Stop à la démocrature d’Erdoğan

Depuis de longs mois désormais, nombreux sont ceux à fustiger l’attitude de la Turquie et surtout de son président, Recep Tayyip Erdoğan : nous pouvons entendre et lire de nombreuses informations, rendant le sujet peu compréhensible, ce qui est regrettable compte tenu de la gravité des événements. Dans le même sens, beaucoup de gens méconnaissent le sujet, qui pourtant mérite d’être considéré pleinement.

Ce dossier contient donc une série de paragraphes comportant des points majeurs de la situation actuelle, qui, par sa difficulté, demande une clarification, afin de découvrir et comprendre objectivement les faits pour mieux les interpréter.

Raison pour laquelle Didier Billion, directeur adjoint de l’Institut des Relations Internationales et Stratégiques (Iris) et spécialiste de la Turquie, m’a accordé un entretien le 16 juillet 2017, dont une grande partie est retranscrite dans le texte.

Nuit du 15 au 16 juillet : le putsch manqué ou le début de la fin.

Durant la nuit du 15 au 16 juillet 2016, une partie de l’armée turque s’est soulevée lors d’une tentative de coup d’état. Ces attaques militaires ont fait près de 260 morts (dont 100 putschistes) et plus de 1100 blessés. À Ankara, des avions de chasse bombardaient le Parlement tandis que de nombreuses rues, points stratégiques étaient bloqués par des militaires et des chars à travers les villes principales du pays. À Istanbul, l’aéroport Mustafa Kemal ainsi que des ponts importants ont été occupés par les putschistes, qui décidèrent d’instaurer un couvre-feu et firent lire un communiqué sur certaines chaînes de télévision, indiquant que “l’ordre séculaire, démocratique, social et constitutionnel [allait être]rétabli”, désignant donc un objectif clair, net et précis : faire tomber le président Recep Tayyip Erdoğan et son pouvoir autocratique. Celui-ci, alors en vacances lors des attaques, appela CNN Turquie avec son téléphone et, via un FaceTime (visioconférence) lança un appel en direct à la population, à laquelle il demanda de “descendre dans les rues” pour protester et résister, ce qu’elle fit jusqu’à ce que les putschistes capitulent définitivement le 16 juillet au matin.

1.png
Via FaceTime avec une journaliste de CNN Turquie, Erdoğan encourage en direct le peuple à se soulever contre les putschistes. © PCWorld
1.png
La foule reprend un char de putschistes, peu après la tentative de coup d’état. © Reuters

Qui était l’instigateur de cette tentative de putsch ?

Selon Erdoğan, ce sont des gülenistes qui ont mené ces attaques, c’est-à-dire des membres de la confrérie Gülen (ou Fetö). En effet, les putschistes arrêtés pendant les attaques auraient par la suite avoué que les commandements venaient de la confrérie Gülen, appuyant ainsi les accusations portées par le président. Mais qu’est ce que la confrérie Gülen ? Selon Azi Kazancigil, politologue, universitaire et correspondant du quotidien Le Monde à Ankara de 1967 à 1971, ce mouvement, créé par le célèbre imam et théologien turc, Fethullah Gülen, “prône un islam ouvert, promeut un dialogue entre les religions et donne la priorité à l’éducation. C’est un mouvement considéré dangereux car il est puissant, étant donné qu’il est présent dans 140 pays, surtout via les écoles au nombre de 2000. Le mouvement a été persécuté par les militaires, raison qui a poussé Fethullah Gülen à s’exiler en Amérique où il réside depuis 1999.”  Selon Didier Billion, il est très certain “que des gülenistes aient participé à la tentative de coup d’état, mais ce ne sont probablement pas les seuls.” Fethullah Gülen, de son côté, condamne les actes et dément toute implication et avance même une théorie assez folle mais néanmoins plausible, donnée également par de nombreux médias : “Il y a une possibilité qu’il s’agisse d’un coup monté par le pouvoir et que cela soit utilisé pour intensifier les accusations.” Autrement dit, ce serait Erdoğan et son gouvernement qui auraient fomenté le putsch – ou du reste l’auraient laissé se faire – afin de démanteler la confrérie Gülen plus rapidement, hypothèse évidemment démentie par le président. Que dire de plus si ce n’est que l’affaire tourne en rond ? Que ce soit le régime ou des opposants qui aient effectué le putsch, il est nécessaire de condamner un tel événement compte tenu du lourd bilan et de ne pas en tirer des conclusions hâtives, déclencheuses de règlements de compte et accusations dans le vide. Que sait-on donc des personnes arrêtées directement lors du putsch ? Le principal véritable leader des putschistes serait Akin Oztürk, un ancien général de l’armée de l’air. Cependant, son lien avec la confrérie Gülen et ses réelles volontés restent floues, ce qui démontre que la réelle cause et le véritable instigateur de ce putsch demeurent inconnues malgré les accusations non-prouvées.

Erdoğan et ses multiples ennemis.

Le président turc réclame à l’administration américaine une extradition de Fethullah Gülen (qui vit reclus dans sa maison en Pennsylvanie) mais, n’ayant pas de preuves, la demande n’a toujours pas abouti. Quelles sont donc les raisons qui poussent le président turc à tant vouloir faire revenir cet homme, qui était un de ses amis très proches auparavant ? Il faut chercher dans le passé pour comprendre clairement l’affaire. Didier Billion indique que la dégradation de leur bonnes relations s’est établie de manière “graduelle”, mais quand débute-t-elle ? Il nous explique : “En 2010 il y a cette affaire de la flottille de la liberté, mise en œuvre par une association humanitaire turque très proche de l’AKP [ndlr : signifie le Parti de la Justice et du Développement, parti islamo-conservateur fondé en 2002 par Erdoğan], qui va vers Gaza pour casser le blocus que les israéliens ont imposé. Les commandos israéliens attaquent la flottille et cela se solde par 10 morts, ce qui va induire une brouille très violente entre Israël et Turquie. C’est la 1ère fois que je lu publiquement une déclaration d’une association liée à Gülen, qui explique que cette tentative de levée de blocus de Gaza n’était pas à propos.” Bien que cette histoire constitue un premier point de désaccord entre des proches de l’AKP et des gülenistes, Didier Billion ajoute qu’il “faut vraiment suivre l’actualité au jour le jour pour discerner cela.” Le premier point véritablement notable et significatif d’une rupture va survenir en décembre 2013. Didier Billion nous raconte : “En décembre 2013, des gülenistes (bien qu’ils s’en défendent) font fuiter dans la presse des scandales de corruption qui touchent non seulement des ministres du gouvernement d’Erdoğan mais aussi sa famille, notamment un de ces fils”, ce qui ne va évidemment pas satisfaire le président, alors Premier ministre depuis 2003. Enfin, le dernier fait marquant remonte au putsch avorté du 15 et 16 juillet 2016, depuis lequel Erdoğan ne cesse toujours de “stigmatiser les gülenistes” selon Didier Billion. Lors des commémorations récentes du putsch cette année, le chef de l’Etat turc a déclaré vouloir “arracher la tête des traîtres” en accusant principalement les gülenistes, décidément grands ennemis du président, dont l’hostilité est également affichée avec Daech ainsi que le PKK [ndlr : Signifie le Parti des Travailleurs du Kurdistan, groupe reconnu terroriste par la Turquie, les Etats-Unis, l’Union Européenne donc la France et de nombreux autres pays dans le monde] ce qui établit le compteur “à 3 ennemis publics numéro 1, ce qui fait beaucoup pour un pays” et pour un seul homme, note Didier Billion, au point de qualifier cela de “record.”

1.png
Fethullah Gülen, ancien proche d’Erdoğan, devenu son ennemi n°1.

Une répression sans fin.

Suite au putsch manqué, Erdoğan a promulgué l’état d’urgence (qui est d’ailleurs toujours en vigueur) et, pour riposter à ce coup d’Etat, a lancé une très vaste purge à travers tout le pays, touchant principalement les services publics mais aussi le privé. En 1 an, ce sont au total 140 000 personnes limogées et 50 000 arrêtées et ce dans de nombreux domaines, notamment l’éducation, où plus de 1000 écoles et 19 universités ont été fermées ainsi que 30 000 enseignants et universitaires congédiés. Désormais, nombreux sont ceux à s’inquiéter de la suppression de l’enseignement de la théorie de l’évolution en 3ème. À ce sujet, Mine Sögüt, journaliste du quotidien d’opposition Cumhuriyet [ndlr : République en turc] déplorait dans un article paru le 18 janvier 2016 : ”Nos enfants sont comme des oiseaux en cage, condamnés à chanter un répertoire limité et à battre des ailes sans jamais être autorisés à prendre leur envol. A en croire les nouveaux programmes scolaires, nous ne descendrions pas du singe. Ce qui est certain, c’est que nous risquons rapidement d’en devenir !” ; ce qui indique nettement la gravité de la situation dans laquelle est l’éducation. Celle-ci – et il est dramatique d’avoir à le rappeler en 2017 – est indiscutablement nécessaire au fonctionnement d’une société, elle en est la base. Inutile d’être sociologue ou autre spécialiste pour s’en rendre compte, il suffit d’observer et de voir combien l’éducation est “une arme puissante” comme le disait Mandela, utilisée pour le meilleur ou – dans le cas présent – pour le pire.

Mais les purges ne se cantonnent malheureusement pas à l’éducation ; la justice s’est vue retirer des milliers de juges et procureurs et l’on peut observer de nombreuses évictions jusque dans les services de douanes, dans des ministères comme celui des Sports, de l’Intérieur, de la Famille. Autres que les institutions publiques, le milieu associatif, humanitaire et syndical a également prit un sérieux coup. Selon France Info, ce sont 370 ONG qui ont été suspendues, 19 syndicats fermés ainsi que 1229 associations caritatives et fondations interdites. Idil Eser et Taner Kilic, respectivement directrice d’Amnesty Turquie et président d’Amnesty Turquie, ainsi que quatre autres militants ont été inculpés et mis en détention, pour appartenance à une organisation terroriste. Selon Amnesty International, “l’arrestation de [leurs] dirigeants dans un pays est sans précédent.” Enfin, c’est le muselage du journalisme d’opposition en Turquie qui inquiète principalement. Le pays se classe 155e sur 180 au classement de la liberté de presse de Reporters Sans Frontières 2017, son pire classement depuis 15 ans. Le gouvernement a désormais la main mise sur pratiquement tous les médias après en avoir fermé plus de 180 par décret, usé de la censure en bloquant régulièrement des sites internet, en coupant parfois les réseaux sociaux de manière momentanée. Par ailleurs, les journalistes et leurs collaborateurs sont maintenant traqués ; beaucoup voient leur carte de presse retirée, leur passeport annulé, leurs biens confisqués et sont mis derrière les barreaux dans des conditions déplorables, sans être jugés, faisant de la Turquie le pays où sont emprisonnés le plus de journalistes au monde, soit près de 150. Sur ce point, le régime se montre intransigeant et n’hésite pas à enfermer des journalistes étrangers, comme le récent cas du journaliste français Loup Bureau, détenu 51 jours sur le territoire turc. C’est aussi en ce moment que se déroulent les procès des journalistes de Cumhuriyet, journal de centre-gauche de référence depuis 1924, qui constitue l’un des derniers quotidiens à résister à la répression. Si quelques-uns de ces collaborateurs ont été mis en liberté provisoire, certains de ses journalistes, chroniqueurs et dessinateurs risquent jusqu’à 43 ans de prison pour “soutien au terrorisme”. Didier Billion, qui a“un ami très proche” faisant partie de ces journalistes, qualifie ces arrestations de “montage lamentable, quand on connaît son histoire et ses convictions.” Les audiences, qui ont débuté – ironie du sort – le jour de La Journée de la Presse en Turquie, sont internationalement suivies car ces procès ne constituent pas seulement les affaires d’une dizaine de personnes, mais sont le procès de la profession à part entière, dont le glas a très malheureusement sonné en Turquie. Juger le journalisme de criminel constitue un crime à part entière et doit être fermement condamné ; comme l’a dit durant le 3ème jour du procès Ahmet Sik, journaliste d’investigation à Cumhuriyet, “Le gang que vous cherchez dirige le pays.”Ce “gang” justement, depuis le putsch manqué, mène une véritable chasse aux sorcières. Quelles sont les preuves ? Tweets, SMS, comptes Facebook, utilisation de certaines applications soi-disant liées aux terroristes, ne constituant aucun lien avec ces groupes et leur idéologie. Le régime purge pour de simples suspicions totalement absurdes, purement arbitraires et politiques ; il tente de faire taire toute voix critique en brûlant la démocratie, la séparation des pouvoirs et l’état de droit à petit feu. Au lieu d’ouvrir des écoles pour fermer des prisons, comme le préconisait Victor Hugo, Erdoğan décide de fermer des écoles, médias, associations, fondations, ONG, entreprises, hôpitaux, de liquider son armée, sa police et sa justice pour gorger ses prisons de milliers d’innocents dont il déclare le sombre destin : « Soyez en sûrs, aucun des traîtres qui ose pointer un pistolet sur notre pays, notre nation, notre liberté et notre avenir ne reverra jamais la lumière du jour.” Ce putsch dont la finalité était de renverser Erdoğan lui a finalement terriblement profité pour s’asseoir encore plus sur le pays…

1.png
1er novembre 2016 : manifestation devant les locaux de Cumhuriyet à Istanbul.
© AFP/YASIN AKGUL
1.png
Une cinquantaine de militants d’Amnesty international manifestant devant l’ambassade de Turquie à Paris © BERTRAND GUAY / AFP  

Erdoğan, un personnage autoritaire et clivant.

Nous l’aurons compris, Erdoğan “s’embarrasse assez peu des débats car c’est un homme d’actions qui tranche vite, pour le meilleur comme pour le pire, note Didier Billion. Il a incontestablement cette capacité à entraîner des gens derrière lui : c’est un meneur d’homme qui est assez autoritaire.” Au delà du caractère du personnage, il est important de s’attarder sur l’aspect politique de celui-ci pour comprendre quels sont les signes et étapes-clés de cet autoritarisme montant qui, d’après Didier Billion, est indiqué “assez nettement” par “toute sa trajectoire politique.” Toujours selon l’expert, il a rapidement prit des responsabilités dans des organisations de jeunesse liées à l’islam politique turc.” S’ensuit alors une admirable ascension politique : maire d’Istanbul de 1994 à 1998, fondateur de l’AKP en 2001 puis 1er ministre de 2003 à 2014, ses mandats illustrent une pratique de la politique où il a toujours du pouvoir et des responsabilités. Bien que de nombreuses réformes allaient dans le bon sens entre 2002 et 2005 en vu des négociations d’adhésion à l’UE, l’arrogance que commençaient à manifester certains dirigeants européens envers la Turquie en 2008 marqua une sorte de “tournant politique” selon Didier Billion. En effet, l’expert souligne “une inflexion entre 2008 et 2010” amenant non pas une dérive liberticide mais une “stratégie liberticide”, caractérisée par une volonté systématique de restreindre les libertés démocratiques et de davantage les contrôler.” En effet, le président turc se montre très clivant en polarisant constamment le débat. “Il oppose les croyants aux laïcs, les turcs aux kurdes, les sunnites aux alévis” constate Didier Billion qui ajoute que “c’est cette ligne clivante qui conforte son pouvoir.” Erdoğan divise, clive, oppose, affaibli la société civile et se renforce toujours plus, mais jusqu’où ira-t-il ? Rêves et projets de grandeur, rien ne semble l’arrêter ; certains le voient comme un dictateur, d’autres comme un guide, seul homme capable de redresser le pays, mais qu’importe, son influence est énorme non pas uniquement sur les turcs, mais aussi sur le monde musulman. Veut-il donc jouir d’un culte, être idolâtré par tout un peuple et dépasser la vision de Mustafa Kemal ? Didier Billion rappelle “que depuis la refondation de la République et de la mort d’Atatürk en 1938, il y a un très profond respect vis-à-vis de l’Atatürk ; il y a des photos de lui dans les bureaux, les magasins, dans les voitures, les rues avec des statues. Erdoğan veut le remplacer dans la représentation collective de la Turquie, en modifiant la Turquie républicaine telle qu’elle a été fondée par Atatürk en la remodelant avec des paradigmes plus musulmans : c’est l’une de ses préoccupations.”

Une réforme constitutionnelle controversée…

En effet, pour accroître son pouvoir, Erdoğan faisait organiser un référendum le 16 avril 2017, visant à valider une réforme constitutionnelle (qu’il voulait mener depuis longtemps déjà), permettant à la Turquie de passer sous un système présidentiel, renforçant ainsi considérablement ses pouvoirs. Mais que comprend cette réforme ?

Elle entraîne une modification de 18 articles de la Constitution, incluant notamment (liste non-exhaustive) :

  • La suppression du poste de Premier ministre.
  • La possibilité de nommer et révoquer ses ministres.
  • La nomination du chef du renseignement, du haut commandement militaire et des recteurs d’université.
  • La nomination de 12 des 15 membres du Conseil constitutionnel et 6 des 13 membres du Haut Conseil des juges et des procureurs, une institution chargée de désigner le personnel judiciaire.
  • Le droit de rester chef d’un parti politique : Erdoğan est donc à nouveau leader de l’AKP , parti majoritaire à la Chambre. Le droit de déclarer l’état d’urgence en cas de “soulèvement contre la patrie » ou “d’actions violentes qui mettent la Nation en danger de se diviser » (Le Parlement garde tout de même le droit de raccourcir, prolonger ou mettre fin à cet état d’urgence).
  • Le droit de contourner le Parlement en gouvernant par décret.
  • La modification du nombre de députés, qui passe de 550 à 600, qui perdent cependant du pouvoir.
  • La prolongation d’un an de la mandature du président, passant ainsi au quinquennat renouvelable. Didier Billion nous explique : “La constitution nouvelle lui permet de remettre les compteurs à zéro : s’il se représente et s’il est élu en 2019, ce sera comme son 1er mandat. Avec la nouvelle réforme, il aura également la possibilité d’avoir deux mandats consécutifs de 5 ans soit 2019 + 10 soit 2029. Je ne dis pas qu’il sera au pouvoir jusque là, mais constitutionnellement, il en a la possibilité.”

L’objectif est de “constitutionnaliser une pratique du pouvoir qu’il exerçait déjà en le rendant inattaquable” atteste Didier Billion, qui juge “cette réforme pas nécessaire, préjudiciable et contradictoire avec les intérêts de la Turquie.”

…votée par référendum : la démocratie se suicide.

Le référendum fut dans un premier temps un succès quant à la mobilisation et la participation (87% des 55,3 millions de Turcs appelés à se rendre aux urnes ont voté). Pour ce qui est du résultat, le scrutin fut on ne peut plus mitigé.

D’une part, Didier Billion rappelle qu’Erdoğan s’était “fixé pour objectif au moins 60% des voix”, ce qui fut un échec en ce sens étant donné qu’il remporta 51,4% des voix, ce qui, selon l’expert, est “incroyable” car il y a eu “pendant des semaines une utilisation par le pouvoir de la quasi totalité des médias d’une façon éhontée, et l’équité du temps de parole n’était pas du tout respectée. Pour 5 minutes de propagande pour le oui vous aviez 1 minute pour le non.” Cette omniprésence était observable partout, y compris sur les immeubles, où l’on pouvait observer d’immenses affiches de campagne représentant Erdoğan, avec écrit “evet”, signifiant “oui”.

D’une autre part, une énorme accusation de fraude fit surface. Selon différentes sources, de nombreux bulletins ne portant pas le sceau de la République (donc étant invalides) ont pu finalement être comptabilisés, sous demande de l’AKP, le jour même du vote. Pour Didier Billion, bien “qu’elle ne soit pas prouvée, il [lui] semble [que la fraude] soit avérée.” Il poursuit : “il s’agit de la première fois dans l’histoire de la Turquie républicaine, qu’il y a une accusation de fraude aussi massive. C’est très important car cela entache le référendum d’un doute, d’autant que c’est Erdoğan qui l’a remporté.” Aucun des recours contestant le résultat n’a d’ailleurs pu aboutir car “la justice n’est plus indépendante et autonome”, déplore l’expert. Fraude ou non, Erdoğan est devenu un hyper-président aux pouvoirs dignes d’une dictature et ce par les urnes, ce qui est “un coup d’Etat légal” pour Guillaume Perrier, correspondant du Monde à Ankara de 2004 à 2014, mais ce qui aussi et surtout le symbole même du suicide de la démocratie turque.

1.png
Istanbul : l’une des imposantes affiches d’Erdoğan appelant à voter “Evet” (“oui”) pour le référendum du 16 avril © Bulent Kilic/AFP 

Comment l’opposition tente de tenir bon ?

Malgré des évictions ou encore les interdictions et répressions violentes de nombreuses manifestations, comme la marche des fiertés (équivalent de la gay pride) l’opposition ne baisse pourtant pas les bras et tente de tenir tête au pouvoir. Prenons le récent exemple de la marche de la justice, manifestation pacifique menée par le leader du CHP [ndlr : Parti Républicain du Peuple, parti kemaliste de gauche] de Kemal Kiliçdaroglu, qui a effectué à pied les 450 kilomètres séparant Ankara d’Istanbul. Son but ? Défendre, au nom de la justice, toutes les victimes des purges, notamment un député de son parti,  Enis Berberoglu, condamné à vingt-cinq ans de prison pour avoir fourni des informations confidentielles à Cumhuriyet. Débuté le 15 juin, l’événement n’a pas été réprimé ; au contraire, Didier Billion constate “qu’une partie de la population n’a pas hésité à descendre sur les routes. Certains 2km, d’autres 10 voir 50, il y a eu de la sympathie et de l’adhésion” envers la marche qui s’est terminée le 9 juillet par un rassemblement colossal de plusieurs dizaines de milliers de citoyens venus réclamés justice.
Pour Didier Billion, cet évènement “marque un tournant politique dans la situation” , dont Erdoğan “se serait bien passé” car cela démontre selon l’expert“qu’il y a des possibilités de résister, des initiatives”, qui prouvent “que la société turque n’est pas K.O.”  et que l’opposition arrive à se rassembler dans une manifestation monstre par delà les partis politiques et leur idéologie, par delà les clivages habituels mais aussi et surtout par delà l’injustice qu’ils subissent.

1.png
9 juillet 2017 : rassemblement monstre à Istanbul pour la fin de la “marche pour la justice”. © YASIN AKGUL / AFP

La Turquie n’est pas une dictature.

La syntaxe et le vocabulaire jouent un rôle primordial et, notoirement dans le cas présent, car nommer le système politique turc actuel de façon objective signifie le mettre à sa juste place et le juger à sa juste valeur, évitant par la même occasion tout malentendus, toute diabolisation ou erreurs. Est-ce une démocratie ? Autocratie ? Dictature ? Régime totalitaire ? Quel est le bon terme à employer ? Didier Billion nous donne son opinion : “Il y a 3 possibilités de décrire la situation. La notion de démocrature me convient ; c’est un terme souvent utilisé à propos des pays de l’Est de l’Europe mais qui convient pour la Turquie. Certains parlent de démocratie illibérale qui correspond à la réalité et certains politistes turcs parlent d’autocratie éjective, c’est-à-dire une autocratie qui est exercée par un homme qui a quand même été élu dès le 1e tour aux dernières présidentielles. Je ne veux pas choisir entre ces termes, mais ils ont l’avantage d’être nuancé, car je me refuse de qualifier le régime politique de dictature, en dépit des fortes atteintes aux droits démocratiques et humains.”

Adhésion à l’Union Européenne : négociations aux plus bas.

L’adhésion à l’Union Européenne, sujet longtemps à controverse, est désormais au point mort, ce qui est significatif de la situation politique que travers les deux parties. Revenons brièvement sur ce processus souvent décrié et remis en cause.

C’est en 1949 que la Turquie entra au Conseil de l’Europe puis, le 18 février 1952 dans l’OTAN, dont elle est la 2e plus grande armée après les Etats-Unis. Après plusieurs refus en raison d’instabilités économiques et politiques, le pays obtient officiellement le statut de candidate en 1999, suite au conseil européen d’Helsinki. Afin de rentrer dans les conditions posées par Bruxelles, Ankara a dû lancer des réformes constitutionnelles réduisant le pouvoir politique de l’armée et dotant la Turquie d’un système de protection des droits. C’est donc le 3 octobre 2005 que les premiers des 35 chapitres de négociations s’ouvrirent. Mais entre cet instant et 2017, de nombreuses péripéties firent ralentir les négociations. D’une part, la politique de plus en plus autoritaire d’Erdoğan déplaisait à Bruxelles et, d’une autre part, selon Didier Billion, “il y a à partir de 2007/8 un début de condescendance et de mépris à l’égard de la Turquie notamment chez Nicolas Sarkozy et Angela Merkel. Ces éléments causèrent pendant cette période des bégaiements plus ou moins importants dans un processus atteint et qui ne résistera pas au putsch manqué. En effet, suite à la tentative de coup d’état, l’administration turque annonça qu’elle allait violer la Convention européenne des droits de l’homme en déclarant l’État d’Urgence ; la purge grandissant et le système se durcissant, les négociations se mirent donc au point mort. S’en suit alors une très lourde dégradation dont voici les points forts :

  • 24 novembre 2016 : lors d’un vote consultatif (n’ayant donc aucune valeur juridique), les eurodéputés votent en faveur du gel des négociations.
  • Janvier 2017 : Mevlüt Çavusoglu, ministre des affaires étrangères a menacé de suspendre l’accord de réadmission des réfugiés de mars 2016 entre l’UE et la Turquie, qui engage la Turquie à récupérer sur son territoire les migrants en situation irrégulière qui n’ont pas obtenu l’asile en Europe, en échange d’un soutien financier et d’une promesse de libéralisation des visas pour les Turcs de la part de Bruxelles.
  • 12 mars 2017 : les Pays-Bas, en pleine période électorale, interdirent l’entrée de ministres turcs sur leur territoire, venus faire campagne pour le référendum : Erdoğan jugea que les Pays-Bas et l’Allemagne (qui avait aussi interdit la tenue de meetings pro-Erdoğan) avaient des “pratiques nazies” ce qui est “inacceptable” selon Didier Billion et qui est un comble compte-tenu de la politique liberticide du président turc. Selon Nora Şeni, ancienne directrice de l’Institut français d’études anatoliennes à Istanbul, Erdoğan ne se montre pas “comme celui qui quitte l’Europe mais comme celui qu’on expulse”, se positionnant en victime.

Enfin, le chef de l’état turc a affiché sa volonté d’organiser un référendum sur la poursuite ou non du processus d’adhésion ainsi qu’une consultation sur le rétablissement de la peine de mort, sujet qui constitue la ligne rouge pour les 27 car totalement contraire à l’Etat de droit et aux valeurs de l’Union, ce qui ne fait en rien avancer le débat déjà considérablement altéré. Celui-ci est-il pour autant enterré ? D’après Didier Billion, le processus d’adhésion est bel est bien abandonné “dans la configuration actuelle.” Pour l’expert, ”la question qui se pose est en réalité la nécessaire refondation de l’UE elle même qui permettrait alors de refondre la relation à la Turquie.” Suite à une rencontre à Bruxelles avec Mevlüt Çavuşoğlu, la cheffe de la diplomatie européenne, Federica Mogherini a souligné que la coopération entre l’UE et la Turquie “a besoin de pas positifs concrets en faveur de l‘état de droit”, ce à quoi le ministre turc a rétorqué “que ce soit des journalistes ou des activistes, cela n’a pas d’importance. Si d’un côté vous avez des journalistes qui font leur travail correctement et de l’autre des soi-disant journalistes qui soutiennent une organisation terroriste, il faut faire la différence.” Une fois de plus, le débat tourne en rond, les négociations sont sur le point de non-retour ce qui indique fortement qu’il est urgent de rétablir un dialogue, signifiant que la Turquie – et l’Europe, mais d’une manière sur laquelle je reviendrai – traverse(nt) une lourde période de crise.

1.png
Mevlut Çavuşoğlu, ministre turc des Affaires étrangères et Frederica Mogherini, chef de la diplomatie européenne. ©Reuters

La “Question Kurde” : un autre nœud géopolitique.

Dernier point majeur de cet article, il s’agit de la “Question Kurde”. En Turquie, les kurdes seraient entre 12 et 18 millions d’habitants, vivant principalement dans le sud-est du pays. Présents également dans le nord-ouest de l’Iran, le nord de l’Irak et l’est de la Syrie, on en dénombre au total près de 35 millions. Ce peuple n’est pourtant pas reconnu comme Etat unifié.  Eviter de traiter ce sujet délicat dans cet article reviendrait à oublier une partie de la population mais aussi oublier une partie de l’histoire de la Turquie, qui permet – en partie – de comprendre les  problèmes actuels qui la traversent. Cela nous ferait oublier les 40 000 morts causés en 28 ans lors de la sale guerre, opposant l’armée turque et le PKK. Oublier également l’avancée conséquente des droits culturels des kurdes en 2002, lorsque l’administration turque réformait le pays afin de se rapprocher des normes de l’Union Européenne. Oublier que ce conflit ne cesse de changer et que, depuis des trêves et des pourparlers de paix entre le gouvernement d’Erdoğan et le PKK pendant quelques années, le conflit a reprit. L’armée a récemment organisée des blocus des villes de l’est du pays, en a même rasées et réprime la société civile et enferme des députés de l’HDP, parti pro-kurde, les accusant d’être complices des terroristes, ce qui selon Didier Billion est “inacceptable” étant donnée qu’il s’agit d’un “parti parlementaire et légal.” Par ailleurs, bien que le PKK fasse des attentats qu’il faut condamner, la population kurde et ses représentants pacifiques n’ont pas à subir de telles atrocités : Amnesty parle de “sanction collective” et, pour l’ONG, “la résolution de la “Question Kurde” est considérée comme le baromètre par excellence d’une véritable démocratisation en Turquie”, ce qui prouve bien que les kurdes et la démocratie souffrent terriblement aujourd’hui en Turquie.

Comprendre la Turquie pour mieux la défendre.

Il est certes bien aisé de critiquer la politique d’un chef d’état comme je le fais ici, mais il ne faut pas pour autant omettre l’immense difficulté du contexte, que Didier Billion juge “infiniment compliqué, dangereux, volatil et instable.” En effet, la Turquie est aujourd’hui le pays qui accueille le plus de réfugiés au monde, soit plus de 2,9 millions, selon le Haut Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés. Bien que les conditions d’hébergements des réfugiés n’y soient pas toujours idéales, le pays mène des efforts constants en matière de migrations. Par ailleurs, il est souvent frappé par des attentats de l’Etat Islamique et du PKK, hystérisant encore plus la situation. Notons également les déstabilisations internes que subit la Turquie, et ce par des pays occidentaux ; en effet, nous pouvons prendre le récent exemple de Donald Trump qui a décidé d’armer des milices kurdes syriennes, les PYG, pour reprendre plus rapidement Raqqa à l’Etat Islamique, ce qui a très fortement déplu à Erdoğan et tendu le climat, car il considère le PYG comme terroriste. Enfin, il est nécessaire de rappeler l’instabilité de la position géographique du pays, à cheval entre Europe et Moyen-Orient, qui est loin d’être évidente ; “C’est toujours compliqué de mettre en œuvre une politique extérieure et régionale, note Didier Billion, et il est plus difficile d’avoir comme voisin l’Arménie, l’Azerbaïdjan, l’Iran, l’Irak, la Syrie, que le Luxembourg, la Suisse l’Italie, l’Espagne ou l’Allemagne.” Prendre en considération ces éléments est important car ils permettent de réfléchir davantage sur la situation politique, et invitent à se poser cette question : devant une telle difficulté géopolitique, la dure stratégie liberticide d’Erdoğan est-elle la seule solution pour maintenir la stabilité d’un tel pays et de ses enjeux ? A cette question, Didier Billion répond : “La Turquie n’est certes pas une démocratie parfaite mais, je ne connais d’ailleurs pas de démocratie parfaite. Il y a eu de nombreux coup d’Etat réussis en 1960, 1971, 1980, 1997, donc tout cela montre que la démocratie en Turquie est un combat compliqué et difficile qui s’étend sur plusieurs décennies. Le peuple turc a une expérience de la démocratie, des élections, du jeu parlementaire. La Turquie est suffisamment mûre pour vivre avec un véritable régime parlementaire, qui laisse la possibilité aux oppositions légales, non violentes, pacifiques, politiques de s’exprimer et rien ne justifie la stratégie liberticide d’Erdoğan, rien ne peut justifier cette marche vers la démocrature.”

Soyons crédibles et irréprochables pour dénoncer ces exactions.

En 1517, Erasme écrivait que “si nous voulons convertir les Turcs au christianisme, il faut avant tout que nous soyons chrétiens nous-mêmes.” 500 ans après, il en est de même pour la démocratie. Si nous reprochons tant de faiblesses à la démocratie turque, que nous lui réclamons sans cesse de garantir la séparation des pouvoirs, de respecter l’état de droit, il nous faut observer notre système pour donner ces leçons. Observons cette Europe où les droits des femmes reculent terriblement en Pologne, où les répressions ne finissent plus en Hongrie, où un membre majeur comme le Royaume-Uni décide de partir, où l’extrême droite frôle le pouvoir en Autriche, où on laisse mourir dans l’indifférence la plus honteuse des milliers de femmes, enfants et hommes en Méditerranée, où un pays comme la Grèce – autant frappé par la crise que l’Espagne par le chômage – n’est pas suffisamment aidé par des nations dites développées comme l’Allemagne et la France. Dans le premier de ces deux pays, la présidente est au pouvoir depuis maintenant 11 ans et se fera très certainement réélire dans la semaine. Dans le second, dit le pays des droits de l’homme, on assiste à une mise en place d’un état d’urgence permanent, à une xénophobie montante, à la regrettable détention des médias par une petite poignée de milliardaires, à des élections législatives dont l’abstention a atteint 56,8% de façon consternante. Tous ces exemples ne sont qu’un très bref aperçu des difficultés de notre système occidental, que nous tentons d’imposer à des pays dits sous développés dont nous donnons des leçons de démocratie de façon démagogique, déplacée et des promesses de progrès, qui n’avancent en rien la situation de ces pays, amenant même de l’instabilité, de la misère sociale et des conflits armés, bien loin de ce préconisent nos leaders pétro-monarques, surtout habités par le pétrole et l’argent, plutôt que par leur sacro-sainte démocratie qu’ils bafouent chez eux et font semblant d’installer chez les autres, ce qui revient à “prêcher la paix en paroles et préparer la guerre en fait” comme le disait si bien Erasme, qui plaçait l’humain avant tout, chose que et nos dirigeants et Erdoğan oublient aveuglément de faire. Qu’ils réalisent qu’avant d’être kurde, professeur, journaliste, athé, français, güleniste, alsacien, musulman, policier ou européen, nous sommes humains. Tel est notre point commun pour aujourd’hui décider de s’indigner pour repenser nos systèmes, se regarder avant de juger et dire stop aux arrestations, dire stop aux purges, dire stop aux tortures, dire stop aux actes inhumains exacerbant, dire stop aux exactions, dire stop aux répressions, dire stop à la démocrature d’Erdoğan !

 

Image de Couverture : Erdogan : Photo : Getty Images/Chris McGrath

 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s