Nail Demir, un nom oublié #JIEP3

“On ne résiste pas à l’oppression avec du papier et un crayon, même si cela peut faire partie du décorum de la résistance. Je pourrais aligner de belles phrases, mais je préfère ne pas le faire, par respect pour les deux êtres qui sont en grève de la faim depuis des mois et qui, comme si cela ne suffisait pas, sont désormais en prison”. – Mehmet Said Aydın, poète kurde

Peut-on se récrier d’une telle affirmation lorsque celui qui l’écrit vit dans un pays où la censure semble être la norme et où la plume n’a le droit d’exister que derrière les barreaux ? Terre aux 40 écrivains emprisonnés, la Turquie est le pinacle du droit au mutisme.

Au cœur de ce lieu de répression où la politique décime jusqu’aux vers, Nail Demir est une résistance calfeutrée. De lui, nous n’avons que cette photographie pâle, un peu tâchée, où l’on aperçoit à peine, comme perdu dans le brouillard, l’ombre fantomatique du poète kurde. Son nom a fait peur à l’Etat, il a fait trembler les fondements du pouvoir ; il l’a mené jusqu’au cachot. Et pourtant, il semble résonner dans le vide. Aucun livre n’a été traduit dans quelque langue que ce soit, taper son nom sur internet revient à brasser du vide, aucun écho, aucune dissonance dans ce nom tombé dans les oubliettes occidentales. Nail Demir, nom audacieux, nom danger, nom armé, nom résistant, nom ennemi, nom chaos, nom arrêté, nom malade, nom perdu, nom à part, nom oubli, nom silence, nom absent. Nom vivant pourtant.

C’est en 1993 que Nail Demir est emprisonné. A seulement 24 ans, le poète a le vers risqué. Du gouvernement, il ne mâche pas ses mots. Puisque la liberté d’expression est la seule arme dans un pays où les langues sont repliées, il a fait de son encre une épée enjolivée. La violence et la dénonciation dans le fourreau des rimes majestueuses. Une fausse douceur qui ne le fera pas échapper aux barreaux où l’on enfermera sa jeunesse, son chant, sa voix, sa plume. Plume sage puis audacieuse, plume armée, plume osée, plume qui ose, plume dangereuse, plume traquée, plume malade, plume brisée, plume ensanglantée, plume oubli, plume silence, plume absente. Plume vivante pourtant.

Victime de tortures lors de son arrestation, Nail Demir tombe gravement malade. Il souffre notamment des yeux dont il a dû être opéré. Le regard souffre, la voix est muette, l’encre ne coule plus ; c’est par le corps que le poète décide de se révolter. Face à l’absence de soins médicaux qui lui est permise, il entamera en mars 2017 une grève de la faim, soutenu par sa femme et sa famille. Corps audacieux, corps armé, corps résistant, corps ennemi, corps chaos, corps arrêté, corps torturé, corps violenté, corps souffrance, corps malade, corps perdu, corps à part, corps oubli, corps silence, corps absent. Corps vivant pourtant.

Caché dans la prison fermée de type Bandirma M, Nail Demir survit avec sa maladie depuis 24 ans déjà ; une peine qu’il est censé poursuivre à vie. Sa femme, Halime Demir, a quant à elle été envoyée dans une autre prison sans que ni l’un ni l’autre ne soit informé de leur sort mutuel. « Nous voulons la paix, nous n’avons pas d’autre souhait », tels sont les seuls propos parvenus jusqu’à nous. Famille unie, famille amour, famille résistance, famille arrêtée, famille torturée, famille souffrance, famille séparée, famille déchirée, famille perdue, famille oublie, famille silence, famille absente. Famille vivante pourtant.

Même dans la douleur, même dans l’injustice, la caméra est sélective. Il est vrai que la liste des écrivains turcs arrêtés ou morts en prison  est bien trop longue pour que chacun ait droit à la même visibilité. Certains ont leurs noms présents sur toutes les lèvres, hissés à l’international ; ils sont des références dans le milieu de la résistance. D’autres croupissent, certains meurent ; des noms effacés mais des noms pour certains effrayants. Des noms souffrants, des noms usés, des noms perdus, des noms lointains, noms inconnus ou oubliés, noms chuchotés ou raturés, noms clamés puis fissurés. Des noms silence, des noms absents.

Des noms vivants, pourtant.

 

 

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