Emprisonnée #Journéecontreleharcèlement1

J’aimerais commencer par le chiffre quatre : quatre ans de solitude, deux cents huit semaines d’humiliation, soit environ mille quatre cent soixante jours de malheur. Tous ces chiffres représentent tout le temps où j’endurais moqueries et insultes, tout le temps où je fus victime d’un stupide jeu d’enfant qui consiste à avoir un bouc-émissaire, tout le temps où je pleurais en rentrant chez moi le soir à m’apitoyer sur mon sort.

Avant ces quatre années, j’étais une enfant calme, souriante et pleine de vie. J’aimais interpeller des personnes sans timidité, j’aimais montrer qui j’étais et que je pouvais servir à quelque chose dans la vie. Mais un jour je suis rentrée dans cette sombre «prison» que l’on nomme «collège». Durant cette période de notre vie, nous changeons, nous nous formons, nous prenons au fur et à mesure conscience de ce qu’il y a dans la vie de tous les jours, nous grandissons et apprenons l’autonomie avec ou sans obstacles. Mais certains obstacles brisent notre croissance morale, brisent notre joie de vivre, et surtout, brisent la confiance que l’on a envers qui que ce soit, même envers nous-même. Ce collège disait être un collège de paix, où toutes humiliations se faisaient sanctionner, et où les échecs scolaires se faisaient rares. Les élèves étaient annoncés comme étant de bonne réputation. En effet, ce fut un soulagement de savoir que j’entrais dans un établissement où il n’y allait avoir aucun problème. Ce que je ne savais pas était que toutes ces prédictions envers cette école n’étaient que sottises et idioties. Ça a duré quatre ans, non-stop, tous les jours. Au plus j’espérais que ça s’apaise, au plus ça empirait.

La première année fut longue et difficile. J’entrais dans un environnement inconnu, avec des personnes que je ne connaissais pas vraiment. J’avais gardé deux ou trois «amies» de mon ancienne école. Mais celles-ci m’abandonnèrent du jour au lendemain. Ce sont ces filles-là qui m’ont majoritairement humiliée cette année-là. Mais tout avait commencé par une simple phrase d’un garçon qui était lui aussi dans mon ancienne école : « maintenant que ta mère n’est plus là, on va bien s’amuser avec toi ». Ma mère était institutrice dans l’école primaire dans laquelle nous étions. Mais je n’ai pour autant jamais été la favorite des autres professeurs. J’étais dans les têtes de l’école en primaire. J’aimais apprendre, j’aimais aussi la compétition. C’était un plaisir pour moi d’aller en cours. Mais cette première année au collège a fait tourner la tendance. Mes anciennes amies lançaient des rumeurs ci et là et retournaient les autres élèves contre moi. Les garçons prenaient part à leur jeu et j’étais devenue la bête de foire. Étant une enfant calme à cette époque, je ne comprenais pas pourquoi je me retrouvais dans cette situation. Je me souviens également que pour remonter dans leur estime, j’ai défendu l’une d’entre elle face à une autre élève. Le résultat fut que je n’ai eu aucun remerciement, et que je me suis pris un coup dans le ventre par la harceleuse lorsque je me cachais aux toilettes pour ne pas montrer aux autres élèves que j’étais seule et «sans-ami». Au bout de deux semaines de cours dans cet établissement j’ai fugué de cette «prison», ce qui n’était pas un acte d’intelligence, mais j’avais peur de ce qu’il pouvait m’arriver. Cette année-là les garçons suivaient les dire de ces demoiselles, et j’étais devenue la cible d’une classe entière. Il aura fallu quelques jours seulement pour mettre en place ma sentence. Ça a duré 10 mois de scolarité. Et ce n’était pas fini.

La seconde année n’était pas non plus calme et tranquille. Je pensais qu’après l’année que je venais de traverser tout allait bien se passer. Mais ce que je pensais n’était que rêverie. J’avais enfin réussi à me faire deux amies que j’appréciais le plus. Nous étions les trois bouc-émissaires de la classe, jusqu’au jour où l’une d’elle a décidé de quitter notre trio pour rejoindre un groupe de filles plutôt hautaines, vous savez, celles qui vous lancent ce regard noir voulant dire que vous êtes inférieur. Il ne restait donc plus que moi et mon autre amie. Nous ne reconnaissions plus la première, elle était devenue comme elles, et nous étions ses victimes. Un jour, en nous changeant dans les vestiaires lors de la fin des cours, mon portable avait disparu. J’ai regardé dans tout le vestiaire. Mon visage était rouge pivoine et mes larmes commencèrent à monter. Nulle part. Il avait disparu. Mon cœur s’emballait de plus en plus et j’ai fini par quitter le collège en courant pour rejoindre ma mère sur son lieu de travail, en pleurs. On avait volé mon portable. Pendant deux jours je pleurais dans ma chambre car je n’en pouvais plus d’être victime de harcèlement. Je n’en pouvais plus car c’était une deuxième année de torture constante et on en est venu à voler mes affaires. Je pleurais sans cesse, jusqu’à ce qu’en classe, notre ex-amie me dise qu’elle détenait mon portable. Elle prétendait l’avoir trouvé dans les vestiaires, ceux que j’avais fouillé comme jamais. Nous savons vous et moi que c’était un vol. Après avoir récupéré mon portable je pensais que ces histoires allaient s’arrêter. Mais l’année a empiré. Sur internet des groupes d’élèves avaient écrit des insultes sur moi. C’était la première fois qu’on insultait mon physique. Tous les jours j’avais le droit à une remarque. Soit j’étais trop plate, soit j’avais des lèvres trop pulpeuses, soit j’avais un trop gros nez. En rentrant chez moi après des jours d’humiliation, je me regardais dans le miroir, et je voyais exactement le reflet de ce que ces personnes disaient. Je voyais une fille trop plate, avec des lèvres trop pulpeuses et un nez surdimensionné. Ils avaient réussi à me mettre de leur côté sur ce qui concernait mon physique. La seule chose que j’appréciais chez moi était mes cheveux, jusqu’au jour où une élève inconnue vienne me dire qu’il faudrait que je les améliore. Etant naïve, je l’ai écoutée et j’ai essayé de changer leur aspect. J’étais tellement désemparée que j’aurais fait n’importe quoi pour plaire à tout le monde. Résultat, mes cheveux ont perdu de leur beauté et pendant 6 ans ensuite, ils ont été morts. Toute cette année tournait autour de mon physique, et c’en était devenu une obsession. À la toute fin, le dernier jour, alors que tout le collège fêtait cette fin d’année à travers des activités, ma seconde amie m’abandonna et ne me regarda plus jamais.

Les deux dernières années étaient celles où j’avais changé ma propre personne. Je ne me préoccupais plus des notes et je m’intéressais plutôt à comment ne plus être vue comme la pauvre fille «sans-ami» que j’étais. J’étais toujours renfermée mais j’ai donné une image moins faible de qui j’étais. Le résultat a fait que j’ai eu un groupe d’amies. Elles n’étaient pas dans ma classe et ne voyaient pas ce qu’il m’arrivait. J’ai essayé de montrer que je pouvais être drôle et aimante avec elles, j’ai donc complètement changé de personnalité. Mais les dégâts que j’avais faits sur moi l’année précédente ont fait ressortir les insultes physiques par certaines personnes. Des inconnus venaient me voir, faisaient semblant de m’apprécier puis me montraient que je m’étais faite berner, ils se fichaient de moi depuis le début. Énormément de pimbêches pour me lancer des insultes lorsque je passais devant elles. Toujours autant moquée dans les classes dans lesquelles j’ai été. Toujours la « moche », le « thon », la « conne ». Et tout a recommencé. Je menais comme une double vie. Qui étais-je ? Comment étais-je ? Je ne savais pas répondre à ces questions. Je me rendais compte que j’avais changé et que ce n’était pas une bonne chose. J’avais laissé tomber cette carapace et j’ai préféré mourir. Je voulais absolument mourir. Je ne voulais plus ressentir tout ça j’en avais tellement marre ! Un jour, en prenant mon bain j’avais trouvé des lames de rasoir dans le placard de la salle de bain. Je les ai posées sur le rebord de la baignoire. J’ai longuement réfléchi tout en essayant de me détendre dans l’eau bouillante qui remplissait la baignoire. J’ai pris la lame. J’avais tenté de l’approcher de mon poignet. J’étais à la fois enragée et peinée. Mais je me suis mise à pleurer. J’ai rangé ces lames. Je ne voulais plus jamais les voir. Il fallait que je meurs, mais sans mettre fin à ma vie. J’ai donc décidé d’éteindre mes émotions. C’était la seule façon d’avoir un corps en vie, mais une vie éteinte intérieurement. Je ne répondais plus aux insultes. Je cachais sans cesse ma tête en plaçant mon bras devant, accoudé sur la table. Je les laissais dire. Tous autant qu’ils étaient. Pendant ces deux dernières années. J’ai laissé ma vie aux mains de ces monstres. Ils pouvaient faire ce qu’ils voulaient de moi, j’arrêtais de croire en une possible trêve. Et effectivement, jusqu’au bout de ces années collège, il n’y a jamais eu un seul moment de calme. Il n’y a jamais eu un seul moment où j’ai pu être heureuse. Il n’y a pas eu une seule journée sans que j’aille me cacher dans les toilettes lors des temps de pause. J’avais laissé mourir la petite fille rayonnante et intelligente que j’avais pu être autrefois. Elle était tellement morte cette petite fille que même ses capacités scolaires avaient disparu pour laisser place à des « yeux sans vie » comme avait dit un jour ma « prof principale » de troisième lors d’une entrevue avec mes parents. Je me rappellerai toujours de ce jour-là, ce jour où mon institutrice a voulu donner en main propre mes résultats des épreuves psychologiques que j’avais fait comme tous les autres élèves de troisième. Elle avait tendu la feuille à ma mère pour sortir ces quelques mots : « je ne comprends pas, ses résultats sont excellents, alors pourquoi lorsque je la regarde en cours, ses yeux sont sans vie ? ». Ma mère est restée silencieuse. Ils m’ont tous regardée étrangement. Et c’est là que j’ai vu dans le regard de ma mère qu’elle avait compris que mon échec scolaire n’était pas dû à ce que j’avais ou non dans la tête, mais dû à ce que je subissais quotidiennement, et ce pour quoi elle n’a pas agi, l’un de ses plus gros regrets aujourd’hui.

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Après avoir obtenu mon brevet et être passée en classe de seconde de justesse, je suis arrivée dans un établissement tout autre. C’était un établissement public, et non privé comme l’était mon collège. Et là, malgré les quelques remarques que je pouvais recevoir, malgré le fait que je n’étais pas vraiment aimée, tout a changé. C’était comme si subitement je sortais d’un profond coma, je pouvais enfin me sentir éveillée, je pouvais enfin respirer, je me sentais échappée d’une prison. J’étais enfin acceptée. Mes notes avaient fini par augmenter, et ça ne cessait jamais d’augmenter au fil des ans, j’étais redevenue moi, studieuse, rayonnante, parfois immature et j’en étais fière. Mais une chose ne s’était pas arrangée : mon reflet. Étudier était ce dont je me servais pour oublier mon aspect. Je ne vivais que par et pour l’école. Je ne vivais que par et pour les notes. Je me nourrissais des notes, et si l’une était mauvaise alors je faisais comme une indigestion psychologique et je déprimais. Mais malgré tout, j’ai savouré mes années lycées, je les ai tant aimées.

Aujourd’hui, les séquelles de ce que j’ai vécu au collège, il y a plus de 5 ans maintenant, sont toujours présentes. Et je dirais même qu’elles sont de plus en plus présentes. Mon reflet je le vois toujours monstrueux. J’ai développé il y a un an de cela des symptômes étranges, une sorte d’hypocondrie. J’ai fini par aller voir au bout de quelques mois un médecin car je sentais que j’allais m’évanouir. Au bout du compte on m’a annoncé une dépression. Ça a l’air gros dit comme ça « dépression ». C’est un terme pesant, mais ce n’est pas aussi terrible que cela. Du moins, ça dépend de quelle dépression on vit. Pour ma part c’est une dépression que je qualifie de « bipolaire », même si ce n’est pas le trouble bipolaire en lui-même. En effet, il y a des périodes où ça va, je vais bien, du moins en apparence, puis soudainement tout s’effondre. Je fais des crises d’angoisse, ou des crises de colère ou de nerf. Dans ces moments-là je suis effondrée et je développe une véritable haine envers qui je suis, notamment envers mon reflet. C’est pour cela que, sous conseil de mon médecin (je dis bien conseil), j’ai décidé de franchir le pas et d’aller dans un Centre Médical en Psychiatrie pour commencer à avoir des rendez-vous mensuels avec un psychologue. Pour le moment je ne me suis pas trop livrée. Je ne sais pas trop quoi dire car je ne le vois jamais lors de mes périodes sombres. Mais, je le vois quand même et ça change tout de même quelque chose, du moins je crois. Mes troubles ne disparaissent pas malgré tout, mais au moins je commence petit à petit à montrer le contenu qu’il y a dans le livre que je suis. Il y a trois semaines de cela il m’a annoncé que je faisais de la dysmorphophobie, c’est la peur d’être laid soi-disant. Pour vous donner un bref aperçu du champ de bataille qu’il y a dans ma tête actuellement, je pense que je ne suis pas dysmorphophobe et que je suis réellement d’une laideur épouvantable. Mais, je ne suis pas psy.

Je vous ai raconté tout cela, le psychologue et mes troubles, parce que ce sont les résultats de ce que j’ai vécu au collège. Après tant d’années, on ne se remet pas forcément d’un tel traumatisme. Je pense que tout dépend de comment on l’a vécu, au niveau du ressenti, car certains, me direz-vous, s’en sont très bien sortis. Et bien pas moi, pas entièrement. Je m’en suis sortie car je n’ai jamais basculé, j’ai encaissé les coups, je me suis battue pour remonter à la surface, mais la plus grosse partie de moi est encore bloquée à cette période. J’ai comme l’impression que la petite fille que j’étais m’a été arrachée du jour au lendemain et que je n’ai pas pu grandir correctement, comme j’aurais dû grandir. J’ai grandi en n’étant plus que l’ombre de moi-même. Et cette petite fille que j’étais, avant toute cette histoire, me manque parfois. J’ai même l’impression que ce n’était pas moi, que c’était une autre personne et qu’elle est morte dès que j’ai posé les pieds dans cette prison.  Je pense qu’on peut constater de la colère dans cette écriture, beaucoup de rancœurs, mais c’est parce que j’estime qu’il faut agir contre cela. Il ne faut pas qu’une autre enfant vive l’horreur que j’ai vécu, comme beaucoup d’autres.

Quatre ans de solitude, deux cent huit semaines d’humiliation, soit environ mille quatre cent soixante jours de malheur. Tous ces chiffres représentent tout le temps où j’endurais moqueries et insultes, tout le temps où je fus victime d’un stupide jeu d’enfant qui consiste à avoir un bouc-émissaire, tout le temps où je pleurais en rentrant chez moi le soir à m’apitoyer sur mon sort.

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