Fidji : l’envers du paradis

« Ce n’est pas la vie qui est compliquée, c’est la lutte pour guider et contrôler la vie. » Fitzgerald

Novembre 2015. Rajneel Singh est le propriétaire d’un cybercafé à Lautoka, dans les îles Fidji. Un café sans histoire jusqu’à cette date fatidique, à laquelle il n’avait pourtant jamais rien demandé. Ce soir-là, un client ne parvient pas à se déconnecter de sa session. C’est alors que Rajneel y découvre des courriers explicites, révélant que des crimes graves ont été commis contre des hauts fonctionnaires. Tourmenté par cette découverte, le propriétaire rapporte ce qu’il a vu à la police de Lautoka. Ce n’est que quelques jours plus tard que son enfer va commencer. Contacté par la police de Ba, il se retrouve balloté de véhicules en véhicules pendant plus d’une heure, menotté, le visage enfoui sous une capuche. Pendant tout le trajet, on exige qu’il révèle comment les mails sont parvenus entre ses mains.

Quelques heures plus tard, Rajneel se réveille en pleine nuit dans la brousse. Sa jambe est en feu ; après l’avoir éloigné, les officiers de police l’avaient battu et brûlé jusqu’à le laisser inconscient. Moins d’un an plus tard, deux personnes en uniforme de police poussent la porte de chez lui et tentent de l’étrangler avec un sac en plastique. Des coups de feu ont également été tirés sur sa maison. Et depuis ce jour de novembre 2015, la famille de Rajneel ne cesse d’être menacée, harcelée, attaquée de toutes parts. Il n’y a guère plus qu’Aman Singh, son avocat, qui le soutienne encore.

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Carte des îles Fidji

Fidji : un paradis en trompe l’œil

Septembre 2017. Combien d’entre nous reviennent des îles Fidji, peau bronzée et teint reposé, prêts à reprendre une routine bien occidentale après des vacances paradisiaques ? Il est vrai que ces îles ne sont connues de l’Occident qu’à travers ses paysages de carte postale. Dans notre jargon inconscient, « Fidji » rime avec « décor idyllique », et nos médias de masse aiment à montrer, après le JT de 13h, des plages de sable blanc à perte de vue, des eaux turquoises parsemées d’étoiles et des bungalows colorés sous le soleil d’été. Mais il n’y a guère que dans nos reportages vacanciers que Fidji est encore un Paradis.

Le 26 juin dernier, Journée Internationale pour le soutien aux victimes de la torture, alors que certains d’entre nous trempaient délicieusement leurs pieds dans l’Océan Pacifique, un jeune militant se faisait arrêter à la vue de tous. Son tort ? Avoir mené une manifestation solitaire et pacifique contre la torture. Responsable du parti libéral social-démocrate (SODELPA), Jope Koroisavou tenait des pancartes sur lesquelles figuraient les noms de victimes fidjiennes. Y figuraient ainsi Nimilote Verebasaga, mort six heures après avoir été battu à mort par des officiers le 5 juin 2007.  Tevira Malasebe, décédé suite à une altercation avec la police. Josefa Baleiloa, qui succomba à ses blessures quelques semaines après avoir été frappé par des policiers, en juillet 2008. Vilikea Soko, père marié de 30 ans, battu à mort par la police et des officiers militaires en août 2014. Sakiusa Rabaka, jeune homme de 19 ans, roué de coups, agressé sexuellement et forcé à effectuer des exercices militaires lorsqu’il se trouvait en détention à la base militaire de Black Rock. Isaac James, placé en détention pendant 2 mois en 2016, privé de nourriture et d’eau pendant 2 jours, battu par la police à l’aide de baguettes et de tournevis. De tous ceux que nous venons de citer, lui seul est encore en vie après avoir été contraint de vivre en clandestinité.

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Le 26 juin 2017, Jope Koroisavou est arrêté pour avoir manifesté contre la torture qui règne sur l’île © Akosita Talei/FBC News

Ces exemples ne sont que des échantillons de la réalité des îles Fidji. Lequel de ceux-ci avons-nous vu un jour passer sur nos écrans plats ? Il n’y a guère que sur le site d’Amnesty International que tous ces faits continuent à être relayés. A l’ère du XXIème siècle, les ONG sont devenues les seules tireurs d’alarmes. Absorbés par nos médias persistant à nous fournir les détails de la SNCF en retard ou du dernier tailleur de notre Première Dame, leurs propos sont malheureusement perdus dans notre société du divertissement.

 « Au final, je ne lâcherai pas mes hommes, ni la police, ni quiconque d’autre est susceptible d’être nommé dans cette enquête. Nous ne pouvons pas nous débarrasser d’eux juste parce qu’ils ont fait leur travail en préservant la sécurité de cette Nation et veillé à ce que nous puissions dormir paisiblement la nuit. »

Voreque « Frank » Bainimarama, Premier ministre et ancien commandant de l’armée royale fidjienne, en 2012.

 

L’envers de Fidji : mort, violence et corruption

La déclaration du Premier Ministre fidjien ci-dessus suffit à révéler la situation régnant sur ce territoire occulté. Dans un discours prononcé en octobre 2016, celui-ci déclare « ce que nous appelons le buturaki – le passage à tabac – est profondément ancrée dans certaines zones de la psyché fidjienne ». Autrement dit, la torture fait partie intégrante de la culture fidjienne. Or lutter contre une culture, n’est-ce pas lutter contre une identité ? Quelques mois plus tôt, sous couvert de l’anonymat, un avocat avait déploré à Amnesty International : « La menace de la violence est toujours là. Ils pourraient ne pas vous frapper, mais la menace est là. » Cette déclaration avait été faite au cours de la rédaction d’un rapport complet par l’association. Qu’en est-il aujourd’hui de ces mois de recherches et de ces révélations glaçantes ?

Comment une telle violence est-elle encore possible ?

La première raison est historique. Suite aux différents coups d’Etat menés aux îles Fidji (1987, 2000, 2006), les pouvoir législatifs comme exécutifs se retrouvent dans les mains étroitement liées de l’armée et de la police. Le premier ministre actuel abordé plus haut, est en réalité l’ancien commandant des forces militaires royales de Fidji. Quant à l’armée, elle possède aujourd’hui le monopole des institutions.

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Les îes fidji : un paradis aux apparences trompeuses © BeachBrother Magazine

De là découle une culture de la violence encadrée par une culture de l’impunité. Aux îles Fidji, la règle est à l’irresponsabilité de la torture et des mauvais traitements. Ainsi, la Constitution accorde l’immunité aux actions gouvernementales ayant eu lieu entre 2006 et 2014. Cette mesure rend impossible toute responsabilité des actes de torture ou de violence effectués à ce moment-là.  Mais surtout, cette immunité interdit l’ouverture d’enquêtes et de poursuites dans les cas de torture et d’autres formes de mauvais traitements pour des crimes commis il y a à peine deux ans. Voilà la réalité de ces terres ensoleillées, où la protection des droits de l’homme et des libertés civiles est sacrifiée afin de protéger certains de la responsabilité lors « d’événements politiques ». Evènements d’ailleurs indéfinis par le gouvernement.

Une absence de justice proéminente

 «Tout agent de police, si, à son avis, une telle action est nécessaire pour la sécurité publique, après avoir donné l’avertissement, peut utiliser la force qu’il juge nécessaire, y compris l’utilisation d’armes, pour disperser la procession, la réunion ou l’assemblée et d’appréhender toute personne présente, et aucun agent de police ni aucune personne agissant à l’aide d’un agent de police qui utilise une telle force ne peut être tenu responsable, dans les procédures pénales ou civiles, de tout préjudice causé par l’utilisation de cette force « . – article 10 du décret sur la procédure pénal, section 9

Rares sont les cas où les jugements aboutissent à une détention, et peu d’accusations font un jour l’objet d’une véritable enquête. Plutôt que d’être condamnés, certains prévenus sont ainsi recrutés dans l’armée ou promus dans les rangs. Le plus important reste l’immunité constitutionnelle qui constitue un réel obstacle à l’enquête de toute infraction. Si culpabilité il y a, c’est presqu’immédiatement qu’ils sont relâchés par le ministre des services correctionnels. Ainsi, lors de l’affaire Soko, l’un des suspects a été averti de son arrestation et abrité par l’armée. Ce fait a été relégué à Amnesty international par Ben Groenewald, ancien commissaire de la police. De la même façon, lors de l’affaire de torture de Benedito, les 3 policiers suspendus ont été recrutés dans l’armée par Sitiveni Qiliho, commandant de l’armée de terre de Fidji. Quant au reste, le rapport d’Amnesty International met en lumière la multiplication des coups, viols, agressions sexuelles, bâtons, matraques ou encore lancement de chiens.

Aman Singh,  dernier justicier du Paradis noir

« J’ai compris qu’il ne suffisait pas de dénoncer l’injustice, mais qu’il fallait donner sa vie pour la combattre. » – Albert Camus

Dans ce chaos de justice où seuls règnent le mensonge et la corruption, Aman Singh semble être le dernier espoir pour les droits de l’homme. Avocat de Rajneel Singh que nous avons évoqué au début de notre article, connu pour défendre tous ceux chargés de sédition, il est celui qui continue de se battre malgré les menaces. Contacté à l’occasion de cet article, il y a un mois à présent que nous suivons son quotidien au cœur d’un danger permanent. « Ce sont des temps dangereux, et de fait effrayants, témoigne-t-il. Je suis constamment en danger et le régime m’a ciblé à plusieurs occasions, y compris en essayant de m’assassiner (…) Il est vraiment dur d’être un avocat dans mon pays aujourd’hui. En fait, le plus triste et que je suis le seul à me battre encore ouvertement pour les droits de l’homme et la justice. Les autres avocats ont trop peur pour faire quoi que ce soit. » Depuis plusieurs semaines, Aman défend 15 personnes chargées de sédition par le gouvernement. De jour en jour, il nous raconte comment, oppressif, le gouvernement contrôle tout ce qu’il peut et utilise régulièrement les charges de sédition contre toute personne opposé au régime : « le gouvernement charge les gens de sédition et fait en sorte de garder un œil sur eux, de limiter leur liberté de mouvement, d’expression, d’association. »  Il y a quelques jours, l’un de ses clients a été acquitté, moment de soulagement dans ce qui, selon Aman Singh, fut « rempli de beaucoup de frustration et de colère contre les injustices qui ont été évidentes tout au long du procès. »

« Je me battrai jusqu’à la fin. » déclare celui qui a choisi de se lever seul plutôt que de baisser les bras au milieu de tous. Voilà un nom qui mériterait de revenir plus souvent sur nos écrans.

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Aman Singh, dernier avocat de Fidji au service de la justice ©Fijivillage

 

Le mutisme international

Doit-on absolument être un pays pétrolier pour que l’ONU commence à s’intéresser aux conditions de vie ? D’aucuns oublieraient qu’il existe une Convention des Nations Unies contre la Torture, convention d’ailleurs signée par le gouvernement fidjien alors que ses normes sont loin d’y être conformes. Celle-ci stipule que «chaque État partie rend ces infractions punissables par des sanctions appropriées qui tiennent compte de leur gravité. » Force est de constater que plus de sanctions ont été appliquées pour bien peu de choses. Fidji, la torture n’est pas définie par la loi, et il serait bien ingénu d’y voir là une omission naïve de la part du gouvernement plutôt qu’une protection consciente.

Le juriste compétent se rappellera certainement qu’il est indiqué à l’article 5 de la Déclaration Universelle des droits de l’homme : « Nul ne sera soumis à la torture, ni à des peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants.».  De fait, la Commission des droits de l’homme et de la lutte contre la discrimination de Fidji a identifié la lutte contre la brutalité policière comme l’une de ses principales priorités stratégiques.

Proposé à un grand média national, cet article a fait l’objet d’une réelle ironie : « Les îles Fidji ? Mais tout le monde s’en fiche de ce pays ! Trois personnes vont le lire : vous, moi, et le rédacteur en chef. Nous voulons quelque chose que les lecteurs lisent ! » Inutile de s’attarder sur une telle réponse. Certains auraient besoin de réapprendre que les droits de l’homme ne se comptent pas en termes de superficie, et que la torture d’un enfant est déjà un crime contre l’humanité. Clamence, dans la Chute, déclare « Vous avez raison, son mutisme est assourdissant » ; celui de notre temps l’est davantage.

Qu’elle est loin, la prééminence des droits de l’homme. A trop étouffer dans leurs ambitions financières, nos institutions internationales comme nos médias en oublieraient la véritable raison de leur existence. Il est temps de leur rappeler que ce n’est ni à force de textes pompeux, ni à coups de photographies bouleversantes que leurs actions feront un jour bouger notre monde. Si le siècle précédent se voulait pinacle de la réalisation des droits de l’homme, notre siècle actuel décida de les enterrer sous nos appétences personnelles. Les droits de l’homme avant tout, mais place d’abord au buzz. Les droits de l’homme avant tout mais prière de vous intéresser d’abord aux pays d’intérêts. Les droits de l’homme avant tout, mais seulement si la situation peut nous être un tremplin. Il n’y a guère plus que dans nos livres d’étudiants que ceux-ci semblent avoir encore un semblant de valeur.

Au XIXème siècle, nos dirigeants politiques comme médiatiques agissent par deux voix d’actions ; ou l’on réussit sur le dos des morts, ou l’on tue. Qui pourrait nous le reprocher ?

Dans une centaine d’années, sur le grand écran numérique qui aura remplacé tous nos tableaux noirs, le dernier professeur écrira : « XXIème siècle : Entre Injustice et Mutisme, l’ère de la lâcheté. »

 

© L’image à la Une est  de Vlad Sokhin pour Amnesty International

POUR EN SAVOIR PLUS

• Le rapport d’Amnesty International : ASA1851492016ENGLISH

• Le rapport du Haut Commissariat pour les Droits de l’Homme (HCDH) : http://www.ohchr.org/FR/countries/AsiaRegion/Pages/FJIndex.aspx

• Le témoignage sur la mort du jeune Sakiusa Rabaka : https://www.youtube.com/watch?v=aKShcdoao1E

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