Le harcèlement, mon boulet pour la vie #Journéecontreleharcèlement4

            Aujourd’hui, nous sommes le 9 Novembre 2017, journée décidée par l’Éducation Nationale pour lutter contre le harcèlement scolaire. C’est bien joli de parler, de créer une journée, de faire des spots à diffuser dans les collèges, les lycées, à la télé. Mais ces spots, ce ne sont que des histoires, de la fiction. Ils n’ont aucun poids réel. Tout comme ces belles paroles que nous rabâchent professeurs et parents dans les oreilles, années après années, pendant cette journée « oui, le harcèlement ce n’est pas bien », « il ne faut pas se moquer des autres ». Ah ils sont beaux ces numéros, diffusés en boucle à la télé. Mais la grande question, c’est sont-ils efficaces ? Parce que pour les appeler, il faut avoir un téléphone, ce dont ne disposent pas les élèves plus jeunes.  Alors permettez-moi d’avoir des doutes. Mais qui donne réellement la parole aux personnes harcelées pendant votre belle journée ? Qui parle du calvaire que c’est, de se coucher tous les soirs en pleurs à l’idée de retourner à l’école le lendemain ? De celui de se lever tous les matins avec la boule au ventre, en ayant qu’une seule hâte, c’est de rentrer chez soi se cacher au fond de son lit ? Je vais vous répondre : personne. Personne ne donne la parole aux gens qui ont subi cette épée de Damoclès au-dessus de la tête. À ceux qui ont connu la peur de se prendre un mauvais coup ou un ballon dans la figure envoyé « sans le faire exprès » pendant « des chamailleries d’enfants ». Mais après tout c’est « juste pour rigoler ».

            J’ai toujours été bonne élève. De ceux et celles qui ont réponse à tout, qui comprennent rapidement, qui s’entendent bien avec les instituteurs, voir même mieux qu’avec les autres élèves,… Étant fille d’un professeur de collège, j’avais plutôt intérêt de filer droit à l’école. Mais, dans une école où tout le monde était « moyen », je faisais un peu tache dans le paysage, c’est le cas de le dire. Donc les autres enfants ont alors commencé, dès la maternelle, à essayer de me faire rentrer dans le moule. Cela a commencé en me piquant mes jouets, en me poussant dans le rang. Mais c’est après que cela a commencé à se gâter. Après les « jeux d’enfants », ont commencé les mots blessants tels que « tu ne sers à rien », « tu es nulle au loup ». Et n’allez pas croire, un enfant, même de maternelle, comprend très bien le sens de ces mots. En même temps les humiliations ont commencé, à coup de « je tire la chasse d’eau pendant qu’elle est au toilette afin qu’elle ait le pantalon mouillé comme si elle s’était fait pipi dessus » ou  « tiens, pourquoi je n’enverrais pas un caillou dans la tête de Maëllen, voir ce que cela fait ? ».

            Le pire a commencé à arriver en classe de CE1. Et avec le CE1 arriva les premières notes, et pour moi les premières bonnes notes. Et avec ça, j’ai gagné un magnifique surnom, qui me suivra très longtemps « intello ». Il est sympa ce surnom. Il ne fait pas mal du tout. Il n’est pas du tout dénigrant, surtout couplé avec le  ton « tu me dégoûtes ». Mes harceleurs au contraire ont eu leurs premières mauvaises notes, et là ce n’est pas passé. Tous les prétextes étaient bons à l’humiliation et aux moqueries. Du croche-pied dans la distribution des contrôles, au sable dans les sous-vêtements (à la première récréation du matin, à supporter toute la journée, avec les chats qui urinaient dedans, le bonheur…), et j’en passe et des meilleurs… Je me suis prise tellement de ballons de football dans le nez que je me demande encore aujourd’hui comment cela se fait-il que je n’ai pas gardé le motif imprimé sur la figure. Mon seul refuge est devenu les livres, les romans, les documentaires, les bandes dessinées. Tout ce qui me passait sous la main, je le lisais. Pour moi, c’était le seul endroit où j’étais en sécurité, où l’on me fichait enfin la paix. Je crois que c’est à ce moment-là que mes parents se sont aperçus du problème, peut-être un peu plus tôt, de ces « jeux d’enfants » qui me blessaient dans ma fierté, et plus grave, dans ma confiance en moi. Mais la seule réponse des instituteurs a été de m’enlever ce fameux « refuge », ces montagnes de livres qu’au fur et à mesure des années, je connaîtrais par cœur, seuls échappatoires à mon malheur. Interdiction fut faite que j’emmène des livres dans la cours de récréation, il fallait que je me « mélange avec les autres ». A les écouter, le problème venait de moi, et non des autres. Je devais rentrer dans le moule, coûte que coûte, faire ce que le groupe voulait. Après tout, j’étais la seule à poser problème, alors pourquoi recadrer les autres ? Je passais donc mes récréations, seule, à déambuler dans la cour, passant d’un endroit à l’autre, tel un fantôme, ne redoutant qu’une seule chose, croiser mes harceleurs. Ce qui bien sûr, ne manquait jamais d’arriver. Et ainsi reprenait le monologue des phrases « tu es nulle »,  « pourquoi tu vis ? ». Et encore et encore et encore, pendant des jours et des jours. Malgré les réunions avec les différents instituteurs (dont la directrice de l’école), mes parents et les parents de ce garçon, les « sanctions », pas bien violentes, rien ne changea.

            Avec le harceleur le plus virulent, l’histoire se termina à mon entrée en 6e, après presque 7 ans de harcèlement, quand la CPE du collège menaça cette fameuse personne de sanctions très lourdes, après un signalement de ma grand-mère, qui m’avait une fois de plus récupérée en larmes, auprès de mes parents. Mais ne crois pas, cher lecteur, que cela se finisse là. C’était fini avec un mais ce n’était pas fini avec d’autres. J’avais pris ce que j’appellerais « l’attitude de la victime ». Toujours seule, toujours dans son coin, une « rémi sans-ami », toujours prostrée, la tête rentrée dans les épaules, ne réagissant pas ou peu aux méchancetés et aux provocations. Une attitude qui, je pense aujourd’hui, me prédestinait dans un sens à reproduire le schéma qui s’était instauré en primaire. Sauf que là, ce n’était plus 7 élèves d’une classe de primaire, que tu connais depuis petit.e  et dont tu as l’habitude des méchancetés, mais 27 élèves d’une classe de collège ! Imaginez seulement la sensation d’isolement, de se sentir seul.e au monde, sans personne sur lequel s’appuyer. Car tu ne veux pas demander à tes parents, tu veux être « un.e grand.e », capable de régler ses problèmes seul.e, tu ne veux pas les déranger, les inquiéter. Mais c’est allé vraiment loin, presque trop loin. Une scène reste gravée dans ma mémoire. Moi, assise devant (on nous attribuait nos places en début d’année), à écouter notre ennuyeux professeur de technologie. Quand d’un coup, j’entends un cri derrière moi « Sérieux ? C’est les cheveux de Maëllen ? ». Je me retourne brusquement, ne comprenant pas ce qui a pu se passer et comment une mèche de mes cheveux a pu se retrouver trois rangs derrière moi. Je touche mes cheveux frénétiquement. Je cherche à savoir d’où venait cette mèche, si elle était vraiment à moi. Et là je trouve d’où elle vient. Elle vient bien de moi, de MES cheveux. Ceux que j’aimais tant, dont je prenais tant soin, qui étaient si longs. On m’avait coupé une bonne quinzaine de centimètres. Immédiatement je fonds en larmes. C’est ridicule, vous me direz, ce ne sont que des cheveux. Mais c’était une attaque à ma personne, à ma féminité, à moi, tout simplement. Et surtout c’était la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Je n’en pouvais plus de toutes ces humiliations. Et ce qui m’a d’autant plus choqué, c’est la réaction du professeur face à la personne dont tout le monde savait, même lui, que c’était lui le coupable. C’était typiquement des réactions du genre « ce n’est pas bien, il ne faut pas recommencer. Je vais te donner des lignes à copier ». Mais mince, il m’avait coupé les cheveux ! Il s’était attaqué à moi physiquement ! Et le professeur n’avait pas plus de réaction que cela. Pas de convocation chez la CPE, la principale adjointe ou la principale. Rien. Quand j’ai raconté cela à ma mère, elle n’en revenait pas. La seule chose à faire a été d’aller chez le coiffeur pour rattraper les dégâts. Cet événement a été le plus violent de l’année pour moi, mais tous les jours c’était des moqueries. Tout était sujet à moqueries. Mon manque de poitrine, ma petite taille, mes lunettes, …

            Heureusement pour moi, cela n’a pas tourné au drame. Mais il s’en ait fallu de peu. J’étais tellement mal que je me suis scarifiée (dans la pliure des coudes, pour que cela soit plus discret pour mes parents), je suis tombée dans la boulimie, je ne travaillais plus au collège, je pleurais tous les soirs en silence dans mon lit. Je me détruisais toute seule, afin de faire ressortir ma douleur, mon mal-être. Une période très noire, il va s’en dire. J’avais l’impression que le monde entier était contre moi. Le moindre devoir que je n’arrivais pas à faire et un objet volait dans ma chambre. Chouette ambiance, vous ne trouvez pas ?

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            Tout a commencé à s’arranger quand je suis allée chez une psychologue, sur les conseils de l’infirmière du collège, qui me voyait à chaque récréation car mon stress, mes angoisses et mes peurs ressortaient pas de violentes douleurs dans les oreilles, comme des otites. Mon corps exprimait pour moi ce que ma bouche n’arrivait pas à formuler. Là, j’ai enfin pu faire sortir tout ce qui n’allait pas. Mes angoisses, mes doutes, mes problèmes. C’est comme ça qu’a commencé ma guérison et mon sauvetage. Car clairement, je me vois comme un bateau qui était sur le point de faire naufrage. Une forme humaine du Titanic, prête à se briser en deux à tout instant.

            Mais tout ne s’arrête pas avec la fin du harcèlement. La phase de reconstruction est beaucoup, beaucoup plus longue que l’on ne croit. Je pense qu’il reste des séquelles toute la vie. Pour moi, elle a commencé quand j’ai enfin pu mettre des mots sur ce qui m’était arrivé. Le mot « harcèlement ». Je crois que à partir du moment où l’on prend conscience que non, ce qui est arrivé n’est certainement pas normal que l’on peut commencer sa reconstruction. Que ce n’est pas de votre faute mais que ce sont les autres qui ont un problème que la construction de vous-même peut commencer. Car il s’agit plus d’une construction que d’une réelle reconstruction, tout ce qui existait de vous avant ayant été détruit. C’était un soir, devant un reportage sur France 2 dont c’était le sujet. Ma mère était à côté de moi. Je me suis tournée vers elle, je l’ai regardée et je lui ai demandé « est-ce que c’est du harcèlement ce que j’ai subi ? ». J’ai vu les larmes monter dans ses yeux et une simple réponse : oui. A cet instant, je me suis réellement sentit renaître, c’est comme si, une fois que j’avais enfin pu nommer ce que j’avais subi, tout cela s’était envolé, comme si j’allais démarrer une deuxième vie. La deuxième étape, ce fut de rencontrer une personne ayant subi exactement la même chose, une personne avec qui je n’avais pas l’impression d’être une folle ou une menteuse mais plutôt une survivante. Elle m’a appri à me servir de ce passage de ma vie, de cette faiblesse, comme d’une force. Enfin, la troisième et dernière étape, cela a été de me mettre dans des projets, comme la Protection Civile, ou la création du journal de mon lycée. Des projets qui me faisaient me sentir vivante, qui m’ont prouvée que je valais au final peut-être quelque chose…

            Mais le combat est encore long pour sortir définitivement de ce cercle infernal, si tant est que c’est possible. Dans des situations de faiblesse, comme de la fatigue ou un coup dur, je vais être beaucoup plus sensible à la moindre critique, que je vais prendre très à cœur. Et je dis bonjour à mes amies de toujours, crises de larmes, boulimie et tentative d’autocontrôle sur mon propre corps en me privant de nourriture. Crises pulsionnelles, impossibles à contrôler, et dont je n’ai même le plus souvent pas conscience, étant tellement habituées à ces camarades qui ont accompagné ces années de souffrance. Je suis aussi devenu très perfectionniste envers moi-même, il faut toujours que tout soit parfait, que j’arrive à tout du premier coup, afin que justement, on est plus jamais rien à me reprocher. Je vais aussi redouter l’arrivée dans chaque nouvelle école, par peur que cela recommence, que je me retrouve de nouveau seule, sans parvenir à me faire des amis. Je n’en dors pas pendant plusieurs nuits avant la rentrée. J’ai aussi, malgré moi, toujours une partie de « l’attitude de la victime ». J’ai toujours plus ou moins la tête penchée, à regarder mes pieds. Et même quand je suis avec mes meilleurs amis, des gens de confiance, je vais avoir tendance à me mettre en retrait, par peur d’être blessée une fois de plus, une fois de trop. Je me souviens de cette professeur d’Espagnol, qui, en Terminale, nous avait fait faire un exercice sur le thème du harcèlement. L’une des phrases à compléter était « si j’étais harcelée je ferais… ». Je n’ai jamais pu faire cet exercice. Trop de poids, trop de souvenirs, trop de pleurs. Ce sont ce genre de petites choses, de petits détails, qui me rappellent constamment qui j’ai été. Une victime. Une harcelée. J’ai toujours honte aujourd’hui. Non plus de ce que je suis, mais de ce que j’ai été. Honte d’avoir un jour été faible face aux autres. Aujourd’hui, j’ai préféré me forger un mur, une carapace, pour ne plus jamais souffrir comme cela. Pour ne plus jamais laisser à personne la possibilité de me blesser, d’utiliser mon amitié ou n’importe lequel de mes sentiments contre moi. Mais pourquoi devrais-je avoir honte à la place des autres ? Pourquoi devrais-je m’excuser d’avoir été une « victime » ?

            Ce combat, je pense malgré tout l’avoir gagné. Car même si je suis marquée à vie par ces mots,  ces blessures, cela a fait aussi qui je suis aujourd’hui. Cela m’a rendu plus forte, cela m’a révélée une force que je ne pensais pas avoir. Une force qui m’a permis de me reconstruire, d’affronter aujourd’hui les difficultés de la vie. Cela m’a révélée aussi qui j’étais réellement, ce que j’aimais faire, ce que je voulais faire. Je veux aider les autres, d’une manière ou d’une autre. Cela m’a aussi fait rencontrer des personnes formidables. Des personnes que je n’aurais peut-être jamais renconté sans cela, autant à la Protection Civile, qu’au collège, au lycée, ou même qu’à Combat et que je tiens à les remercier, tous, du plus profond de mon cœur de croire et avoir cru en moi. Mais je les remercie aussi de supporter mon sale caractère et les conséquences de ce harcèlement sur moi quand cela ne va pas. Oui je sais, c’est très niant-niant comme phrases mais cela vient du plus profond de moi-même. Car sans ces gens, peut-être que je n’aurais jamais été dans ce journal, à vous écrire ces lignes. Peut-être que je ne serais même plus là du tout.

            Si j’ai témoigné ici, c’est pour prouver que les mots ne sont pas anodins, qu’ils laissent des marques, même très longtemps après avoir été prononcé. Que le harcèlement n’est pas qu’une illusion, même si l’on n’en parle pas. Que ce ne sont pas que des chamailleries d’enfants. Ce n’est pas parce que l’on ferme les yeux sur son existence qu’il n’existe pas ou qu’il cesse d’être exercé. Ce n’est pas non plus au moment où un STOP est mis que tout ce qu’il a engendré cesse d’exister. C’est aussi pour montrer que ce n’est pas une fatalité. Que l’on peut s’en sortir, et même s’en sortir encore plus fort, plus grand que l’on ne l’était avant. Car on a vécu une expérience en plus, quelque chose qui nous rend plus unique que ceux qui ne l’ont pas vécu, et beaucoup plus à même d’affronter les embûches de la vie. Le harcèlement, même si c’est en soit quelque chose de négatif et qu’il doit le rester, peut malgré tout aboutir sur quelque chose de beau, quand on a réussi à y faire face sans se laisser détruire. Mais je témoigne aussi pour tous ceux qui subissent en se taisant, pour mon petit frère, que je vois subir la même chose que ce qu’il m’est arrivé. Mais aussi pour que les gens prennent conscience que oui, les mots peuvent avoir une incidence, et parfois être même plus violent qu’un coup de poing. Et que si une personne ne rit pas à une blague que vous avez fait sur lui, c’est peut-être qu’il y a une raison, et pas qu’il ou elle « n’a pas d’humour ». Je vous demande de faire bien attention, car la vie peut très bien vous rendre le mal que vous faites, et votre harcelé également. Enfin, je veux m’adresser aux harceleurs silencieux. Car oui, même si vous ne participez pas activement au harcèlement, en ne disant rien, vous êtes complices. Alors si vous voyez quelque chose qui ressemble à du harcèlement, même si vous ne faites rien dans l’immédiat (par peur de représailles ou que sais-je), parlez-en autour de vous, quelqu’un pourra sûrement agir. Vous pourrez noter que je n’ai utilisé qu’une seule fois le mot « victime » dans mon témoignage. Car, si c’est le statut que nous reconnaît la loi, pour moi un harcelé n’est pas une victime. C’est un guerrier. Un guerrier qui doit se battre contre une armée. Et qui, comme tous les guerriers, reçoit des coups durant sa bataille. Mais un guerrier doit surtout se battre, pour vaincre, coûte que coûte. Alors bats-toi guerrier, relève toi et donne leur une bonne leçon.

Maëllen Gerbaud, harcelée mais plus heureuse que jamais

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