Septembre 2017 – Jouer à être heureux

« C’est par le jeu de petits malentendus avec le réel que nous construisons nos croyances, nos espoirs – et nous vivons de croûtes de pain baptisées gâteaux, comme le font les enfants pauvres qui jouent à être heureux. » – Fernando Pessoa

Août contre septembre lutte. Encore une fois, l’été s’aperçoit que son heure de gloire touche à sa fin et tente de résister encore, s’accroche au temps qui ne s’arrête plus de filer et couvre encore d’une chaleur étouffante les feuilles déjà jaunissantes des grands arbres muets.

L’on s’aperçoit toujours trop tard que la vie est une chose minuscule et que le temps finit par avoir raison de nous. A l’ère de la société de consommation et de la haute technologie, certains pourtant pensaient pouvoir le dompter. Anti-rides, chirurgie esthétique, avancées scientifiques contre parfois une bouchée de pain, il semblerait que l’on puisse à présent légitimer le fait de tout repousser à demain. Pourquoi être heureux aujourd’hui lorsque l’on peut vivre dix ans de plus ? Pourquoi donc avoir déjà des enfants quand gagner de l’argent est devenu notre priorité ? Pourquoi partir en vacances alors que la retraite nous en laissera bien l’occasion… plus tard ? Pourquoi rire, chanter, danser, aimer, pleurer, crier, épouser, dessiner, écrire, s’épanouir, puisque la société nous donne tant à faire ? XXIème siècle oblige, l’homme oublie que l’écoulement de sa vie ne dépend pas de lui, et que celle-ci est bien trop fragile pour tout remettre à demain. « Il ne faut pas attendre demain pour sortir la robe rouge » répétait mon père à chaque départ en vacances ; et cette affirmation vaut certainement une réflexion camusienne.

« Horloge ! dieu sinistre, effrayant, impassible,

Dont le doigt nous menace et nous dit :  » Souviens-toi !

Les vibrantes Douleurs dans ton cœur plein d’effroi

Se planteront bientôt comme dans une cible »

– Charles Baudelaire, l’Horloge

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Fernando Pessoa

L’histoire de notre siècle est l’histoire d’une routine contrainte où même le pessimisme semble être gravé dans notre agenda général. Guidé par l’idée que réussite et argent ouvrent la marche du bonheur, chacun se complait dans son quotidien acharné où tous ses rêves disparaissent sous une émulation commune. Celui qui se rêvait globetrotter se retrouve parfois cadre d’une grande entreprise de production. Au fond, grâce aux exportations, vendre à l’international ne lui permet-il pas de s’ouvrir au monde entier ? Entre deux heures supplémentaires quotidiennes, il se dit que le montant de sa retraite lui permettra bien de faire le tour du monde. Mais cela dépendra encore des travaux à faire à la maison, du jardin à aménager, puis de la maladie qui émerge déjà en lui, et qu’il ne sent pas encore.

Celle qui se rêvait danseuse d’opéra se satisfait de suivre d’un œil discret les streaming filmés depuis l’Opéra Garnier. Son bureau de secrétaire lui permet au moins de regarder en douce la carrière qu’elle n’a pas eue. Mais ses parents avaient bien raison ; suivre des études de danse à l’heure actuelle l’aurait menée directement à Pôle Emploi ! Peu importe, elle reprendra des cours un peu plus tard, quand elle en aura le temps. Sauf si elle a un jour une promotion. Sauf si elle finit par tomber enceinte. Sauf si l’âge, un jour, ne lui permettra plus de vanter sa souplesse.

L’étudiant hésite encore. Seul dans sa chambre, son crayon tremble au-dessus de la feuille de son avenir. A 15 ans, le voilà maître de son destin. Il connait par cœur cette grande page où l’ensemble des bacs possibles lui font de l’œil. Dans la pièce d’à côté, il entend sa mère se plaindre de la hausse des impôts. « Tu crois vraiment que ton fils pourra nous rembourser tout ça plus tard ? Avec ses rêves de bibliothécaire, il va nous manger dans la main toute sa vie ! » Le cœur serré, l’étudiant finira par cocher « Bac S » avec en supplément l’option mathématiques coefficient 7. D’une croix minuscule, il vient de briser ses rêves de littérature. Au fond, pensera-t-il en rendant sa feuille le lendemain, il aurait toujours le temps de lire ou d’écrire entre deux DM de Physique-Chimie. Ou peut-être pas.

« Souviens-toi que le Temps est un joueur avide

Qui gagne sans tricher, à tout coup ! C’est la loi.

Le jour décroît ; la nuit augmente, souviens toi !

Le gouffre a toujours soif ; la clepsydre se vide. »

– Charles Baudelaire, l’Horloge

 

Il parvient toujours un moment dans la vie d’un homme où tous ses rêves inassouvis lui reviennent en pleine face. Comme des amantes oubliées pour une femme à la dot prometteuse, ils lui rappellent, dans un susurrement mauvais, toutes les promesses égarées qu’il n’est plus temps de refaire. Maîtresses oubliées, les rêves bâillonnés finissent toujours par revenir, ne serait-ce que pour se venger de cet affront que l’Homme a pu leur faire. Un jour, lorsqu’il sera trop tard, ils reviendront avec l’expression narquoise de ceux qui ressortent de l’ombre.

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Les Ages de la Vie, Caspar David Friedrich – 1835

Ce qui rapproche le moribond de notre siècle et l’enfant pauvre, c’est la certitude que leur vie aurait pu être différente. L’un s’éteint avec les remords de toutes les espérances qu’il ne se sera pas donné le temps d’accomplir. Depuis un lit d’hôpital où la médecine tente encore de le maintenir en vie à coups de médicaments qui le tuent, il s’endort les yeux emplis des voyages qu’il n’aura jamais fait pour soigner sa maison, des amours évitées pour quelques euros de plus, des enfants qu’il n’aura connus qu’entre deux heures supplémentaires. L’enfant, lui, songe à ce que sa vie pourrait être si, un jour, son morceau de pain se transformait en un gâteau délicieux. Ebahi devant les vitrines et les étales prometteuses, il se dessine une existence confortable, bâtit son avenir à l’échelle de ses rêves et goûte même aux saveurs des biscuits qu’il ne fait qu’apercevoir. L’enfant pauvre seul peut encore jouer à être heureux, et la petite fille aux allumettes s’évadant aux fragrances d’un rôti festif avait peut-être le sourire de ceux qui osent encore rêver.

Il est vrai que quatre mois plus tôt, je chantais les louanges de la lenteur. C’est que cette dernière possède les vertus que l’homme pressé de notre siècle ignore : alors qu’il court sans cesse au-devant de sa routine rassurante, il omet de voir la beauté d’un monde que son ignorance malmène. L’homme pressé ne retiendra de son monde que ce que les médias, à coups d’informations rapides, lui laissent le temps de voir. Enfermé dans cette société qui ne peut que désigner une époque corrompue, ingrate, menteuse, traître et belliqueuse, ses yeux ne prennent pas le temps d’apercevoir les beautés cachées. Seul l’homme attentif, perdu au milieu de la foule, s’emplit encore les yeux des bribes de générosité, des regards échangés, des cœurs ouverts et des promesses invincibles. L’homme heureux est celui qui trouve encore le temps d’admirer le crépuscule jusqu’à l’obscurité.

Mais l’homme pressé, d’une certaine manière, sera définitivement l’homme en retard. Il est pressé de trouver un emploi, mais en retard au métier de ses rêves. Il est pressé de se marier, mais en retard à l’amour. Il est pressé de faire des enfants, mais en retard lorsqu’il s’agit de les border. Il est pressé de recevoir sa paie, mais en retard pour la dépenser en voyages. Il est pressé de s’acheter une nouvelle voiture, mais en retard pour la sortir. Parce qu’il court, l’homme pressé pense faire des pieds de nez au Temps qui passe alors que celui-ci « pompe sa vie avec sa trompe immonde ».

La robe rouge est ce bonheur que l’on range au placard pour plus tard et dont l’on ne se souvient plus que lorsqu’il ne nous est plus permis de l’enfiler. Quand l’homme du XXIème siècle se souviendra-t-il de vivre ? Quand prendra-t-il conscience que sa technologie avancée n’immortalisera pas les moments qu’il n’a pas pris le temps de vivre ? Quand s’apercevra-t-il que ses rides se creusent bien plus vite que les dunes de Sossusvlei ? Que ses mains seront davantage craquelées que le badab e-surt ? Qu’il sera bientôt plus recourbé que les arbres de la DeadVleï ? L’homme pressé est aussi en retard pour embraser le monde.

 

« Tantôt sonnera l’heure où le divin Hasard,

Où l’auguste Vertu, ton épouse encor vierge,

Où le Repentir même (oh ! la dernière auberge !),

Où tout te dira : Meurs, vieux lâche ! il est trop tard ! »

-Charles Baudelaire, l’Horloge

 

A celui qui se rêve globetrotter, qu’il saisisse son sac à dos et parte s’émerveiller. Si le cadre n’emportera pas sa promotion dans sa tombe, au moins celui-ci gardera-t-il ses souvenirs. Que celle qui se rêve danseuse d’opéra se lève de sa chaise de secrétaire avant que, comme le chantait déjà Pierre Ronsard « comme à ceste fleur la vieillesse/fasse ternir votre beauté. »  Que celui qui se voit flânant dans une librairie file en cours de littérature. Rien ne rend plus malheureux un lycéen que de sacrifier ses passions sur l’autel de la carrière. Aux parents qui tomberaient par hasard sur ces mots, n’oubliez pas de les laisser vivre leurs désirs. Laissez-les être charpentiers, alchimistes, instituteurs, mécaniciens, boulangers, journalistes, écrivains, éditeurs, dessinateurs, ébénistes ou peintres sur bois ; nos convictions valent bien plus que tous les moules de notre société.

Allez, il n’est plus temps de jouer à être heureux. La vie est bien trop courte et les remords bien trop forts. « Le bonheur ne vient pas à ceux qui l’attendent assis » écrivait Baden-Powell il n’y a pas encore un siècle. Hommes et Femmes du XXIème siècle, le moment est venu de vous lever.

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