L’Hôte – 1957

Un instituteur, alors que la neige est tombée sur le plateau algérien où se situe la petite école dont il s’occupe, reçoit la visite d’un gendarme, qui lui amène un Arabe. Daru, l’instituteur, est alors chargé d’envoyer cet Arabe, qui a tué son cousin à cause de problèmes familiaux, dans la ville de Tinguit, pour qu’il puisse être jugé. Mais il va en décider autrement…entre méfiance et désir de laisser vivre librement, entre fraternité et crainte de l’inconnu, Camus nous narre ici l’incertitude qui peut habiter un Homme. L’extrait qui suit est particulièrement révélateur de cette dichotomie qui tiraille Daru. 

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Illustration de l’adaptation de « l’Hôte » par Jacques Ferrandez © Gallimard

 » Au milieu de la nuit, Daru ne dormait toujours pas. Il s’était mis au lit après s’être complètement déshabillé : il couchait nu habituellement. Mais quand il se trouva sans vêtements dans la chambre, il hésita. Il se sentait plus vulnérable, la tentation lui vint de se rhabiller. Puis il haussa les épaules ; il en avait vu d’autres et, s’il le fallait, il casserait en deux son adversaire. De son lit, il pouvait l’observer, étendu sur le dos, toujours immobile et les yeux fermés sous la lumière violente. Quand Daru éteignit, les ténèbres semblèrent se congeler d’un coup. Peu à peu, la nuit redevint vivante dans la fenêtre où le ciel sans étoiles remuait doucement. L’instituteur distingua bientôt le corps étendu devant lui. L’Arabe ne bougeait toujours pas, mais ses yeux semblaient ouverts. Un léger vent rôdait autour de l’école. Il chasserait peut-être les nuages et le soleil reviendrait.

Dans la nuit, le vent grandit. Les poules s’agitèrent un peu, puis se turent. L’Arabe se retourna sur le côté, présentant le dos à Daru et celui-ci crut l’entendre gémir. Il guetta ensuite sa respiration, devenue plus forte et plus régulière. Il écoutait ce souffle si proche et rêvait sans pouvoir s’endormir. Dans la chambre où, depuis un an, il dormait seul, sa présence le gênait. Mais elle le gênait aussi parce qu’elle lui imposait une sorte de fraternité qu’il refusait dans les circonstances présentes et qu’il connaissait bien : les hommes, qui partagent les mêmes chambres, soldats ou prisonniers, contractent un lien étrange comme si, leurs armures quittées avec les vêtements, ils se rejoignaient chaque soir, par-dessus leurs différences, dans la vielle communauté du songe et de la fatigue. Mais Daru se secouait, il n’aimait pas ces bêtises, il fallait dormir. »

L’Hôte est une nouvelle d’Albert Camus, parue en 1957 dans le recueil l’Exil et le Royaume. La nouvelle complète est disponible en ligne. Elle a également été reprise en BD par le dessinateur Jacques Ferrandez, connu pour ses adaptations des oeuvres de Camus.

Image à la Une : Camus à Mont-Roch, près de Chamonix, en 1956. Collection particulière. D.R.

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