Octobre 2017 – La Trahison de Prométhée

« La vérité, comme la lumière, aveugle. Le mensonge au contraire est un beau crépuscule qui met chaque objet en valeur » – Albert Camus

Dans la mythologie grecque peuplant notre fresque culturelle, Zeus retira le feu aux hommes de crainte que ceux-ci ne deviennent l’égal de dieux. Prométhée, fils d’un Titan, s’empressa alors de le dérober aux divinités de l’Olympe afin de le leur rendre. Puni pour avoir osé apporter la connaissance au monde ici-bas, il est enchainé nu à un rocher dans les montagnes du Caucase où un aigle vient chaque jour lui dévorer le foie. Tel est le résumé de la légende du « Vol du Divin Savoir », restituée comme celle d’un individu qui préféra mettre sa vie en péril plutôt que de lancer le peuple dans l’ignorance.

Tel devrait être le rôle déontologique porté comme un chemin de croix par nos journalistes actuels. Il ne suffit parfois que de retirer quelques décors chimériques et des péripéties utopiques pour faire rentrer les mythes ancestraux dans l’ère du XXIème siècle. Et du haut de son piédestal, le journalisme moderne semble davantage porter les traits de Zeus, faisant basculer Prométhée du haut de la falaise du pouvoir.

Contre la rétribution du divin savoir qui risquerait de trop lui coûter, le média de masse a préféré le bâton de l’ignorance dont il gave ses lecteurs. Parce qu’elle est enrubannée de papier doré, on la prendrait presque pour une parole d’évangile. Information sélectionnée de près, gros titres soigneusement choisis, langage détourné, tels sont les éléments que nous avons déjà évoqués. L’un d’eux cependant est resté dans l’ombre tout au long de ces éditoriaux : celui de l’omission volontaire.

L’omission volontaire c’est cette envoyée spéciale récitant pour la troisième fois de la journée son discours sur la température caniculaire des îles Fidji, lunettes de soleil et jupe courte, lorsque, quelques mètres plus loin, des manifestants pacifiques se font torturer à mort. L’omission volontaire, c’est ce reporter filmant le coucher de soleil sur les dômes iraniens quand un jeune de 15 ans se fait exécuter un peu plus bas. C’est le journaliste décrivant les temples hindous à deux pas de l’exécution d’un musulman. L’omission volontaire, c’est celui couvrant une manifestation, interrogeant deux jeunes d’extrême-gauche pour un reportage d’analyse. Puis l’omission volontaire, c’est aussi celui rédigeant un dossier sur la crise d’adolescence en jetant dans sa boîte mail le communiqué de presse d’un étudiant l’informant de son projet humanitaire. C’est ce papier sur la pauvreté chilienne sans jamais une allusion à la dépénalisation récente de l’avortement. C’est le rédacteur en chef, sagement assis à son bureau, occupé à hiérarchiser l’information dans le but de « faire le buzz ». L’omission volontaire, c’est oublier la commémoration du génocide du Rwanda pour couvrir le match OM-PSG. C’est refuser de décrypter toute nouvelle loi pour dévoiler la vague surface du dépêché politique. L’omission volontaire, c’est substituer à la nécessité de l’information et du savoir la frivolité du chiffre et de la facilité.

Pourquoi traiter tout sujet que ce soit si celui-ci ne « fait pas vendre » ? Faut-il évoquer les attentats de journalistes aux Maldives alors que le lectorat se plairait bien plus à en observer les lagons ? Faut-il rencontrer les plus grands engagés alors que le pays se préoccupe davantage de ses stars nationales ? Et pourquoi parcourir le monde, fouiller la vérité jusqu’à en attendre la profondeur, chercher ses recoins les plus terribles, et les plus beaux aussi, lorsque la froide et insipide information, flottant à la surface de tout, suffit à faire des heureux ?

De plus en plus, nos médias prennent des allures d’usines aux sifflements commerciaux, où l’on trie l’information sans plus aucune honte. La meilleure est emballée dans ce papier suintant que le lecteur dévorera ; l’autre, la moins affolante, la moins polémique, la moins attirante, sera jetée aux oubliettes. Les associations humanitaires, écoutées par les élites, pourront bien en parler. Ou alors les artistes. Ou ces quelques médias alternatifs, si peu lus encore, mais qui nous débarrassent si bien de quelques papiers passés de mode. Et sans bruit, le fleuve de Léthée devient le lit de la Vérité.

Endoctriné à louches de « chante au lecteur ce qui le fera dormir », le journaliste s’est enfermé dans son travail de confort. Et à celui qui me clamera « c’est cela que veut le public ! » je lui répondrai ce que Camus lui-même écrivait dans son éditorial du 1er septembre 1944 : « Non, le public ne veut pas cela ; on lui a appris pendant vingt ans à le vouloir, ce qui n’est pas la même chose. » Pousserons-nous à ce point le mépris du lectorat au point de lui reprocher d’avoir lui-même souhaité être ignorant ? Où peut-il réclamer le savoir quand le journaliste, lumière de vérité, source d’informations, ne lui offre que les poussières de la réalité humaine ?

En 1983, lors d’une conférence dédiée à l’honnêteté et l’objectivité de la presse, l’UNESCO déclare :

«La tâche primordiale du journaliste est de servir le droit du peuple à une information véridique et authentique, par un attachement honnête à la réalité objective, en plaçant consciemment les faits dans leur contexte adéquat, en relevant leurs liens essentiels, sans entraîner de distorsions, en déployant toute la capacité créatrice du journaliste, afin que le public reçoive un matériel approprié lui permettant de se forger une image précise et cohérente du monde, où l’origine, la nature et l’essence des évènements, processus et situations, seraient compris d’une façon aussi objective que possible

Or, omettre d’informer, n’est-ce pas déjà mentir ? Refuser d’alerter, contester un titre moins vendeur, repousser des faits authentiques, n’est-ce pas déjà l’opposé même du journalisme ? Il serait temps que certains revoient les obligations déontologiques de leur métier et qu’ils osent sortir de cette bulle de confort, cette bulle commerciale, et délicieusement industrielle. Le bureau du journaliste est aujourd’hui une pièce close où l’on fabrique l’information quand la réalité gémit à sa porte avant qu’on ne la piétine. D’aucuns ne finissent pas de nous répéter que le premier devoir du bon journaliste est « d’être apartisan », politiquement neutre, idéologiquement absent. Sélectionner des sujets au grand dam de sa responsabilité sociale, n’est-ce pas pourtant être partisan d’une forme d’obscurantisme ? De celui qui refuse d’écrire deux lignes sur une quasi guerre civile sous prétexte que le pays concerné ne dépasse pas le 1000 km carré, doit-on encore le considérer comme un journaliste ?

Depuis plusieurs semaines, les médias s’affolent autour du sort des Rohingyas en Birmanie. Photos émouvantes de jeunes effarées et de femmes en larmes, ils nous présentent l’information comme le scandale humanitaire du mois, et le lecteur, ému devant ces pages, a la sensation de lire l’œuvre du journaliste désintéressé, empressé de dévoiler la situation des quatre coins du monde. Il y a des années pourtant que le sort s’acharne contre les Rohingyas, des années que les associations humanitaires dépassent les frontières au péril de leur vie et tentent de nous informer à coups de newsletter atterrissant immédiatement dans nos spams. Fallait-il attendre qu’il soit trop tard pour informer le reste du monde ? Fallait-il attendre que cette population en souffrance soit presque décimée pour prendre le temps d’y réfléchir ? Le journaliste de masse se glorifie sur le tas des morts et les catastrophes terminées. Tel Œdipe se crevant les yeux face à notre réalité angoissante, il erre aveuglément, feignant ne pas voir l’irrémédiable. Et lorsque cette réalité atteint son pinacle, lorsque les cris des enfants sont assez forts, que le sang a assez coulé, que les familles implorent, alors peut-être prendront-ils la peine de s’y intéresser. Au fond, la meilleure Une a bien été celle d’un enfant échoué sur la plage. Le journaliste du XXIème siècle est définitivement un vendeur de larmes.

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Prométhée apportant le savoir aux hommes

Comme la femme de César répudiée pour rumeur d’adultère, nos médias n’en finissent pas de susciter la méfiance. Or, quand l’on doute de celui destiné à nous éclairer, le peuple ne sait pas, la démocratie tangue, et l’homme surtout se retrouve dangereusement écarté de toute compréhension du monde. A trop réclamer notre liberté, l’on oublie trop souvent que celle-ci suppose de sortir de l’ignorance pour pouvoir exister. Elle suppose que l’homme, quel que son statut ou sa qualité, quel que soit ses croyances ou sa nationalité, soit sans cesse dans l’exigence du savoir, qu’il ose affronter la vérité dans toute son ensemble.

Le journaliste ne doit pas et ne sera pas Pompéia. Il est là pour ouvrir grand la fenêtre sur la réalité du monde, chercher la vérité jusqu’à l’extrême, et tout montrer, tout donner, sans aucune autre attente. Le journaliste est un être ancré dans la réalité terrestre. Il est celui qui doit empêcher le voile de l’illusion de tomber sur nos yeux naïfs, de redresser le gaz du mensonge que l’on voit si souvent. Le droit à l’information n’est pas un privilège destiné au journaliste muet, il est un droit de chacun sur son destin et sur celui du monde. Le premier a pour mission, et nous ne le répétons ni pour la première ni pour la dernières fois, de bousculer son public en lui donnant des faits dignes de le tirer vers le haut. Et le tirer vers le haut, c’est aller au-delà des aveux des pouvoirs, des réseaux-sociaux, du bouche à oreille, des faits non avérés et de ceux dont on ne parle jamais. Etre un journaliste responsable, c’est fouiller la réalité du monde jusqu’à en atteindre les cordes sensibles et s’en faire porte-paroles de l’humanité toute entière. Quand nous ramènera-t-il à nouveau le Savoir Divin endormi sous le lit de ceux qui nous gouvernent ?

Parce que tout journaliste qui se respecte est un universaliste, chaque mot écrit, chaque parole prononcée, chaque sujet choisi contribuera à notre transformation sociale, politique, mais aussi humaine. Paix, Egalité, Education, Environnement, Démocratie, Droits de l’homme, de la femme, des enfants, Politique, Progrès Social ou encore Solidarité sont autant de domaines que l’on omet trop souvent de voir et qui, pourtant, restent les bases essentielles de recherches journalistiques.

Informer sur le pire de notre monde, c’est empêcher que le monde ne se défasse. C’est donner les clés à tout citoyen de refuser la misère de frapper encore à notre porte. C’est rendre hommage aux innocents, aux familles ou aux soldats que nos guerres nous volèrent en les empêchant de se reproduire. Lorsqu’il rentre de l’univers concentrationnaire en 1946, David Rousset déclare « Les hommes normaux ne savent pas que tout est possible. » Et c’est bien parce que nous ne savons pas que tout est possible que certains ont comme devoir de nous éclairer sur les possibilités de notre monde depuis des siècles à la dérive sans que l’on connaisse le tiers de sa réalité. Comme un écho, Albert Camus expliquait la même année à l’université de Columbia : « Si l’on ne croit à rien, si rien n’a de sens et si nous ne pouvons affirmer aucune valeur, alors tout est permis et rien n’a d’importance. Alors il n’y a ni bien ni mal, et Hitler n’a eu tort ni raison (…) Celui qui a raison, c’est celui qui réussit, et il a raison pendant le temps qu’il réussit. »

Le journaliste sacrifiant la vérité sur l’autel de la popularité est celui qui permit aux dictateurs d’exister et qui légitime les crimes d’aujourd’hui. A sa façon, le journaliste négligeant est un journaliste assassin. N’ayons pas peur des mots ; « mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde. »

Pour plus d’informations :

La déclaration des droits et devoirs des journalistes de Munich en 1971 

La déclaration de 1983 de l’UNESCO

Le manifeste censuré de Camus en 1939

Notre édito de janvier 2017 : Le Glas du Journaliste 

Image de couverture DR

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