Le Procès Barbie, 30 ans après. Audiences 4 à 9

Le jeudi 14 juin, à 13h39, la quatrième audience débute avec un cérémonial appelé à se répéter : le Président demande au service d’ordre si l’accusé a accepté de comparaître, le service d’ordre rend compte de son refus, le Président commet un huissier pour faire sommation à Barbie de comparaître, l’huissier revient avec son procès-verbaux, lu par le greffier, et le Président passe outre à cette absence.

Me Joë Nordmann s’exprime jusqu’à 14h49, pour expliquer la différence entre les crimes contre l’humanité, commis au nom d’un État contre l’humanité toute entière, et les autres crimes, et la justification de l’abolition des frontières et de temps, dans ce cadre. Me Vergès prend ensuite la parole pour critiquer la validation, par la cour de cassation, de l’extradition contestée de Klaus Barbie, et cite à nouveau l’enlèvement du duc d’Enghien, à l’époque lui aussi validé par « ce qu’on peut appeler une cour suprême », ainsi que celui du colonel Argoud, réfugié en RFA, et livré enchaîné dans une malle, sur le parvis de Notre-Dame, et conclut : « Les décisions des cours suprêmes doivent être respectées, mais on doit considérer aussi – et heureusement – qu’elles sont susceptibles d’évolution ».

Débute ensuite l’audition de deux premiers témoins, Gustavo Sanchez, ancien ministre de l’intérieur de Bolivie et Ehrard Dabringhaus, ancien membre des services secrets américains, qui témoigne de l’aide apportée par Barbie, à ces services, pendant la Guerre froide. La quatrième audience s’achève à 18h32.

La cinquième audience est consacrée à l’examen des faits reprochés à Barbie. Avant l’arrivée de la cour, la caméra s’arrête sur Bernard-Henri Lévy, présent dans la salle.

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Une fois les formalités accomplies, il est près de 14h30 quand les débats peuvent commencer. Me La Phuong intervient pour demander au Président d’estimer indispensable la présence de l’inculpé, au moment où son interrogatoire sur les faits doit commencer, et donc d’ordonner qu’il soit amené, y compris par la force. Il est rejoint par Me Charles Korman, avocat de la Licra, qui explique : « il importe que la justice puisse décider […] qu’il y a des jours avec, qu’il y a des jours sans, mais que par nécessité impérieuse de montrer que la légitimité est sans conteste du côté de la justice, ce soit la justice qui décide quand Barbie devra être parmi nous. Donc je propose […] de décider qu’aujourd’hui sera devenu un jour avec Barbie ». Me Jakubowicz complète : « Mon intervention n’a d’autre intérêt que de rappeler un précédent non jurisprudentiel mais historique : Eichmann, de sinistre mémoire, le chef de Klaus Barbie le patron de la solution finale. Cet homme, effectivement, a été kidnappé en Argentine, lui, oui. Il a été mené devant ses juges en Israël. Et l’Argentine a protesté, le gouvernement argentin. Je ne sache pas que le gouvernement bolivien ait protesté dans l’affaire qui nous intéresse aujourd’hui. Est ce que le procès d’Eichmann en a été moins intéressant ? En a-t-il été moins démocratique ? Souvenez-vous que pas même la défense d’Eichmann a osé ? de ce prétendu kidnapping. Eichmann a eu le courage de comparaître devant ses juges. Alors me dira-t-on, Barbie n’est pas Eichmann, à plus forte raison. Si Eichmann a pu comparaître devant ses juges, Barbie, le petit chef, ne le peut-il pas, lui ? Alors, la leçon de tout cela : Eichmann a été condamné à mort, et exécuté. Une certitude, Barbie ne le sera pas. Mais nous savons que ça ne sera pas là une victoire du grand talent de son défenseur, mais une victoire de la démocratie française, devant laquelle Barbie n’a pas même le courage de comparaître. »

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L’intervention du bâtonnier de Bigault du Granrut tranche avec celles de ses confrères : « Nous pensons que le nazisme a été le triomphe de la force,que l’action qui va apparaître au cours de ces débats, de Barbie, a été le triomphe de la force, hé bien nous ne pensons pas que pour arriver au terme de ce procès, il soit en quelque mesure nécessaire d’utiliser la force. Il y a un dossier, avec une instruction fort complète, il y a des témoins que vous allez entendre. Barbie a fait un choix, qui est un choix de défense, qui lui appartient. Je pense personnellement que c’est un choix qui est plus à son préjudice qu’au préjudice de l’accusation, encore une fois il prend ses responsabilités. Pour nous, pour ceux au nom desquels je crois pouvoir parler, nous ne souhaitons pas – pourtant cette présence serait utile, serait nécessaire, favoriserait effectivement certaines faces du procès – mais nous ne pensons pas que nous puissions vous demander d’utiliser la force. »

Le Procureur général a le dernier mot, il explique que « la dérobade » de Barbie peut être ressentie comme une nouvelle injure par les parties civiles, que ce procès, qu’il comprend la déroute des ces dernières, face à cette situation abstraite : Barbie est à quelques kilomètres, enfermé, mais « encore plus enfermé dans son système personnel qu’il n’est enfermé par les murs, », et leur volonté, elles qui ont souffert dans leur corps, qui les pousse à exiger la présence de Barbie.

« Présence de Barbie pour quoi faire ? », poursuit le Procureur général. Pour l’interroger au fond ? Mais qui dit que Barbie aurait accepté de parlé, s’il était venu ? Aussi, le Procureur refuse de faire une réquisition en vue de forcer Barbie à comparaître.

Me Vergès complète : « Vous avez entendu les portes paroles éloquents d’une partie des parties civiles. Elles vous demandent de passer outre un usage français. L’usage français est de ne pas contraindre par la force un accusé de comparaître devant vous. C’est une question de dignité, moins encore pour l’accusé que pour vous. Il serait indigne de vous de juger un homme maintenu ici par la force, qui se refuserait à répondre, qui se refuserait à répondre et à regarder. […] On vous dit que votre attitude, Monsieur le Président, a été frileuse. C’est un mot que j’ai déjà entendu quelque part. Nous avons les mêmes lectures et les mêmes mauvaises lectures. On veut vous imposer aujourd’hui un usage étranger. On vous rappelle la jurisprudence Eichmann, on se vante d’avoir kidnappé Eichmann au mépris des lois internationales. Kidnapping condamné par l’Assemblée des Nations unies. Aujourd’hui, on voudrait imposer à votre cour un usage israélien. Je dis que nous sommes ici en France, que toutes les nations ont leurs traditions culturelles, leurs traditions judiciaires […] il y a une tradition soviétique, une tradition anglo-saxonne, une tradition israélienne. Mais ici, nous sommes en France. Sous couvert d’un crime nouveau, on veut faire litière des traditions les plus libérales de la France, pour nous aligner sur d’autres nations. Et le procès Barbie prend à ce moment là une singulière signification, je pense que cette signification ne vous échappe pas. »

A 15h00, la cour se retire pour délibérer, et à 15h35, le Président lit sa décision : il sera passé outre l’absence de Barbie aux débats, du moins dans les circonstances présentes.

L’examen des faits peut commencer. Le président rappelle que la Cour d’assises a été saisie par trois arrêts de la chambre d’accusation de Lyon, les deux premiers pour complicité d’assassinat à l’égard des victimes de la rafle de la rafle de l’UGIF, à l’égard des victimes majeures de la rafle d’Izieu, à l’égard des victimes décédées en Allemagne à la suite de leur déportation par le convoi du 11 août 1944, et suite aux décès de certaines victimes individuelles, et le troisième pour enlèvement et détournement de mineurs, individuels, d’Izieu et ceux déportés le 11 août 1944, avec certaines circonstances aggravantes quand la déportation a entraîné la mort, ou quand l’âge des victimes était de moins de quinze ans.

Dans la matinée du 9 février 1943, un commando de la Gestapo, accompagné de SS, se rend au 12 de la Rue Sainte-Catherine, à Lyon, où se trouve un local de l’Union générale des israélites de France (UGIF), organisme créé en novembre 1941, et auquel les juifs de France sont tenus d’adhérer. Ce jour là, on y organisait une distribution aux nécessiteux, dont beaucoup de femmes, d’enfants et de personnes âgées. Celles-ci sont sont arrêtées, tandis que la standardiste reçoit pour instruction de ne pas mentionner la présence des troupes allemandes, et d’inviter les correspondants à se rendre au siège de l’UGIF. A la fin de la journée, quatre-vingt six personnes sont arrêtées, et conduites à la prison militaire Montluc. Le lendemain, deux d’entre-elles, David Luksemberg et Siegfried Driller parviennent à s’échapper. Soixante-dix-neuf sont déportées à Drancy, puis à Sobibor, Majdanek, Dachau ou Auschwitz, seules trois en reviendront.

Le 6 avril 1944, vers 9h00 du matin, une autre rafle est organisée à Izieu, village de l’Ain situé à une quarantaine de kilomètres de Lyon, aux confins de la Savoie et de l’Isère, dans une colonie d’enfants juifs. Quarante quatre enfants et sept adultes sont arrêtés, puis envoyés à Drancy. Le 13 avril, trente-quatre enfants et quatre éducateurs sont déportés vers Auschwitz. Dès leur arrivée, tous les enfants, ainsi que trois des quatre adultes sont immédiatement gazés. Les huit autres enfants et trois autres adultes sont déportés les 29 avril, 20 mai, 30 mai et 30 juin 1944, tous seront gazés à leur arrivée. Le directeur de la colonie, Miron Zlatin, ainsi que les deux derniers enfants, Théo Reis et Arnold Hirsch âgés de 16 et 17 ans, sont déportés le 15 mai 1944 vers Estonie, où ils seront fusillés, à Reval au cours de l’été.

Le Président évoque l’existence du « télex d’Izieu », élément incriminant Barbie comme étant à l’origine de cette rafle, et conservé sous scellé. A sa demande, le greffier en lit la traduction : « Au BSD chef du service IV B Paris. Concerne maison d’enfants juive à Izieu. Ce matin, toutes les personnes de la maison d’enfants juive, colonie d’enfants à Izieu ont été arrêtées. Au total, 41 enfants âgés de 3 à 13 ans ont été appréhendés. On a réussi en outre à arrêter l’ensemble du personnel juif composé de dix personnes dont cinq femmes. Il n’a pas été possible de saisir de l’argent liquide ou d’autres objets de valeur. L’acheminement sur Drancy aura lieu le 7 4 44. Le commandeur de la sûreté et du SD de Lyon, Barbie SS Obersturmführer ».

Le Président demande à ce que le scellé soit transmis à la défense, aux jurés, et aux parties civiles. Le Procureur général demande à ce qu’il puisse être consulté sans le plastique de protection. Quelques minutes passent, le temps de trouver des ciseaux, puis le président procède à l’ouverture du scellé. Le document, qui peut désormais être sorti de sa protection plastifiée est présentée à Me Vergès. Me Klarsfeld prend la parole : « Monsieur le Président, je trouve qu’il est quand même désagréable de le faire sortir par l’avocat de Klaus Barbie, ce télex, dont l’authenticité est discutée, contestée, et qui, s’il lui arrive le moindre accroc pourra être encore plus discuté ».

Me Vergès n’a même pas l’occasion de répondre, un confrère le fait à sa place : « … remette en cause la loyauté d’un confrère ; ça n’est pas parce que Me Vergès va ouvrir un télégramme que ce télégramme va être abîmé, il y a des limites, je crois, qu’il ne faut tout de même pas dépasser, et je me permets de vous le dire. »

Me Klarsfeld s’explique « Il va le dégager… il va le dégager d’une enveloppe en plastique et n’importe qui peut faire une erreur ». Me Vergès tente de s’exprimer : « Monsieur le Président, je voudrais vous demander », mais il est coupé par Me Klarsfeld : « et c’est justement pour protéger », lui même coupé par Me ? « je plaide pour la loyauté et la dignité des débats ». Serge Klarsfeld répond « Mais c’est justement pour protéger Me Vergès, parce que s’il le déchirait, hé bien on dirait qu’il l’a fait volontairement ».

Et à Me Vergès de conclure : « Monsieur le Président, je crois que ce débat est dérisoire, je m’en excuse pour notre profession auprès de vous », avant de rendre le document au Président, désormais chargé de l’extraire de sa protection.

L’huissier lui rapporte le télex, il le prend, regarde au verso, avant de déclarer, le sourire aux lèvres, et à destination des avocats des parties civiles « Mes doigts sont propres ».

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Un sourire de courte durée, quand de l’autre côté du prétoire, on entend « Ils ne sont pas si propres peut-être que ça ». Là, Vergès ne sourit plus. « Monsieur le Président, j’aimerais que me soit donné acte des propos qui viennent d’être tenus. J’ai dit que mes doigts étaient propres, ils ne pouvaient pas salir… »

Il est interrompu par l’auteur de cette intervention, Me Klarsfeld, qui s’explique : « c’est une provocation de me dire que les doigts sont propres ».

Vergès continue « Monsieur le Président, on vient de me dire que mettre ce papier à la disposition de la défense, la défense risquait de le déchirer. Et maintenant, je dis que mes mains, même si je touche ne comportent pas de tâche d’encre, et on me dit qu’elles ne sont pas propres. »

Le bâtonnier du Granrut, qui s’est levé pendant l’échange, intervient pour calmer les esprits : « Est ce que je peux demander à mes confrères d’oublier cet incident, de le considérer comme clos, de garder votre calme. Effectivement, c’est un moment très émouvant, vous savez tous l’importance qui est attachée par l’accusation, par les parties civiles à ce document. Bien entendu nous faisons totalement confiance à mon confrère Vergès pour le conserver absolument intact, et personnellement je lui fais confiance ». Vergès jubile : « Hé bien Monsieur le Président, Monsieur le bâtonnier vient de mettre fin à cet incident en prononçant les mots qu’il fallait prononcer, j’espère que certains s’en souviendront ».

L’incident peut paraître ridicule, mais il montre bien l’état de tension entourant ce procès, notamment autour de cette pièce, essentielle pour l’accusation, et dont la défense espère semer le doute sur son authenticité.

Barbie explique que la signature est précédée de la mention « IA », et que s’il avait rédigé et envoyé ce télex, il aurait fait précéder sa signature de la mention « IV ». De plus, ce télex est établi au dos d’une carte représentant l’Écosse. Le tampon de départ est un tampon français, qui comporte la date « 6 avril 1944 », tandis que celui d’arrivée est en allemand. Enfin, il prétend ne pas avoir été à Lyon le 6 avril 1944, jour de l’envoi de ce télex.

La cinquième audience s’achève sur la reconstitution du scellé par les greffiers.

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La sixième audience permet de continuer l’examen des faits reprochés à Barbie, en évoquant cette fois le convoi du 11 août 1944.

Alors que les prisons lyonnaises se trouvaient surpeuplées, l’ordre a été donné, depuis Paris, d’envoyer des prisonniers en Allemagne. Le 11 août 1944, au petit matin, un appel de « détenus avec bagages » a été fait. Transportés à la gare de Lyon-Perrache, ils sont mis dans le train 14 166, avec pour destination initiale le camp de Drancy. Les hommes et les femmes sont séparés, de même que sont séparés les juifs des non-juifs. Mais face à la progression des Alliés, les Allemands décident d’envoyer directement les 650 prisonniers en Allemagne. Les 222 hommes sont envoyés au camp de Natzweiler – Struthof, en Alsace, les 64 femmes à Ravensbruck, tandis que les quatre wagons transportant les déportés juifs continuent jusqu’à Birkenau où ils parviennent le 22 août. Leur sélection n’a lieu que le 7 septembre, 123 juifs et 63 juives sont immatriculés, les 128 restants sont gazés. Aucun document relatif à ce convoi et signé par Barbie n’a été retrouvé, toutefois, il existe un nombre important de témoins qui affirment avoir vu Barbie durant l’appel effectué à la prison Montluc, puis à la gare de Perrache au moment du départ du train.

Enfin, les actions du Sipo-SD de Lyon sont également reprochées à Barbie : selon un rapport d’octobre 1952, 7731 personnes ont été internées à Montluc entre le 11 novembre 1942 et le 24 août 1944, dont 622 ont été fusillées, 2565 déportées et 2104 libérées. Enfin, le sort des 2440 restantes est inconnu.

Après l’énoncé de ces faits, une question essentielle se pose : Barbie connaissait-il le sort réservé aux personnes envoyées en déportation sous ses ordres ? Pour constituer un crime contre l’humanité, la déportation et l’extermination doivent relever d’un plan concerté, de plus, la personne accusée de crime contre l’humanité doit avoir participé de façon consciente à la mise en œuvre de ce plan. Or, si les arrestations et déportations ordonnées par Barbie ne constituaient pas un crime contre l’humanité, ces faits seraient prescrits.

Concernant les résistants, alors visés par les décrets Nacht und Nebel, Barbie a prétendu lors de ses interrogatoires, ne pas connaître la teneur de ces décrets. Toujours dans le cadre de l’instruction, interrogé par le juge Christian Riss le 16 mai 1984, Barbie a également affirmé ne pas connaître le sort réservé aux juifs envoyés en déportation.

Il ressort toutefois des témoignages des victimes que les membres du SD de Lyon, y compris ceux des échelons les plus bas de la hiérarchie, savaient parfaitement que les déportés étaient destinés à être exterminés.

Après cette longue introduction du Président, c’est au tour des parties de s’exprimer. Me Klarsfeld, pour souligner ce qu’il appelle « l’impudence » de Barbie, cite une de ses déclarations datant du 24 février 1983 : « Je savais que les trains partaient en Allemagne, mais leur destination ne m’était pas connue. Je savais simplement que les juifs allaient être conduits dans un camp de concentration, mais je n’en avais jamais vu de mes propres yeux. Par contre, je ne savais pas ce qui se passait dans ces camps de concentration. Vous savez que beaucoup de personnes en sont revenues ? »

Barbie a également déclaré n’avoir appris le sort des juifs déportés qu’au moment du procès de Nuremberg, soit près d’un an après la fin de la guerre.

Me Vergès fait une intervention pour rappeler que c’est la France de Vichy et de Pierre Laval, qui a proposé d’arrêter les enfants juifs, et non pas l’envahisseur nazi.

Est ensuite appelé à la barre un premier expert, Alfred Streim, magistrat allemand, qui vient donner un avis quant à l’authenticité de documents, et notamment du télex d’Izieu. Pour lui, la rédaction de ces documents a été faite en conformité avec les règlements et décrets en vigueur à ce sujet.

En particulier, au sujet du télex d’Izieu, Streim apporte des réponses aux objections soulevées par la défense. Le fait que le cachet de date soit en français et non pas en allemand n’est pas un fait isolé pour ce type de documents : les allemands utilisaient du matériel en provenance des zones occupées. De plus, ce télex comporte un code permettant la désignation du service de destination. Or, la présence de ce code n’est pas obligatoire, et relève plutôt de l’exception ; si une personne avait créé de toutes pièces ce télex, elle n’aurait pas pris la peine d’indiquer ce code, et surtout, comment aurait-elle pu connaître la désignation exacte de ce service ?

En conclusion, le magistrat explique que ces documents montrent que Barbie était responsable des actions menées, qu’il relatait au BDS de Paris, mais que rien ne permet d’affirmer qu’il était présent ou non lors de ces actions.

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Le lendemain, la septième audience débute par l’audition d’un autre magistrat allemand, Rudolf Holfort. Après une analyse du télex, il lit la note manuscrite présente en dessous du texte imprimé, après avoir précisé qu’il n’en connaissait pas l’auteur. Il conclut en affirmant n’avoir aucun doute quant à l’authenticité du document. A la demande du Président, il livre quelques explications au sujet du verso du télex, imprimé sur une carte de l’Angleterre : en avril 1944, le papier se faisait rare, et des morceaux de cartes pouvaient être utilisées pour coller les bandes des télex. Il confirme les affirmations de son collègue Streim, et précise que dès le début de l’année 1944, le BDS a commencé à utiliser des tampons dateurs en français. Le Président demande ensuite s’il est possible qu’une autre personne du KDS de Lyon ait pu utiliser le nom de Barbie pour signer ce télex. Holfort explique que cela est théoriquement possible, mais qu’au cours de ses enquêtes, aucun fait de ce genre n’a été relevé.

Le 20 mai, alors que débute la huitième audience, Me Vergès n’est plus seul, son confrère M’bemba est à ses côtés. Cette audience est consacrée à l’audition des témoins, concernant la rafle de l’UGIF.

La première appelée est Léa Weiss, âgée de 61 ans. Le Président lui demande si elle connaissait l’accusé, avant les faits qui lui sont reprochés. « Non, maître », répond-elle. « Vous n’avez avec lui aucun lien de parenté ni d’alliance ? », « Non, Monsieur le Président ».

Lorsque le Président lui fait prêter serment, en lui demandant de lever la main droite, elle lève le bras droit, la main à plat, sans s’apercevoir que son geste rappelle le salut nazi.

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Elle explique qu’elle habitait à l’époque à Villeurbanne, dans la banlieue lyonnaise. La veille de la rafle, la police était venue effectuer un contrôle de papiers, et, lors de ce contrôle, elle avait pu entendre qu’une action au 13 quai Tilsitt, où se trouvait un grand nombre de réfugiés israélites, allait être menée le lendemain. Le lendemain matin, afin d’avertir de cette descente de police, elle est allée trouvée un rabbin qui habitait près de chez elle, pour lui demander de prévenir les gens vivant au 13, quai Tilsitt. Ce dernier lui a répondu qu’il n’était pas de service ce jour-là, mais qu’un de ses confrères était présent au siège de l’UGIF, rue Sainte-Catherine, et qu’elle pouvait aller l’avertir.

Et c’est ainsi qu’elle s’est retrouvée entre les griffes des hommes de Barbie, qui, « dans sa mémoire, portaient des manteaux de cuir noir ».

Me Vergès demande au témoin si le contrôle de la veille, à Villeurbanne, avait été effectué par des français ou par des allemands. « Par des Français », répond-elle.

Le témoin suivant s’appelle Michel Cojo-Goldberg, il était encore enfant en 1943. Son père était bénévole à l’UGIF, mais ni lui, ni sa mère, ne le savaient à l’époque. Il explique également : « Je ne savais même pas que j’étais juif, je ne savais pas non plus ce que c’était qu’un juif », avant de continuer : « Le 9 février 1943, il [son père] a simplement dit « Je vais à Londres » heu pardon, quel beau lapsus, « Je vais à Lyon et j’emmène Michel ». Ce jour-là, il y avait de la neige sur le sol, il faisait froid, je n’avais pas mes bottes, qui étaient chez le cordonnier. Ma mère a donc craint que je n’attrape froid, et voilà pourquoi je n’ai pas accompagné mon père Rue Sainte-Catherine, et je suis vivant aujourd’hui et lui pas ».

Eva Gottlieb explique que, le 9 février 1943, elle n’est arrivée pour travailler à l’UGIF qu’en début d’après-midi. Comprenant très vite qu’elle était tombée dans une souricière, elle a fait semblant de ne pas comprendre l’allemand, quand on lui a demandé ses papiers. Devant ses papiers français, les Allemands se sont étonnés de sa venue, elle a alors expliqué qu’elle venait simplement apporter une partition de Beethoven à une jeune fille, Juliette Weill. Alors qu’elle expliquait cela, la jeune fille en question s’est avancée pour confirmer ses dires. Elle raconte ensuite : « Quand je suis entrée, les juifs étaient parqués à gauche, régnait un silence de mort, ils étaient tous pétrifiés. Et les quelques personnes qui pouvaient passer pour françaises avaient été mises à droite ».

Après une cinquantaine de minutes, elle a été relâchée, grâce à sa fausse carte d’identité française. Sa mère, employée de l’UGIF, a été déportée à Drancy puis à Auschwitz, dont elle n’est pas revenue.

Elle explique également : « Dans la pièce du fond, j’ai vu un Allemand, qui de temps en temps faisait signe à une des personnes d’entrer, et je ne sais pas ce qu’on faisait, elles ne ressortaient pas. Tant que je suis restée à l’UGIF, je n’ai pas vu ressortir les personnes qui avaient été appelées, convoquées dans la pièce du fond ».

Me Klarsfeld demande : « Que s’est-il passé lorsque vous avez remis la partition de Beethoven à l’allemand qui vous l’a demandé ? ». « Tout d’un coup, son instinct musical s’est réveillé », répond-elle, « il y en a un qui a pris la partition, il l’a feuilletée, il a retenu que c’était Beethoven, alors il s’est mis à chantonner, et ensuite il m’a rendu la partition. »

C’est au tour de Me Vergès d’interroger le témoin : « Est-ce que le témoin a vu des gens relâchés ? »

« J’ai été relâchée moi-même », répond-elle.

« D’autres personnes ? », continue Me Vergès ?

« Je pense qu’on nous relâchait les uns après les autres, parce que moi j’ai été relâchée toute seule. Au moment où on m’a relâchée, on n’en a pas relâché d’autres ».

Le Président poursuit : « Et durant les cinquante minutes pendant lesquelles vous êtes restée là, vous n’avez vu personne de relâché ? »

« Non non, les gens n’ont pas été relâchés pendant les cinquante minutes ».

21 mai, 13h40, début de la neuvième audience, elle aussi consacrée aux témoins de la rafle de la Rue Sainte-Catherine.

Le premier témoin, Victor Sullaper, est appelé à la barre. « Je dois revenir en arrière, à cette époque, j’étais avec mon frère aîné à la Fédération des sociétés juives de France, où nous faisions du travail d’aide sociale pour aider nos coreligionnaires aussi bien femmes, enfants, soit d’une petite aide financière, soit les aider à se loger, car ils venaient de partout, et l’adresse 12 rue Sainte-Catherine était très connue. Nous étions donc là-bas sur place, mon frère d’un côté, moi d’un autre et subitement, j’ai vu rentrer des gens en civil, crier très fort en allemand, revolver au poing « Hände hoch » qui veut dire « mains en l’air », « Gestapo, mettez-vous de côté », enfin, tout de suite nous avons compris, c’était horrible, c était la terreur. Les gens se sont placés manu militari devant la porte, derrière la porte, et ensuite, devant la rue Sainte-Catherine. Et toutes les personnes qui rentraient et qui voyaient ce qui se passait, et qui essayaient de repartir étaient happées et ramenées. Et quand on téléphonait, la personne obligeait à la personne qui répondait « Dites que les gens viennent ». On essayait par tous les moyens de faire venir un maximum de gens. J’avais mon frère à côté, et je ne m’explique pas – quoique plus âgé et avec un petit accent, car moi j’étais plus élevé en France, et lui il est venu plus tard nous rejoindre – lui il a gardé sa véritable identité, c’était Szulklaper Rachmil, et moi j’avais une carte d’identité au nom de François Victor Sorbier. Et je me souviens, j’avais une petite chevalière, et j’ai réussi à m’en défaire en allant aux toilettes, et je lui ai fait signe pour qu’il comprenne que…on n’est pas frères. Et les gens ont été mis de côté, parfois brutalisés. Évidemment, c’était une terreur, parce que nous savions, et la plupart des personnes qui étaient sur place comprenait ce qu’il pouvait leur arriver. On m’a pris les papiers, on m’a mis de côté, on était deux ou trois qui avions des cartes d’identité de non-juifs. Et comme je comprends l’allemand, j’ai fait celui qui ne le comprenait pas. A toutes les questions, on a pris une jeune fille de Roanne, je me rappelle, qui malheureusement n’est plus de ce monde, qui a été déportée, qui traduisait, sachant très bien que je comprenais l’allemand. Alors elle disait « Ils vous demandent pourquoi vous êtes venu ? ». Alors j’ai dit, et c’est vrai, j’avais un camarade d’école, qui s’appelait Henri Rosensweig, que je suis venu le voir. Alors il s’est mis à dire, en allemand « Verfluchtes Land, man kann nicht wissen wer Jude oder nicht ist », ce qui veut dire « quel maudit pays, on ne sait pas reconnaître un juif d’un non juif ». Et j’ai été mis de côté un temps qui me paraissait très long, indéterminé, et ensuite, je suis parti. Quand je suis descendu, j’ai vu des gens placés dans les escaliers, et d’autres coreligionnaires qui montaient, mais j’avais peur de m’approcher pour leur dire. Alors, en descendant place des Terreaux, j’ai vu une Poste et j’ai envoyé un télégramme, en disant « Monsieur malheur est venu à la Fédération des Sociétés juives de France, prévenez qui de droit », ce qui a permis par la voie téléphonique d’éviter que d’autres personnes viennent dans cette souricière. Malheureusement, mon frère il est resté, il a été déporté à Auschwitz, et quand je suis venu à la maison, j’ai dit à mes parents « Moi je suis là, mais mon frère il ne reviendra plus », on a fait la prière des morts, j’ai pris mes parents, mes sœurs, et on est reparti à Chambéry, parce que je ne pensais pas que la destinée pouvait me sauver une deuxième fois. Et j’ai pas voulu rester à Lyon de crainte qu’on me reconnaisse. Et je répéterai jamais assez, que je comprends pas, parce que j’ai pas un physique différent de celui de mon frère, c’est une destinée, voilà ce que je peux raconter quarante-trois ans après ».

Le témoignage suivant, celui de Michel Thomas, va provoquer un échange de sourds avec Me Vergès. Citoyen américain – son français est parfois approximatif, et il parle avec un fort accent – Michel Thomas explique avoir présenté ses faux papiers français à Klaus Barbie, et affirmé être venu à l’UGIF pour vendre ses peintures. Les personnes qu’il connaissait et qui avaient également été arrêtées n’ont pas montré qu’elles le reconnaissaient, trop « ahuries d’avoir été prises », pour réagir. « Quand on se trouve en face de cet ange de la mort, chaque instant dure une éternité », affirme-t-il. « En 1972, j’avais feuilleté le Times magazine, et une photo me saute aux yeux, sans voir de qui il s’agit, rien qu’une photo qui me saute aux yeux, qui me pénètre comme un coup de foudre, qui me choque. C’était une photo de Klaus Barbie, de l’époque. J’étais resté bouleversé, toutes les blessures dont je vous ai parlé, les cicatrices qui ne se guérissent pas se sont ouvertes. »

Me Vergès passe à l’offensive : « Je m’en voudrais de rompre le charme de ce témoignage qui nous a tous captivés, et venir à des questions très terre-à-terre. Le témoin nous a dit qu’il savait que ce jour-là, il y aurait une distribution de secours, j’aimerais savoir par qui ».

Michel Thomas bafouille : « j’étais bien en contact avec des personnes qui me disaient ça ». Mais cela ne suffit pas à l’avocat de la défense, qui persiste : « Tout à l’heure, nous avons entendu un témoin dont j’ai salué la sincérité, ce témoin se rappelait le nom d’au moins une personne. Je pose la question : par qui le témoin avait après qu’il y avait ce jour là une distribution d’aide aux réfugiés ? »

« Vous avez compris la question ? », demande le Président. « J’ai bien compris la question. J’aimerais bien poser une question à Maître Vergès. S’il se rappelait d’avoir rencontré ou d’avoir vu des gens il y a 44 ans, peut-être dans la rue, ou dans le café, de se rappeler le nom. S’il peut faire ça, j’exprimerais mes respects. Je me rappelle quelques noms, je ne sais pas, il y avait un nom de Landau, Gottlieb, je ne sais pas. C’est un monde tout à fait différent, je n’étais pas dans ce monde, j’étais dans la Résistance. Si vous me demandez qui était dans la Résistance avec moi, à cette époque, je répondrai ouvertement. »

Le Président reprend : « Donc à la question qui vous est posée, vous ne pouvez pas donner de noms précis faute de souvenirs… », interrompu par le témoin « Même si je pouvais, même si je savais, je ne le ferais pas. Parce que si il peut le faire lui même, je voudrais voir ».

Me Vergès continue son interrogatoire : « Monsieur le Président, il n’est pas question de forcer, d’utiliser la force pour que les témoins répondent. Deuxième question : ils étaient une centaine d’hommes et de femmes dans une pièce, et j’ai bien relu le témoignage du témoin, il nous dit qu’il a fait très attention, que les gens le connaissaient, et qu’il avait peur que les gens lui fassent un signe de reconnaissance. Peut-il nous dire, parmi cette centaine de personnes dont beaucoup le connaissaient, peut-il nous citer un ou deux noms ? »

Ce à quoi, Michel Thomas répond : « C’est presque la même question, Monsieur le Président, j’avais dit auparavant que je m’étais adressé à l’UGIF avant cette rafle pour leur demander, pour avoir leur consentement de recruter des gens qu’ils m’avaient refusé. J’étais en contact avec eux, et le jour de la distribution était connu, on n’a pas besoin d’aller demander aux gens. Pour avoir vu des personnes à cette époque et pour se voir de nouveau au bureau de la rafle, je ne vais pas dire qu’après 44 ans on peut se rappeler des noms qui n’ont aucune importance dans le reste de la vie. J’avais mentionné quelques noms… Je n’accepte pas cette question comme une question valable. »

Le Président : « Donc vous n’avez pas de souvenir de nom ? » .

« Et même si j’avais des souvenirs de noms, ce sont des noms sans aucune importance », répond le témoin récalcitrant, avant de continuer :« Si je réfléchis bien, je pourrais me rappeler mais je ne sais pas à quoi ça pourrait servir. Sauf peut-être à Me Vergès ».

« Bien, je vais donc demander au témoin si – Monsieur Szulklaper nous a dit tout à l’heure que, malheureusement son frère avait été arrêté parce que bien que vivant en France depuis très longtemps, il avait conservé un léger accent. Je voudrais poser au témoin la question si ce personnage qui l’interrogeait ne lui avait pas fait une remarque sur le léger accent qu’il possède ? »

Michel Thomas se tourne vers Me Vergès, avec un air d’incompréhension. Ce dernier insiste : « Sur le léger accent que vous avez. ». Michel Thomas a l’air de ne pas comprendre la question. Me Vergès reprend donc sa question : « Je voudrais demander au témoin si la personne qui l’interrogeait et qui s’est entretenue avec lui pendant une heure trente, n’a fait aucune remarque sur le léger accent qu’il possède. »

8

« Quel léger accent qu’il possède ? », demande le témoin au Président. « Il vous est posé la question suivante : la personne avec laquelle, dites vous, vous êtes resté une heure et demie, cette personne qui était assise derrière la table, à l’UGIF, est-ce que cette personne-là, que vous dites être Barbie, vous a fait une remarque sur votre léger accent ? Vous répondez dans le micro », explique le Président.

« Je devais m’empêcher de rire, Monsieur le Président, c’est pour ça que je me suis reculé. Le client de Me Vergès qui parlait français couramment quand il m’a interrogé prétend maintenant qu’il ne comprend plus. Quand j’avais la confrontation avec lui, il disait qu’il ne savait pas parler le français et il y avait un interprète même. Je connais beaucoup de Français aux États-Unis qui y habitent depuis une vingtaine, une trentaine d’années, et qui ont du mal à parler français. Je crois que ça ne serait pas étonnant après plus de 44 ans d’avoir développé, comme Me Vergès dit « un petit accent », que je n’avais pas à l’époque. »

Me Vergès n’en a pas terminé. « Pourquoi le témoin a-t-il quitté l’armée française alors que la France n’était pas libérée pour rejoindre l’armée américaine ? Ayant été dans cette armée à ce moment là, je sais que c’était quelque chose d’extrêmement difficile. »

« Je suis très content de savoir que vous étiez combattant dans cette armée là. Je m’attendais peut-être à cette question. J’étais officier de liaison auprès de l’armée américaine, je peux vous montrer ça. Il sort un papier de sa poche pour qu’il soit montré au Président, qui indique : « Cette question, Monsieur Thomas, ne concerne pas directement les faits, donc voyez-vous si vous voulez y répondre, je veux bien, mais ça ne me paraît pas être en rapport direct avec les faits qui sont reprochés à l’accusé ».

« Certes », reprend Me Vergès, « Monsieur Thomas s’il ne veut pas répondre, je me contenterai de son refus, comme de ses refus précédents. Mais c’est une question que je me posais, Monsieur le Président, parce qu’au cours de la guerre, quand on était en volontaire, c’était pour la durée de la guerre plus trois mois, et il était difficile à ce moment là de changer, non seulement d’unité mais même de nationalité ».

Le Président demande alors : « Si vous voulez expliquer brièvement, parce que ce n’est notre sujet »

« Je ne vois aucune raison de répondre quoique ce soit à Me Vergès si ce n’est pas nécessaire. », conclut Michel Thomas.

Après cet échange de sourd, l’audience est suspendue pour une demi-heure.

Du témoignage suivant, celui de Gilberte Lévy-Jacob, qui faisait partie du personnel de l’UGIF, citons sa conclusion : « Je tiens à dire que ce travail que nous faisions à l’UGIF, nous le faisions pour sauver des gens et nous avions l’impression en faisant ce travail que nous avons fait là, en cachant des gens, de les sauver des allemands et de faire œuvre utile en faisant cela. Et je veux associer tout de même à mon témoignage, tous ceux et celles qui n’en sont pas revenus et qui étaient avec moi ».

L’audition de tous les témoins prévus pour cette journée ayant été faite, le Président propose alors de prendre de l’avance sur la journée du lendemain.

Élie Nahmias est donc appelé à la barre. En 1943, il avait 17 ans, préparait un CAP, et contre la promesse d’un point supplémentaire, il travaillait avec la Croix Rouge aux déblaiement des immeubles effondrés ainsi qu’à l’extraction des cadavres. Le jour de la rafle, on lui a confié un message à apporter Rue Victor-Hugo. Mais alors qu’il en repartait, il est tombé sur un agent de la Gestapo et lui a présenté sa fausse carte d’identité, dépourvue du tampon juif, mais qui comportait ses vrais prénoms, Élie et Ismaël. « Alors il m’a dit « tu es juif », je lui ai dit « non, je suis musulman ». Alors il m’a dit « Récite moi un verset du Coran », et j’en étais bien incapable », raconte-t-il.

Emmené à la Gestapo de la place Bellecour, il s’est trouvé en présence de Francis André, dit « gueule tordue », qui venait de rater une arrestation.

« Quand il m’a vu, il a dit « ben celui là, tu me le donnes ». L’autre a dit « non, il est à moi ». Alors là, il a continué à m’interroger, et Francis André a dit « Bon, on va faire une descente à l’adresse qui est marquée sur la carte d’identité ». L’agent de la Gestapo qui était là a dit « Non, si la carte d’identité est fausse, l’adresse est fausse ». Et heureusement, parce que j’avais mon père, ma mère et mes quatre frères et sœurs qui étaient à la maison. »

Descendu à la cave, interrogé plusieurs heures, il a ensuite été menotté avec les autres personnes présentes, conduit à Montluc. Là, en parlant avec les prisonniers déjà présents, il a appris que l’homme qui l’avait arrêté était le chef de la Gestapo, Klaus Barbie.

Déporté à Auschwitz, il décrit son arrivée comme « une chasse aux phoques ». Il parle des kapos, « ils étaient prisonniers comme nous mais qui étaient déjà depuis 5-6 ans dans les camps, ils étaient déshumanisés, ils n’avaient plus rien à la place du cœur, ils avaient tous perdu toute leur famille dans les camps ». Il raconte le tri, devant une commission de SS, où il a eu la chance d’être placé dans la file de gauche. Tous ceux qui étaient dans la file de droite ont été immédiatement brûlés dans un four crématoire.

Comme il était « jeune et costaud », il n’est pas resté à Birkenau, mais a été envoyé à Auschwitz I, où il a encore échappé au tri effectué sur place. Il montre le tatouage sur son avant-bras gauche, et explique « Une personne âgée est venue vers moi et m’a dit « Si tu peux, tu grattes un numéro, le dernier ». Vous voyez, il réapparaît quand on le mouille. Et c’était primordial parce que, quand on passait une commission – j’en ai passé trois – si on était musulman, ils nous prenaient le numéro sur le bras et ils nous le marquaient sur la poitrine. Alors moi quand je mettais par humidité, le numéro 7, le dernier disparaissait, alors j’avais le numéro 387. Je me mettais une petite chance de mon côté ».

7

Il raconte les réveils en pleine nuit, à trois ou quatre heures du matin, pour aller casser des pierres à la masse, et le retour, où, pour garder leur grade, les kapos devaient obligatoirement tuer des personnes, pour ramener des morts au camp. Et si les prisonniers oubliaient un cadavre, ils devaient repartir le chercher la nuit suivante, entièrement nus. Si ni la pluie, ni la neige, n’empêchaient leur calvaire, les jours de brouillard leur permettaient de rester assis, pour éviter des évasions. « Enfin, on ne risquait pas de s’évader, parce que les civils polonais nous ramenaient », explique-t-il.

Il évoque les bombardements des Russes, et explique : « vous savez, les lois de la guerre, un camp de prisonniers doit être éclairé. Et notre camp ressemblait exactement au camp de SS, c’était exactement la réplique. Alors ils illuminaient leur camp, et nous ils l’éteignaient. Enfin, heureusement ils [les Russes] étaient assez maladroits et ils ne sont pas venus souvent. Ils sont venus deux fois, une fois ils ont renversé la soupe, alors là on est resté sans manger, et un autre jour, ils sont venus en pleine journée, ils ont tué quelques SS, mais ils ont tué tous les cordonniers, tous les tailleurs et quelques femmes qui étaient dans un camp de cobayes ».

Et il continue son récit : le 17 janvier 1945, un groupe de femmes avait été amené. Un des prisonniers avait reconnu son épouse derrière les barbelés. Un SS, dont il précise qu’il est en train d’être jugé en Allemagne, a dit à cet homme « Va embrasser ta femme », et avant qu’il n’arrive à son niveau, il l’a abattu d’une balle dans la tête, devant elle.

Ce même 17 janvier, les Russes devenant menaçants, la Marche de la mort a commencé, par -30°C, causant la mort de 12 000 personnes en une journée.

Épuisé il a été sauvé par une personne âgée, qui l’a mise dans un wagon et lui a dit « Si tu t’en sors, va et raconte, tu raconteras ce que tu as vu ».

Et c’est justement ce qu’il fait, en venant témoigner à ce procès.

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