XXIème siècle: où sont passés les intellectuels ?

 « Pour agir sur les hommes, les raisonnements ont besoin de se transformer en sentiments » (Raymond Aron, les étapes de la pensée sociologique). 

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Albert Camus ©Fonds Albert Camus 

Réveil des ambitions belliqueuses du régime communiste nord coréen, maintien des troupes américaines en Afghanistan, multiplication des zones de conflits et des foyers terroristes au Moyen-Orient, islamisme radical prenant pour cible les villes européennes: de l’Amérique du Sud à l’Asie septentrionale, le Monde est dans sa globalité traversé par un grand nombre de crises structurelles et durables rappelant le chaos, parfois oublié, provoqué par les ambitions et l’inconscience des siècles passés. L’ensemble de ces éléments impose le temps de la réflexion. Seulement voilà, aucune plume, aucune prose à l’horizon pour étaler les pensées du bon sens, l’analyse globale et rigoureuse exigée par les circonstances. Non pas que l’activité intellectuelle ait en elle même cessée, ce qui par définition est impossible. Mais le « combat » idéologique, ayant abandonné le champ de bataille des mots, s’est vu contraint d’être rabaissé par les facilités de l’ère du temps, à un rang nettement inférieur, ou l’émotivité se développe à outrance, venant faire de l’ombre à l’irremplaçable rationalisme, disposition d’esprit nécéssaire à l’analyse lucide des évènements de notre temps. 

Se poser la question de l’absence des intellectuels, question très large et au demeurant

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Raymond Aron © Fonds Aron/BNF

très abstraite, nécessite un rapide saut dans le passé. Au lendemain de la seconde guerre mondiale, l’Europe est fragmentée, dissociée. Les Etats-Unis occupent le rang de superpuissance et l’Union Soviétique étend rapidement son influence à l’Est. Le monde se retrouve bipolarisé entre le camp socialiste et le camp capitaliste. Les intellectuels de chaque continent prennent position. Et l’intellectualisme Français, par l’intermédiaire de ses illustres plumes, connait ses heures de gloires. Appartenant à différentes écoles de pensées mais animés par le soucis de l’analyse critique, de la réflexion permanente, et de la compréhension profonde des évènements de leur temps, les intellectuels ont exploré leurs contradictions ainsi que celles du monde qui les entourait. Ils se sont appropriés les causes qu’ils chérissaient ou qu’ils dénonçaient. Ils se faisaient les portes voix, tantôt des oppresseurs tantôt des opprimés. A bien des égards ces intellectuels du XXème siècle reflétaient leur époque, pour la bonne et simple raison qu’ils en comprenait les tenants et les aboutissants.

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Jean Paul Sartre © Corbis

Or notre cadre temporel, à la différence de celui venant d’être évoqué, manque de voix pour porter témoignage, analyser, critiquer, mettre en perspective, en bref intellectualiser, au sens noble du terme, le présent pour qu’il puisse à son tour s’inscrire dans une réalité historique perceptible  et intelligible pour la postérité. Cette époque, piégée dans l’instantanéité et la rapidité de l’information, n’est plus en mesure de produire la réflexion nécessaire et durable qui lui est pourtant due. Les penseurs ont cédé leur place aux nouveaux prophètes, tantôt annonciateurs de malheurs, tantôt naïfs inconscients, consultés sur tout et sur rien, ils sont les nouveaux messies de l’empire audiovisuel, les techniciens du savoir, les oracles des temps modernes. Ajouté à cela, l’Empire numérique, armé de son mode privilégié de circulation de l’information, Internet, véhicule à chaque instant des milliards de données récoltées sur l’ensemble du globe, court-circuitant ainsi les médias traditionnels suscitant tantôt la lassitude, tantôt la suspicion des masses envers les versions « officielles ». Cette lassitude est d’autant plus justifiée que les commentateurs s’assemblent et se ressemblent pour nous servir une vision manichéenne du monde. Qui n’y souscrit pas est automatiquement catalogué, classé, la plupart du temps comme indésirable, marginal, suspect.

Lorsque des voix s’élèvent, elles font aussitôt l’objet d’une formidable déconstruction par

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Alain Finkielfraut © DR

les forces de l’orthodoxie médiatique, politique et idéologique. En définitive tout se passe comme si, et cela se constate par le traitement qui est fait de l’actualité, la causalité importait peu, sacrifiée sur l’autel de la réaction. L’exemple du terrorisme est sur ce point révélateur. De quoi a-t-il été question? A chaque démonstration de la folie meurtrière des ennemis de la civilisation, nous voyons les politiques habités par, semble t-il, le feu de l’inspiration: renforcement des contrôles frontaliers, fermeture des zones touristiques à risque, augmentation des forces de l’ordre. En l’espace d’un instant, les contraintes politiques, financières et institutionnelles semblent s’être soudainement évanouies devant la raison d’Etats.

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Richard Labevière © DR

Suite à la lecture de ce sombre tableau, on pourrait me prêter quelques sentiments pessimistes. Il est malheureusement regrettable de constater une extraordinaire convergence idéologique des protagonistes de l’analyse orthodoxe contemporaine. Il fût un temps, l’hétérodoxie était passible de mort, d’emprisonnement. Aujourd’hui, bien que les procédés aient évolué, la philosophie générale demeure néanmoins la même: marginalisation, stigmatisation, isolement. Tout est bon pour faire du penseur l’intrus, l’étranger, la tare d’une génération ayant pour seul horizon le pragmatisme.

Mais y-a-t-il quelqu’un pour siffler la fin de la récréation? Quelqu’un pour brader les interdits et briser la glace du vide réflexif, sociologique, philosophique, économique et politique de notre présent? Un chevalier des nobles causes, des vraies causes, celles qui méritent que l’on se batte pour elles? Une voix singulière s’élevant dans la nuit contre les absurdités et horreurs produites par une humanité actrice et spectatrice de ses propres méfaits et de sa misérable condition?

 

Photo à la Une : Sartre, Picasso et le groupe de lecture du Désir attrapé par la queue (16 juin 1944, paris) ©Estate Brassaï-RMN-Paris, musée Picasso – Photo RMN © Franck Raux

 

 

 

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