Ode à un grumpy old man

“ I’m a 75 yo Korean grandpa. I have 3 grandkids. I learned Instagram to draw for them everyday. Grandma writes the stories.”

Au milieu d’une cohorte de dessinateurs en herbe s’accumulant sur les réseaux sociaux, Grandpa Chan fait figure d’exception. L’on croyait instagram devenu le repère des plus jeunes artistes, dessin et photo confondus, territoire déclaré et assumé de la génération Y voyant là le tremplin de leur future carrière artistique ; pourtant, ce grand père de 75 ans, avec ses 305 820   followers et ses publications régulières, n’a rien à envier à ces derniers.

Drawing for my grandchildren est une page qui attire par la poésie des traits. Les dessins de Grandpa semblent être des rêves flottant sur le papier blanc, des couleurs éparses déposées ici et là, volant sous nos yeux à n’en plus finir. La main encore sûre d’elle du vieil homme fait naître des vestiges de songes, des bribes chimériques, un apaisement au milieu du chaos. Enfants, paysages, fleurs, animaux ; de ces scènes du quotidien immortalisées sur nos écrans, Grandpa en fait des havres de paix. Entre les photos de guerre civile parcourant le monde et celle d’un énième débat politique, l’image de cette petite fille cueillant des cerises qui a retenu notre attention est un souffle au cœur de notre remue-ménage sociétal. Si simples, et pourtant si tendres ; si banals, et pourtant si apaisants ; les dessins de Grandpa, cumulus de papillons colorés créant des sourires, sont une pause dans cette tempête journalière. Car Grandpa ne dessine pas actualité, Grandpa ne dessine pas politique, Grandpa ne dessine pas même guerre. Grandpa dessine des sourires épanouis sur des visages enfantins, il dessine des rondes de fillettes myosotis, ou encore des promenades nonchalantes, des prés étendus, des clowns hagards.

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 De ces dessins muets s’échappe une romance onirique. Proches de nous et pourtant sortis de nulle part, semblables à nous, et pourtant inimitables, les dessins de Grandpa sont une échappatoire. Leur simplicité touchante venue défier les images les plus harassantes passant en boucle sur nos télévisions est le rappel perpétuel que nos moments les plus banals, ceux que nous oublions de vivre, sont peut être les plus essentiels.

Ji Lee, son fils designer à New York, raconte les origines de cette page instagram ; une page qui, pourtant, a bien failli ne pas voir le jour.

C’est l’histoire d’un “grumpy old man”, grand père comblé, rejetant  internet car il n’en

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Grandpa et Grandma

voit pas l’utilité. Son occupation quotidienne ? Emmener à l’école Arthur et Allan, ses deux petits-enfants. Jusqu’au jour où les parents de ces derniers, sa fille et son mari, décident de quitter le Brésil, où la famille s’était installée, pour rentrer en Corée d’où ils étaient originaires. « Et voilà que Grandpa n’eut plus comme unique occupation que de regarder la télévision ! » rapporte Ji. « Ma mère et moi, cela nous inquiétait beaucoup ! » C’est alors que celui se souvient que, quelques années plus tôt, son père dessinait pour ses enfants. Il lui propose donc de reprendre le crayon et de poster ses dessins sur instagram pour conserver un lien avec ses petits-enfants. « Never heard of instagram, never used email. Not even google » telle sera la réponse de notre grumpy old man qui, depuis Brazil, préfère se tenir à distance de ces communautés. Grandma pourtant tentera bien de l’influencer un peu. C’est que Kyong Ja Ahn, sa femme, pourtant aussi âgée que lui, possède un brin de curiosité en plus et utilise internet sans aucune difficulté. Mais Grandpa s’énerve : ses dessins ne lui plaisent pas. Il abandonne.

Puis arrive la naissance d’Astro, l’enfant de Ji. « Mon père est tombé amoureux d’Astro » raconte ce dernier. Puis un soir, à table, il nous a lancé tout à coup : « je me demande ce que deviendra Astro quand il grandira. Parce qu’à ce qu’alors, je ne serai sûrement plus là. » Cette phrase m’a fait un effet bizarre, je n’avais encore jamais pensé à la mort de mon père auparavant. Et ce qui me rendait le plus triste, c’était de me dire qu’Astro ne connaitrait pas vraiment son grand père. » Alors, Ji insiste. Pourquoi Grandpa ne dessinerait-il pas pour ses trois petits enfants ? Négociations après négociations, Grandpa finit par accepter.

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GrandPa et son petit fils Astro © Ji Lee

Il faudra lui apprendre à utiliser internet, instagram, tous ces réseaux dont il souhaitait se sentir écarté. Petit à petit, ce dinosaure de la technologie s’expertise et, bientôt, il se met à publier ses dessins pour ses petits-enfants, d’abord régulièrement, puis tous les jours. Il peint de tout : des autoportraits, des portraits de ses petits-enfants, des plantes pour faire plaisir à Grandma, et des animaux, des natures mortes. Parfois le fusain, parfois l’encre, un jour le crayon et le lendemain la peinture : Grandpa use de toutes les techniques et de tous les styles. D’autres fois encore, il raconte l’histoire de la Corée : sur sa feuille blanche, des touches colorées peignent un visage, des coutumes, des villes, des plantes, sous lesquelles Grandma, de sa plume la plus habile, raconte l’histoire. « Grâce au projet de mon père, notre famille se parle tous les jours, explique Ji. Sur Messenger, ma mère envoie la nouvelle histoire en coréen. Puis mon père envoie son dessin. Je traduis le texte en anglais et ma sœur en portugais. »

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« The sky is ash grey. A thin rain is falling so there are not many people on the streets. All is very silent. I should listen to some fun music. Boys, these days I don’t want to watch the news. Grandpa is very worried about Korea and the United States. Both seem to be in tricky situations that could explode anytime. Europe and the Middle East are also the same. It seems there are more and more people who don’t think anymore. I only pray your tomorrow will be peaceful. »

Un vrai travail de famille ! Le cercle de ses admirateurs s’élargit ; de ses 7 soutiens dont il est parti, il est aujourd’hui à plus de 300 000 abonnés. Il a même organisé des expositions à Sao Paulo.  Ji a suggéré qu’ils vendent les œuvres de Grandpa pour financer des voyages afin qu’il puisse rendre visite à ses petits-enfants. Depuis, les dessins sont en vente sur leur site internet. Ji a été le premier à lui en acheter un.

Pour aller un peu plus loin, Ji Lee a raconté l’histoire de son père à travers une vidéo sur Facebook, recueillant plus de 18 000 réactions et 1,3 million de vues sur le site.  « Je me suis couché et quand je me suis réveillé, le compte Instagram comptait plus de 40 000 abonnés. (…) Il y avait des centaines de messages disant que notre histoire était une source d’inspiration. Il faut beaucoup de patience et d’empathie pour apprendre à quelqu’un comme mon père à voir le sens et la joie de démarrer un projet en utilisant une nouvelle technologie. D’ailleurs, cette expérience nous a tous transformés. »  « My father is always a grumpy old man, but he knows  lot of things about instagram » conclut-il.

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Arthur and Allan, this is from when you were in the 4th and 5th grades in the Jardim São Paulo school, when grandpa used to drive you to school. You can see what’s the relationship between two brothers in this image of you walking side by side from behind. I feel the joy just looking at it. Arthur, although you’re only one and a half year older than Allan, you always looked after your younger brother, And Allan, you must have felt so reassured about having a big brother! Besides always carrying Allan’s backpack, Arthur was constantly taking care of his brother: « Allan needs to pee. He’s thirty. » Sometimes you would translate in Korean just in case grandpa didn’t understand. Two brothers who have been adapting well in the new Korean society. Two brothers that seem like one. Bravo! Bravo!

Voilà comment le dessin peut rassembler une famille par-delà les frontières. Une histoire dont nous aussi, simples spectateurs de cette aventure, avons sans doute besoin. Le dessin que nous avons choisi en Une, colombe pacifique sur un ciel brouillé, est représentatif des oeuvres de Grandpa et de son détachement des conflits de notre époque. « I don’t know why so many scary things are happening these days. » peut on lire en légende. « Je ne sais pas pourquoi autant de choses effrayantes arrivent en ce moment.« 

Car nous voulons des dessins d’art, nous voulons des dessins engagés, passionnés, parfois politiques, douloureux, forts, vigoureux, violents, des coups de crayons sanglants ou déchirants, des bouleversements, des messages, des silhouettes cryptées. Mais nous aurons toujours besoin de ces histoires simples, de ces dessins tellement banals et pourtant tellement touchants, de ces couleurs à la résonnance bouleversante. Sur fond de tous nos efforts pour exister, l’authenticité est une poésie qui aide le monde à tenir debout.

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Plus de dessins de Grandpa Chan à retrouver sur son compte instagram : Drawing for my grandchildren  et sur son site internet.

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