Ainsi soient-elles : être ou ne pas être féministe

« Le principal fléau de l’humanité n’est pas l’ignorance, mais le refus de savoir. » Simone de Beauvoir

Hiver 2015.  J’ai toujours détesté ces attentes de train gare saint Lazare. Fraîchement arrivée à Paris deux mois auparavant, encore mineure pour un bon bout de temps, mes parents avaient tenu à ce que je passe ma première année en foyer. Sans doute était-ce plus sécurisant, dans leurs esprits, que leur aînée encore si jeune soit « encadrée » depuis la capitale. Comme par hasard, la seule place vacante pour mineurs se trouvait à Courbevoie, et mon quotidien était une succession de transports à n’en plus finir. 21h15, fin des cours, 21h30 métro ligne 12, 22h train direction Marly le roi, arrivée à 23h si tout va bien. Il faisait particulièrement froid ce soir-là. J’avais resserré au maximum mon manteau fin comme une feuille qui, au lieu de me réchauffer, ne faisait que bloquer ma respiration. Et, surtout, il faisait nuit. Même deux ans plus tard, les souvenirs embrouillés de la gare Saint Lazare de nuit me soulèvent un haut le coeur. Le train était en retard. Encore une fois, je m’étais forcée à détourner les yeux toutes les fois qu’une main sale s’agitait sous mon nez, quémandant un centime, une bouchée de pain, un ticket restaurant. Encore une fois, j’avais serré les poings de rage dans la poche de ma veste, pensant à la moitié de barre chocolatée qui dormait dans le fond de mon sac et que la société m’empêchait de donner. Ou bien le regard des autres. Ou bien les deux. Encore une fois, éreintée, grelottante, j’avais haïe de tout mon cœur notre époque qui jette la faim dans les rues et pousse les autres à l’égoïsme. Puis, le train était arrivé. Il était presque 22h30. Comme d’ordinaire, je suis d’un pas nonchalant cette foule qui se rue dans les wagons, effrayés à l’idée de ne pas avoir de siège ou que le train puisse partir sans eux. Je les regarde manquer de trébucher ; leur simple course me fatigue. J’ai cessé depuis longtemps de leur demander de prendre le temps de vivre. Une fois à l’intérieur, debout comme de coutume, je tente un sourire à la femme renfrognée assise en face de moi. Elle me reluque de la tête aux pieds, esquisse une grimace, détourne les yeux. Pourtant, je continuerai le lendemain, et le sur lendemain, et l’année suivante. Dans le métro, dans le train, dans la rue, dans le taxi. Il est bien dommage qu’à notre époque le sourire soit un crime. Le train démarre. Au bout du wagon, quelqu’un fait la manche. Je tourne la tête. S’il vient, je lui donnerai la moitié de ma barre. Mais il ne vient pas. Et seule dans mon coin, je souffle sur mes doigts rouges.

Je ne l’ai pas vu tout de suite. Depuis combien de temps me fixait-il dans la rangée d’en face ? Depuis combien de temps son regard pesait-il sur mon corps pourtant couvert, comme si ses yeux avaient pu me déshabiller ? Je ne saurai jamais combien de temps mon esprit embrouillé aura mis à m’alerter. « Il te regarde, là-bas, il t’observe ! » Combien de temps ais-je mis à l’entendre ? Je me suis d’abord contentée de l’observer dans la vitre. L’homme était seul, ni jeune, ni vieux, grand, assis sur deux banquettes à la fois, pas gros pourtant, jambes écartées. Son buste tout entier était tourné vers moi, comme prêt à se détacher. Il voulait que je le voie. Un premier frisson m’a parcourue devant son sourire goguenard. Il savait que je l’avais vu. Toujours sans me retourner, j’essaie de me rassurer. Mon côté paranoïaque avait dû resurgir encore une fois. L’on m’a souvent dit que j’avais une facilité troublante à me faire des films. Cet homme-là allait rester tranquillement dans son coin, à me regarder, puis il se lasserait. Je rentrerais chez moi, j’appellerai ma mère pour pester encore une fois contre ce foyer bien trop loin pour des randonnées nocturnes. Je pleurerai un bon coup. Et je l’oublierai. L’autre pourtant, n’a pas fini de me regarder. J’ai un sursaut lorsque, dans la vitre, je vois sa silhouette se soulever. Je me retourne ; mon cœur bat à une allure démesurée. « Tu es folle » me dis-je. « Arrête de te faire des films. Tu vois bien qu’il y a du monde. Qu’est-ce qu’il pourrait te faire ? » Nous nous fixons un instant. Sa tête heurte presque le plafond, il doit se baisser pour observer mon modeste mètre 60 qui tremble de bas en haut. Ses yeux sont rouges et écarquillés ; il a l’air d’avoir bu. Au fond du train, le mendiant marche à petits pas. Je prie pour qu’il aille plus vite. Pendant ce temps, mon personnage a avancé de quelques pas. Il ne détache pas son regard de moi ; son sourire s’élargit, j’ai peine à comprendre s’il se moque ou s’il s’agit d’autre chose. Mon cœur bat un peu plus vite. Je recule contre le mur, il avance encore. Je recule à droite, puis à gauche, ses pas n’arrêtent pas de suivre les miens. Et tandis qu’il avance, encore et encore, je prends conscience que j’ai peur. Je balaie le wagon du regard. Comment peuvent-ils ne pas voir ? La scène est surréaliste. Je fixe avec insistance tous les passagers nocturnes, fronts collés à leur iphone ou contre les vitres du train. Ils ont vu. Ils ont forcément vu. Pourquoi ne font-ils rien ? Tout à coup le train s’arrête. Arrêt Pont Cardinet. Sans réfléchir, je saute du train, court le long du quai, grimpe dans un autre wagon au hasard. Le sang cogne contre mes tempes, ma tête va exploser. J’ai peur, et je m’en veux d’avoir peur. Je m’en veux de fuir, de ne pas avoir osé élever la voix. Puis je commence à respirer. Tant pis, pensais-je. Ce sera un mauvais souvenir. Le train siffle ; il s’apprête à repartir. Pile au moment où les portes vont se refermer, une ombre rentre d’un pas nonchalant. Mon corps se met à trembler lorsque mon bonhomme s’adosse contre les portes à présent closes. Bouche bée, le souffle court, je le regarde plonger les mains dans les poches de son jean. Il sourit toujours. Ses yeux sont encore écarquillés. Ses pupilles semblent être encore plus rouges. « Laisse le, me dis-je encore. Il est bourré. Il ne fera rien. » Mais le train file, et ma peur court avec lui, mon cœur bat à toute allure. Le jeu que je croyais avoir interrompu il y a un fragment de secondes reprend de plus belle. Je recule, il avance, je recule, il avance. Dans ce wagon rempli où nous sommes les seuls à bouger, je voudrai pousser un cri. Mais quelque chose s’est bloqué dans ma gorge. Et je les hais. Mon cœur d’adolescente, si fatigué, si lourd, mon cœur à peine sorti de l’enfance, mon cœur pèse d’une bouffée de haine pour tous ces êtres de cire qui refusent de me voir. Pendant cinq minutes, c’est un jeu de marionnettes que les spectateurs refusent de reconnaître. Jamais je n’avais autant eu l’impression d’être invisible. Clichy Levallois. Asnières sur Seine. Bécon les Bruyères. A chaque arrêt annoncé par cette voix monotone que je connais par cœur, je me rue hors du train comme si ma vie en dépendait, je me cogne aux nouveaux voyageurs, je me pelotonne dans un coin de wagon. Et l’autre, avec son pas toujours tranquille, film d’horreur atterri dans ma réalité, l’autre continue de me suivre. A chaque fois, j’ose espérer qu’il s’en aille, qu’il se lasse, qu’on l’arrête. Mais pris dans son jeu qu’il maîtrise entièrement, il ne cesse de me suivre. Il me suit, il avance, je recule, il avance, je recule, encore et encore. Il ne parle pas ; je n’entendrai jamais le son de sa voix. Je n’aurai droit qu’à son regard globuleux, à son sourire goguenard, à la vision de ses lèvres humides. Le wagon n’est plus aussi plein. Il avance encore. A présent, je peux sentir son haleine renflouée par l’alcool, j’entends son soupir rauque, le crissement de ses chaussures sur le sol du wagon, le tissu de sa veste passant contre les sièges. Il me frôle. Son corps effleure le mien. Je crois que je vais exploser. Tout à coup, je suis fatiguée. La peur m’a clouée sur place, quelque chose cogne dans ma tête, dans ma poitrine, dans mon corps tout entier. Quelque chose de plus fort que moi qui m’empêche d’avancer. Un sanglot se bloque dans ma gorge lorsque je sens sa respiration dans mon cou, puis ses doigts descendre le bas de mon dos. Tout cela me parait tellement irréel. Comme une plongée en plein cauchemar, je crois presque voir les lumières du wagon clignoter, ma vue se brouiller. Et surtout, j’ai honte. Je ne sais plus de quoi, mais j’ai honte. Puis, tout à coup, dans un dernier élan, je parviens à me détacher de lui, cours dans l’allée centrale. Sur le plan du train, mon arrêt s’est mis à clignoter. Un peu décontenancée, l’autre commence à me suivre. La voix monotone annonce Courbevoie. Non loin de moi, un vieil homme se lève pour sortir. Il ne me regarde pas. La colère me ronge. Je lui saisis le bras ; il sursaute. Et alors que je voudrais le gifler, je m’entends murmurer, des sanglots dans la voix : « marchez avec moi. S’il vous plait. Restez avec moi. » Jamais je ne me serai autant abaissée en supplications. Il me regarde, ne me répond pas. Pourtant, il me raccompagnera jusque chez moi. Sans jamais rien me dire, sans jamais me regarder. Juste en marchant dans mon sillage, moi qui courrais presque, emplie de peur et de haine, une envie de vomir me brûlant la gorge.

Je ne l’ai pas salué. Et je ne saurai jamais si j’aurais dû le faire.

Même année, un mois plus tard. Même manteau, même heure. Je sors de la bouche de métro où les passagers viennent d’être renvoyés. Colis piégé, pas de métro avant une heure. Trouvez un autre moyen. Un peu bouleversée dans mes habitudes, pas encore familiarisée avec Paris, je tente de déchiffrer dans la nuit les trajets des bus que je n’ai encore jamais pris. Derrière moi, j’entends une voiture s’arrêter. « Tu vas où ? Je t’emmène ? » Encore un imbécile qui croit pouvoir choper en me ramenant, me dis-je en soupirant. Je me retourne pourtant, culpabilise sur mes dernières pensées en voyant qu’il s’agit d’un taxi. Une tête de lapin hilare est peinte sur la porte ; je n’ai jamais revue cette compagnie. « Courbevoie », répondis-je, avec peu d’espoir. Je vois l’autre hésiter dans sa voiture. « Ok. C’est 20 euros. » Les bras m’en tombent. « J’ai pas de sous » et je commence à m’en aller. La voiture me suit « Attend. » Taxi Lapin aurait-il décidé de baisser son prix pour une étudiante en détresse ? Je m’arrête. « Y a pas que l’argent pour payer. » Je commence par me demander si j’ai bien compris, mais le chauffeur, bien au chaud à l’avant de son taxi, n’a pas l’air de rigoler. Je secoue la tête, ne prend pas la peine de répondre, recommence à marcher. « Allez, t’es sérieuse là ! C’est un cadeau que je te fais hein, tu crois que je propose ça à toutes les nanas ? » Désolée, répondis-je en mon for intérieur, j’arrive pas à être flattée. « Hé, tu devrais bien le prendre ! Ça veut dire que t’es pas mal ! Bon t’es un peu plate, mais t’es bien ! » Il continue, encore et encore. Plus il me suit, plus j’ai l’impression que je devrais le remercier, voire m’excuser. Je ne sais même pas si je dois rire ou lui hurler de se la boucler. Alors, encore une fois, comme toutes les autres, je ne dirai rien. Et lassé sûrement de mon mutisme, il finira par s’en aller. Moi, je continuerai à pieds jusqu’à la gare Saint Lazare. Depuis, je nourris envers les taxis une méfiance absolue. Certains sont charmants pourtant, ils se contentent de faire leur travail. Mais un blocage m’est resté au travers de l’esprit. Ils auront un bonjour. Un sourire si le trajet s’est bien passé.

Puis, il y aura cet homme qui me suivra dans tout Paris près du Moulin Rouge, alors que je m’en allais sagement au théâtre. Pièce que je devrai retourner voir la semaine suivante car, après avoir réussi à semer mon poursuiveur, je passerai la nuit entière à retrouver mon chemin, l’envie de tout casser m’empêchant de pleurer. Puis, ces messages facebook devenus quotidiens « toi  t vréman mignonne, t en koupl ? », « dis donc t bonne toi, tu me suces pour combien ? », « salu j’t’envoie un message parce que je viens de voir ta photo, ça m’a fait bander. » Au fil des années, j’ai fini par arrêter de bloquer ces messages. Aujourd’hui, je leur réponds. Avec une ironie qui frôle parfois la méchanceté, je les fais tourner en bourrique jusqu’à ce qu’ils se lassent et se taisent d’eux-mêmes. Ces conversations, encore enregistrées dans mon ordinateur, auraient de quoi fournir un livre complet. Et il y aura ces professeurs au regard parfois trop bienveillant, ces individus de tout âge qui, Dieu sait pourquoi, décideront de me faire la conversation dans la rue quelle que soit l’allure de mon pas. Il y a ceux qui arrêtent et ceux qui dévisagent, ceux qui parlent, et ceux qui regardent, ceux qui veulent et ceux qui insistent. Il y aura ces frôlements dans le métro, parfois poussés jusqu’aux attouchements, il y aura des sourires malsains, des compliments peu flatteurs, des insultes. « Ah ouais, tu me réponds pas ? Vas y fais ta pute. » Il y aura un maître de stage aimant un peu trop à caresser ma joue, un camarade de classe provocateur. Depuis quelques années, mon quotidien a fait de moi un monstre de méfiance envers ceux qui disent vouloir nous aimer et qui ne font que nous pousser à la haine. Moi qui étais la première à vouloir faire naître des sourires, je me retrouve dans la rue tête haute, bouche pincée, expression « passez votre chemin ». Il y a deux ans, je souriais au monde car sourire était un crime et que je voulais le légaliser. Aujourd’hui, je ne souris pas car sourire est un danger et que je ne me sens plus en sécurité.

#metoo. Evidemment #metoo. Comme des milliers d’autres femmes #metoo. Tous les jours, #metoo. Et pourtant, cela fait plusieurs semaines que je refuse de dévoiler tout ce que je viens d’écrire. Cela fait des semaines que je préfère rester à l’écart de ce mouvement, pourtant à saluer. Certaines ne le feront pas. Certaines, bien plus à plaindre que nous. Certaines qui ont failli y perdre la vie. Certaines qui y ont laissé des larmes, leur santé, parfois leur virginité, parfois encore un enfant. Certaines ne le diront pas, et si elles me lisent aujourd’hui, je voudrais qu’elles sachent que personne ne leur en voudra. Une histoire, une honte, une blessure, une mort que l’on dévoile au monde, suffit parfois à rouvrir des plaies que l’on voudrait oublier.

J’ai été très confondue au lancement de ces cris de masse. Peut-être d’abord, parce qu’il était justement de masse. Ces hashtags créés dans le sillage des accusations de viol et harcèlement sexuels visant le réalisateur Harvey Weinstein, #metoo, #balancetonporc ou encore #keineKleinigkeit me laissaient dubitatives. Le mouvement pourtant a été viral. Le message d’Alyssa Milano, laquelle avait repris l’expression apparue il y a dix ans avec Tarana Burke, a rassemblé près de 60 000 personnes sur twitter et plus de 2.5 millions de témoignages ont afflué en France.

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Le mouvement #Metoo a été lancé le 15 octobre sur Twitter par Alyssa Milano

Le premier motif de ma méfiance était sans doute dû au malaise que provoquaient en moi les témoignages de mes amies, proches ou non, partagés sur les réseaux sociaux. A peine réveillée le matin, je me retrouvais à découvrir ces messages, plus écœurants les uns que les autres. Aujourd’hui encore, le simple fait de les relire me donne l’impression qu’un étau de fer me tombe dans le ventre et me bloque la poitrine. A quoi bon ? Pensais-je. A quoi bon manifester de cette manière, alors qu’ils savent. Oui, les hommes savent, le monde sait, nous savions, nous savons, et demain nous saurons encore. A quoi bon rouvrir des plaies qui ne mettront d’accord que les femmes elles-mêmes et des hommes déjà féministes ou tout simplement courtois, déjà au courant, déjà conscients. Sur les réseaux sociaux, beaucoup ont d’ailleurs évacué la rumeur à grands coups d’éclats de rire : on se trouve des excuses, on rejette la faute sur la victime, celle qui « n’avait qu’à pas porter de jupe » ou qui n’avait qu’à « porter plainte ». On minimise. Et, pire que tout, on demande des preuves. Mesdames, il nous faudra malheureusement plus que cela pour éveiller les consciences lobotomisées d’une société encore patriarcale.

Deuxième motif, l’expression « balance ton porc ». « Après avoir balancé nos porcs, fermons la porcherie » a écrit Laureen Genthon Conseillère départementale PCF des Hauts-de-Seine. Chère Madame Genthon, votre message était fort. Malheureusement, nos poursuiveurs, voire nos violeurs, ne sont ni des porcs, ni des monstres – et c’est bien pour cette raison que nous devons lutter. Ils ne sont pas des porcs, mais des réalisateurs à succès. Pas des porcs, mais des acteurs respectés. Pas des porcs, mais des politiciens adorés. Pas des porcs, mais des étudiants prestigieux. Pas des porcs, mais des chauffeurs de taxi, des passants, voisins, des professeurs, des collègues, des camarades, des amis, des parents, parfois même des maris. Ils sont parfois ceux que nous aimons. Ce ne sont pas des marginaux, des exceptions, des animaux. Ce sont des hommes comme Hitler était un homme, comme Staline était un homme, comme Tomas de Torquemada était un homme, comme ceux qui décimèrent nos familles au Bataclan ou ailleurs étaient des hommes. Et s’ils n’étaient pas des hommes, cela sûrement serait plus facile. Ils seraient moins responsables. Ils seraient un mythe à bannir. Ils seraient un animal à égorger. Mais ils ne sont ni des monstres, ni des animaux ; nous ne parlons ni de bétail, ni de vampire, ni de fantômes. Ceux qui nous violent sont autant hommes que je suis femme – c’est notre société, celle qui laisse faire le crime sans oser se lever, qui est un monstre.

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Simone de Beauvoir, une féministe à relire ?

Enfin, quelque chose me dérangeait plus que tout : la mode de la révolution du net. « Mais tu sais, tentait de m’expliquer un ami en écoutant cette dernière idée, c’est comme ça que nous devons faire maintenant. Au 21ème siècle, la révolution se fera par les réseaux sociaux. » Mauvaise réponse. La bataille du net, comme toute manifestation qui a lieu sur internet, a l’avantage de la popularité, le défaut de l’éphémère. Déferlement de messages, puis débarquement d’une nouvelle mode, et tout est oublié. Et, pour moi, la révolution du net était une révolution encore lointaine. Une manifestation que l’on observait depuis son lit, au moment d’aller se coucher, dans le métro alors même qu’une femme se fait harceler sous nos yeux, dans notre bain alors que des cris retentissent à l’étage du dessous. Comme les #jesuischarlie, comme les drapeaux du monde décorant nos photos de profil, comme nos compétitions de statuts larmoyants à chaque attentat, tout cela était trop loin de moi, trop loin de nous, trop loin de notre réalité. Mesdames, n’oublions pas que, derrière nos écrans, un monde bat, et avec lui, la vie. La révolution se fera. Elle bout déjà. Mais elle ne se fera qu’à condition de lâcher nos claviers. La manifestation du net à laquelle nous assistons depuis des semaines ne peut être efficace que comme prémisses à la révolution. Son temps est passé. Aujourd’hui, elle est devenue le nouveau spectacle pathétique chouchouté par les médias.

Contre toute attente, une manifestation physique a été organisée à Bristol le 27 octobre, reprise à Paris et New Delhi le 29. D’autres encore se préparent, à Toronto, Houston, Los Angeles, pour le mois de novembre. Elles sont la preuve que quelque chose peut encore se soulever. Et notre but aujourd’hui est de ne pas éteindre la flamme allumée par les réseaux sociaux. Si ces derniers sont un tremplin, notre devoir aujourd’hui est de l’élever dans notre monde. Notre révolte doit creuser encore, toucher le nerf de notre société, éveiller leur consciences et notre réalité. Notre révolte doit être un cri après avoir été un mot, une rage après avoir été une lamentation. Son ébauche est passée ; le temps est venu de la faire exister.

Comment la femme doit-elle faire la révolution au 21ème siècle ? Que nous manque-t-il pour faire agir des consciences pourtant averties ? Au 18ème siècle, Olympe de Gouge s’écriait « femme réveille toi ! »Mais la femme aujourd’hui est éveillée, l’homme aussi, au plus profond de lui, le sait. Lorsqu’il aborde une femme, lorsqu’il insiste, lorsqu’elle refuse, lorsqu’elle a peur, lorsqu’elle hurle, lorsqu’elle pleure ; comment peut-il ne pas savoir ? Messieurs, retirez vos maques d’ignorance. L’homme sait qu’il fait le mal ; mais il sait aussi que la société lui permet de le faire. Ceux qui nous lisent ne sont pas nos bourreaux. Eux rient encore. Ils savent que notre société est trop lascive pour leur en vouloir. Mercredi 25 octobre, le sujet est arrivé au Parlement. Bonne nouvelles : les eurodéputés ont fait le serment de briser le silence sur les cas de harcèlement sexuel. Mauvaise nouvelle : dommage que l’hémicycle était aux trois quarts vide.

Alors, comment faire ? Puisqu’écrire ne suffit pas, puisque les affaires et leur médiatisation sont impuissantes, puisque les réseaux sociaux ne sont que des murmures, faut-il une nouvelle révolution pour nous faire entendre ?

Non la révolution ne peut pas se faire sur le net. Elle doit commencer par une réflexion sur le sens de notre bataille. Car, acceptons le, il n’est pas besoin de se déclarer «féministe » pour demander des droits. Faut-il être féministe pour refuser la main qui vous viole ? Faut-il être féministe pour vouloir être maîtresse de son propre corps ? Faut-il être féministe pour rougir aux propos crus d’un homme lancés au milieu de la rue ? Faut-il être féministe pour avoir à choisir entre son travail et sa dignité ? Faut-il être féministe pour ne pas voir de rapport entre « harcèlement sexuel » et « flatteries » ?  Le syllogisme est simple. Etre féministe est un humanisme ; il concerne toutes les femmes, y compris celles qui se considèrent comme non concernées par ces révoltes éparses. Notre monde est encore foisonnant des adeptes de Marthe Borély.

Pour cette raison, mon article s’adresse aux femmes, aux hommes, avant de s’adresser aux féministes et aux « porcs ». Oui, même à vous, Eugénie de Bastie, qui écrivez joliment dans Adieu Mademoiselle que « jamais le féminin n’a été aussi en danger. » Même à vous, Brigitte Bardot, qui déclarez « je déteste le féminisme, je suis une masculiniste. » Même à vous, Stefani Germanotta, officiellement connue sous le nom de Lady Gaga, qui défilez comme une idole devant nos petites sœurs en répétant « Je ne suis pas féministe. J’interpelle les hommes, j’aime les hommes. Je célèbre la culture mâle américaine, la bière et les grosses voitures. » Encore une fois, la racine de notre problème a un nom : elle s’appelle Education. Et c’est uniquement dès le plus jeune âge, avant même l’entrée à l’école, puis en classe, que nous apprendrons à nos enfants Devoirs, Droits, Egalité. Tant que l’éducation sera une plaie, elle sera mère des guerres, des larmes et des injustices. Il n’y a que lorsque nous l’aurons relevée qu’elle engendrera la beauté humaine.

« Nous y sommes » peut-on lire un peu partout. Malheureusement non, nous n’y sommes pas encore. Il est trop tôt pour le dire. Il est trop tôt pour qualifier cet impact de révolution. La révolution se fera, elle se fera, soyons en certaines. Mais elle n’est pas encore là. Elle gronde, elle bout, on l’entend à la porte du monde, gratter de ses doigts furieux à l’entrée de notre Etat de droit. Elle voudrait tout renverser, tout balayer, se venger peut être, s’ériger, déblayer le monde. Les femmes ont marché sur Versailles pour une bouchée de pain, elles ont foulé les pavés de la Sorbonne pour une bouchée de droit ; que devront-elle renverser pour une bouchée de dignité ?

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