« L’art et la révolte ne mourront qu’avec le dernier homme. » Albert Camus

« Dans l’épreuve quotidienne qui est la nôtre, la révolte joue le même rôle que le «cogito » dans l’ordre de la pensée : elle est la première évidence. Mais cette évidence tire l’individu de la solitude. Elle est un lieu commun qui fonde sur tous les homme la première valeur : je me révolte donc nous sommes »

Face à l’absurdité du monde, nous sommes loin d’être impuissants, nous pouvons choisir de nous révolter et de faire face à la situation absurde ou injuste qui nous est imposée. Un Homme révolté, chez Albert Camus, décide de s’opposer, de refuser un ordre ou encore une situation, il décide qu’une frontière a désormais été dépassée, remettant en question des droits et des valeurs qui lui sont chers. Il se donne désormais le droit de les défendre en se révoltant quitte à y laisser sa vie. Refusant que l’on s’attaque à ce qu’il est, il place ces valeurs désormais sacrées au dessus de toutes choses, au dessus de lui-même, au dessus de sa propre vie. Car il est vrai que « Plutôt mourir debout que de vivre à genoux ».

Le refus de sa condition mais également l’idée qu’il existerait une « création toute entière » animent la révolte. Ce serait ainsi des valeurs, des causes universelles qu’il faudrait se faire un devoir de défendre puisqu’elles seraient intrinsèques à la nature humaine. C’est donc le sentiment que ces valeurs seraient communes à tous les Hommes qui pousse à la révolte. Loin d’être une attitude égoïste, l’Homme ne se révolte donc pas uniquement à l’encontre d’une injustice contre lui même. Du fait de ces valeurs partagées, la révolte ne naît donc pas uniquement chez l’opprimé. L’Homme peut également réagir, en s’identifiant, en ne supportant pas de voir infliger à d’autres quelque chose que lui-même a subi sans contestation. 

Les passages choisis pour notre Camus du mois mensuel s’articuleront autour de cette idée de révolte, il s’agit d’extraits de son ouvrage L’Homme révolté, publié en 1951.

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« L’homme refuse le monde tel qu’il est, et pourtant, il n’accepte pas de lui échapper. »

« L’homme refuse le monde tel qu’il est, et pourtant, il n’accepte pas de lui échapper. En fait les hommes tiennent au monde, et dans leur immense majorité, ils ne désirent pas le quitter. Loin de vouloir le quitter, ils souffrent au contraire de ne pas le posséder assez, étranges citoyens du monde, exilés dans leur propre patrie. Sauf aux instants fulgurants de la plénitude, toute réalité est pour eux inachevée. Leurs actes leur échappent dans d’autres actes, reviennent les juger sous des visages inattendus, fuient comme l’eau de Tantale vers une embouchure encore ignorée. Connaître l’embouchure, dominer le cours du fleuve, saisir enfin la vie comme destin, voilà leur vraie nostalgie, au plus épais de leur patrie. Mais cette vision, qui dans la connaissance au moins les réconcilierait avec eux-mêmes, ne peut apparaître, si elle apparaît, qu’à ce moment fugitif qu’est la mort, tout s’y achève. Pour être une fois au monde, il faut à jamais ne plus être. Ici naît cette malheureuse envie que tant d’hommes portent à la vie des autres. Apercevant ces existences du dehors, on leur prête une cohérence et une unité qu’elles ne peuvent avoir en vérité, mais qui paraissent évidentes à l’observateur. Il ne voit que la ligne de faîte de ces vies sans prendre conscience du détail qui les ronge. Nous faisons alors de l’art sur ces existences. De façon élémentaire, nous les romançons »

« Pour finir, ceux-là font avancer l’histoire qui savent, au moment voulu, se révolter contre elle aussi. »

« Pour finir, ceux-là font avancer l’histoire qui savent, au moment voulu, se révolter contre elle aussi. Cela suppose une interminable tension et la sérénité crispée dont parle le poète. Mais la vraie vie est présente au cœur de ce déchirement. Elle est ce déchirement lui-même, l’esprit qui plane sur des volcans de lumière, la folie de l’équité, l’intransigeance exténuante de la mesure. Ce qui retentit pour nous aux confins de cette longue aventure révoltée, ce ne sont pas des formules d’optimisme, dont nous n’avons que faire dans l’extrémité de notre malheur, mais des paroles de courage et d’intelligence qui, près de la mer, sont même vertu. Aucune sagesse aujourd’hui ne peut prétendre à donner plus. La révolte bute inlassablement contre le mal, à partir duquel il ne lui reste qu’à prendre un nouvel élan. L’homme peut maîtriser en lui tout ce qui doit l’être. Il doit réparer dans la création tout ce qui peut l’être. Après quoi, les enfants mourront toujours injustement, même dans la société parfaite. Dans son plus grand effort, l’homme ne peut que se proposer de diminuer arithmétiquement la douleur du monde. Mais l’injustice et la souffrance demeureront et, si limitées soient-elles, elles ne cesseront pas d’être le scandale. Le « pourquoi ? » de Dimitri Karamazov continuera de retentir; l’art et la révolte ne mourront qu’avec le dernier homme.»

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