je m’étais conduit comme un fou, que j’avais poursuivi les juifs, que je les avais arrêtés, que je les avais enfermés, envoyés à Drancy. Or, nous étions cent-vingt hommes, nous formions un commando. Et c’était le docteur Knap qui était responsable, ainsi que son représentant, ce n’était pas moi. Lorsque j’ai entendu tout ce qui s’était dit à l’audience, hier, j’ai eu l’impression qu’on me décrivait comme le maître de Lyon ainsi que de tout le département qui y était rattaché, et que c’était moi seul qui avait mené les actions dont on a parlé, or nous étions dépendants de l’armée allemande, de la Wehrmacht, et ça M. Vergès pourra vous le confirmer ».

Et pourtant, c’est bien Barbie qu’on surnommait « le boucher de Lyon ».

A 18h31 commence l’interrogatoire de personnalité. Le Président précise « Alors, vous restez assis, Monsieur Barbie, vous êtes âgé, vous êtes peut-être fatigué. ». Et c’est sans doute là l’apanage de la justice, de bien traiter même jusqu’aux pires criminels.

Le Président évoque la jeunesse de Barbie, la mort de son père en 1933, provoquant l’abandon de sa poursuite d’études, son adhésion aux Jeunesses hitlériennes, la même année. Barbie a ensuite rejoint le Sicherheitdienst (SD), le 26 septembre 1935, et a prêté serment le 1er octobre de cette même année. A la demande du Président, Barbie explique : il s’agissait d’un serment spéciale pour les SS, différent de celui de la Wehrmacht, mais dont il ne se souvient pas du texte exact. Après deux ans de préparation à Berlin, il est muté au SD de Düsseldorf, afin « d’apprendre le travail pratique ». Le 1er mai 1937, à 23 ans, Barbie adhère au NSDAP. Il précise que cette adhésion était automatique. En 1938, il débute son service militaire, en tant que simple soldat. Il ne tarde pas à parvenir au grade d’aspirant. En avril 1940, il est promu Untersturmführer dans la SS, soit sous-lieutenant.

D’après son dossier, Barbie est considéré par ses supérieurs comme un des meilleurs agents de sa division du SD. Face à Barbie, qui explique que son dossier étant secret, il n’a pas la possibilité de dire s’il était bien noté ou pas, le Président précise. « Ses performances sont excellentes, son comportement en tant que SS est irréprochable, et son opinion relative à la conception du monde nazie est considérée comme affirmée ».

La deuxième audience s’achève, il est 18h55. Sous l’œil d’une caméra, Barbie échange quelque mots avec son défenseur. Les deux ont le sourire. Barbie est de nouveau menotté, et emmené par le service d’ordre.

La troisième audience débute, le Président continue l’interrogatoire de personnalité. Il veut connaître la fameuse « conception du monde nazie » qui était celle de Barbie, en 1940. La veille au soir, Barbie s’est contenté d’un « Je ne peux pas expliquer en trois mots ce qu’était le national-socialisme », le Président veut donc en savoir plus. Mais Barbie persiste : « Ce sont des questions qui remontent à il y a plus de quarante ans, et je ne peux y répondre ».

Face à cette réponse, le Président rétorque « Est-ce qu’il peut nous dire quelle est son opinion, aujourd’hui, sur ces questions qui viennent d’être évoquées ? ». Sans succès, Barbie se contente de préciser qu’il a vécu 32 ans en Bolivie, où il ne s’est pas occupé de questions politiques.

Le Président n’en démord pas : « Mais est-ce qu’aujourd’hui il a une opinion sur le problème que je viens d’évoquer ? »

Et à Barbie de répondre « Je n’ai pas de haine envers les minorités juives, je n’en ai jamais eu, je ne connais pas le mot « haine ».

Le Président reprend l’interrogatoire de personnalité, nous sommes en 1940. Barbie est à Amsterdam.

Durant l’instruction, la justice néerlandaise a demandé à ce que Barbie soit interrogé, sur la déportation de 300 juifs d’Amsterdam, exterminés à Mauthausen. Mais Barbie prétend ne pas avoir de responsabilité sur ce sujet, et précise que, durant l’instruction, la plainte concernant ces faits a été retirée, faute de preuves.

Après Amsterdam, Barbe est muté en mai 1942, à Gex, près de la frontière suisse. Le 9 novembre 1942, il est promu Obersturmführer de la SS, soit lieutenant. Ce même mois, il est muté à la section VI du SD de Lyon, dont il prend la direction, avant d’être en charge de la section IV.

Fin août 1944, Barbie quitte Lyon.

Le Président évoque ensuite l’après-guerre de Barbie, et notamment ses liens avec les Américains. Cet épisode sera relaté dans un prochain article. Retenons tout de même un point de l’interrogatoire consacré à sa vie en Bolivie. Barbie explique que les services qu’il a rendu au gouvernement bolivien consistaient en des traductions, à partir de l’allemand, du français et de l’anglais. Étrange, pour un homme qui prétend ne pas comprendre la langue de Molière.

Coup de théâtre, après avoir contesté la validité de son extradition – il a été expulsé de Bolivie vers la Guyane, en 1983, avant d’être transféré à Lyon, suite au mandat d’arrêt émis en 1982 par le juge Christian Riss – Barbie demande l’autorisation de lire une déclaration : « Je voudrais dire à messieurs les juges ainsi qu’à mesdames et messieurs les jurés du tribunal de Lyon que je suis détenu ici de façon illégale, que j’ai été victime d’un enlèvement et qu’il s’agit d’une affaire qui est actuellement examinée par la Cour suprême bolivienne. Malgré tout le respect que j’ai pour vous, Monsieur le Président, […], Monsieur le Procureur, je voudrais vous dire que je suis citoyen bolivien et que si je me trouve aujourd’hui ici présent, c’est parce que j’ai été expulsé illégalement. Je n’ai donc plus l’intention de paraître devant ce tribunal, et Monsieur le Président, je vous demanderai de bien vouloir me faire reconduire à la prison Saint-Joseph. Je m’en remets à mon avocat malgré le climat de vengeance et la campagne de lynchage qui a été menée par de nombreux médias français. C’est donc à mon avocat que je confie le soin de me défendre et de combattre pour l’honneur de la justice. »

Le Président : « Si je comprends bien, il refuse dorénavant de comparaître devant la cour d’assises au cours des audiences qui doivent suivre celles de maintenant ? »

Après trois interventions d’avocats des parties civiles, Me Lévy, Me Libman et Me Jakubowicz, c’est au tour du procureur général de s’exprimer. « Il y a plusieurs façons d’interroger. Il y en a une qui avait cours dans cette ville, il y a plus de quarante ans, et celui qui était soumis à l’interrogatoire n’avait aucune possibilité de s’y soustraire. Il ne pouvait pas dire tranquillement  »A partir de maintenant, je rentre dans ma cellule, et puis j’y resterai tranquillement, faites ce que vous voulez, ça ne m’intéresse pas ». Pour l’honneur de la justice française, on a donné à Barbie la possibilité de s’expliquer, on lui a donné la possibilité de contester tout ce qui serait dit, on lui a donné la possibilité d’interroger des témoins, on lui donne la possibilité de s’exprimer longuement, complètement, sans aucune réserve, devant des jurés qui n’avaient absolument pas, au moment où les faits se sont produits, atteint l’âge de vivre vraiment la période de l’occupation, et qui pour beaucoup d’entre eux n’étaient même pas nés. Il avait cette possibilité. Mais, maintenant, comme toujours, c’est « Herr nein », Monsieur non, non à tout. Je disais le premier jour que le nom de Barbie était un nom dur à porter, en France, ce mot est très près de barbare, c’est le barbare Barbie. Mais il y a non seulement son nom, qui est dur à porter, mais ce qu’il a fait. Il n’accepte pas de voir en face ce qu’il a fait. Mais il en a le droit. Il a aussi le droit de se défiler. Il a aussi le droit de n’être pas là, la procédure est prévue, tout lui sera notifié, il s’interdit par là même de poser des questions à ceux qui viendront déposer, calmement, humblement, sur ce qui fut leur martyre. Finalement, c’est lui qui une fois de plus se dérobe, c’est lui qui est un nazi triomphant quand il a quelqu’un à sa disposition en face de lui, quelqu’un qui ne peut pas se défendre, aujourd’hui il est un Barbie et un nazi honteux, qui n’ose même pas actuellement se pencher sur son passé et dire ce qu’il s’est passé ».

Après cette intervention pleine de sagesse et dépourvue des passions qui animent bien des avocats des parties civiles, c’est au tour de Me Noguères, ancien résistant et Président de la Ligue des droits de l’homme, d’intervenir : « Messieurs de la cour, mesdames et messieurs les jurés. Peut-être irai-je à contre-courant du sentiment général, mais je veux vous dire qu’en ce qui me concerne, je pense que ce procès sans la présence de M. Barbie ne sera pas moins important qu’avec sa présence, car la présence de M. Barbie, ça veut dire la perspective tout au long de ces audiences d’entendre un certain nombre de mensonges. M. Barbie s’est exprimé à différentes reprises au cours de sa vie, il l’a fait dans des mémoires qui ont été publiées en 1972, il l’a fait en d’autres circonstances et jusque dans des correspondances. Il s’est non seulement contredit, mais il a à chaque fois dit un certain nombre de choses dont on a pu établir qu’elles ne correspondaient pas à la vérité, hé bien au cours du déroulement de ces audiences, l’absence de M. Barbie lui épargnera et nous épargnera d’autres mensonges. »

Me Vergès fait une déclaration enflammée et tonitruante, pour exprimer sa solidarité avec son client, un « homme seul contre tous », critiquer son « enlèvement », qu’il compare à celui du duc d’Enghien, et dénoncer le climat de lynchage, dans les médias et aussi dans la salle, où des applaudissements ont retentit quelques minutes plus tôt, pour saluer les interventions de certains avocats des parties civiles.

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Ce à quoi, Me Jakubowicz répond : « Maître Vergès, vous vous vantez d’assurer seul la défense d’un homme seul. J’ai la faiblesse de m’honorer de représenter à cette barre six millions de fantômes, qui n’ont pas la chance d’avoir la possibilité d’être présents à cette barre. »

L’audience est suspendue à 16h05, à sa reprise, à 17h10, le service d’ordre informe que l’accusé refuse de comparaître. Le Président commet un huissier pour faire sommation à l’accusé. Quelques instants plus tard, l’huissier revient, pour donner la réponse de Barbie, qui confirme son refus de comparaître, et signe « Klaus Altmann ». La décision de le faire venir par la force, ou de passer outre, revient au Président. Ce rituel va rythmer toutes les futures audiences.

Cela fera l’objet d’un prochain article.

Image de couverture : © Gabriel Hackett/Getty Images 

Les images de l’article sont issues du film du procès réalisé par Jérôme Prieur

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