Pierre Ducrozet, un auteur aux mille possibilités

A l’occasion de la sortie de son nouveau livre, L’invention des corps, Pierre Ducrozet a organisé mardi dernier une rencontre, une représentation poétique en musique à propos de ce livre et de cette brèche qu’il a ouvert grâce à ce dernier d’une modernité et d’une légèreté étourdissantes.

Les mots flottent encore au dessus de ma tête, portés par ces notes de musiques, les mettant chacun leur tour en lumière, pour finalement les laisser s’évanouir, progressivement, dans une fumée colorée. Ces mêmes notes picotent le bout de mes doigts qui s’agitent au rythme du piano. Tout résonne encore en moi : la musique, les mots, cette voix, ces basses, ce message, cette puissance. Assise devant mon ordinateur, seulement vingt minutes après cette prestation, je cherche désespérément à me replonger dans cet abysse qui nous a encerclé. Je ferme les yeux pour essayer de capter les derniers morceaux, les dernières lettres, les derniers échos qui ont façonné un autre univers le temps d’une heure. Je voudrais me perdre dans cet ailleurs, encore une fois, pour oublier, la société, les gens, ma vie, oublier et ne plus penser, simplement me laisser bercer par la douceur et la puissante fragilité de ces sons.

Pierre Ducrozet est le créateur de ce monde, le créateur de cette histoire et le créateur de cette poésie. Pierre Ducrozet est un poète même s’il affirme leur inutilité au 21e siècle. Il est un poète parce qu’il a créé un monde de toutes pièces, un monde que lui seul connait et qu’il maitrise à la perfection. Il fait jouer ce monde, le modèle, de la même façon qu’il le dira des enfants du 21e siècles qui évoluent dans cette aire numérique. Pierre écrit mais surtout il lit. Il nous lit, à nous, sa création, son oeuvre et nous dévoile petit à petit toute la puissance de celle-ci.

J’aimerais pouvoir manier les mots aussi bien qu’il a pu le faire ce soir de sorte à vous retranscrire ce que j’ai vécu, mais je n’ai pas cette prétention là. Alors je me contenterais d’essayer de décrire le plus fidèlement possible tout cela.

Tout d’abord il y a ces lumières, une d’un ton plus froid, l’autre plus chaud et leur intensité s’alterne en fonction du passage, de la musique, de la parole. Deux lumières comme deux styles de musique comme deux histoires, comme deux intentions. L’une est celle « des chemins de terre » comme il dira, l’autre celle du monde numérique. Et ces deux là se croisent, se mêlent puis se démêlent, s’opposent puis se complètent, ne faisant plus qu’une, composée de tourbillons et d’arabesques colorés qui bougent en même temps que l’histoire se poursuit. Et puis, il y a la musique, ces lents accords de piano composés de toutes pièces. Ces notes qui viennent combler chaque espace de la salle. Cette musique qui elle aussi est une seule en deux. Une seule entité qui réussit à donner force, douceur et poésie à la voix de Pierre. Mais deux lorsque le piano se trouve complété par des basses : une musique plus moderne, plus électro, comme le web. Parfois la musique s’arrête, totalement, partiellement, brutalement, moelleusement mais les mots continuent eux, il poursuivent leur chemins, comme Alvaro.

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© Alexia Rebeyrolle

Et c’est cette nuance entre une note, un mot, une phrase, un silence qui nous transporte. On vit pendant une heure sous ce rythme lent et voluptueux qui prend des consonances comiques, tragiques, héroïques, sentimentales. Parfois je ferme les yeux pour essayer de me plonger plus profondément encore dans cette histoire. Ainsi nous suivons Alvaro, Adèle et Lise. Nous suivons leurs vies dentelées et finement ciselées à travers les mailles du net et les routes de sable.

Parfois les mots s’arrêtent, pour laisser à la musique l’exclusivité. D’autres fois, la musique s’arrête pour donner à la voix cette ironie macabre qui nous pousse à rire ou à pleurer, qui déclenche en nous un sentiment de mal être face à ces évènements énoncés de façon brute, drôle, triste finalement lorsqu’on se rend compte que c’est de notre monde dont on parle. Et puis l’histoire continue, les routes deviennent des chemins et les chemins s’effacent petit à petit sous un vent de nouveauté et de modernité. Le web est là partout et encercle progressivement chaque personnage pour ne plus lui laisser le choix.

La parole de Pierre change elle aussi, elle devient chanson parfois, puis elle redevient simple narratrice pour finalement se rapprocher du rap. Le rythme de ses mots est en accord avec ce message qu’il cherche à transmettre, avec cette intention cachée, presque enfouie sous tant de douceur ou de brutalité. De l’autre côté, les vies de nos personnages se poursuivent, se rapprochent progressivement pour ne former plus qu’une seule histoire, l’histoire du net, celle de l’informatique, cette entité commune qui les unit face à la violence du monde. Nous sommes bien face à un contraste flagrant entre une brutalité qui rampe sous nos pieds, comme prête à nous ligoter les chevilles une à une pour nous embarquer dans ces recoin sombres, dans ces mots oubliés, sous cette macabre description du début de notre siècle. Mais nous pouvons y échapper en nous accrochant aux mots qui volent au dessus, à la beauté de ces trois histoires qui donnent une leçon de conduite et surtout beaucoup d’espoir. La fin se rapproche, la voix s’accélère, sans trembler pour terminer le voyage.

Les hackers sont tous là, réunis, et ils ont réussi. Ils ont surpassé ce monde abstrait des codes et des 0 1. Ils ont dévoilé la vérité. Ils l’ont fait. Ensemble. Ils ont enfin rendu justice dans cette société nouvelle. Ils ont pris leur vengeance. Puis ils se séparent et repartent chacun vivre une vie faite de fils, d’ordinateurs, de codes, de chiffres et d’un peu de terre, de sable, là à leurs pieds, pour ne pas oublier d’où ils viennent.

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