Puisque personne ne parlera de vous

J’ai toujours cru qu’il était facile de parler de ceux que l’on aime. Pourtant aujourd’hui, il aurait été tellement plus simple d’évoquer ces grandes personnalités que nous connaissons tous sans les connaître vraiment, que nous adulons sans aimer et pleurons sans motif raisonnable.

Je n’aurai jamais autant tergiversé sur le sujet de mon édito que lors de ces derniers jours. J’aurais d’abord voulu évoquer la disparition de Jean d’Ormesson, cet auteur à la voix suave qui m’avait tant portée le long de ses pages lyriques, qui avait tant fait résonner à mon oreille cet enchantement des mots comme on déroule un poème. Puis l’excès de cérémonial engendré par la disparition de Johnny Hallyday m’avait donné des nausées. J’avais alors déjà en tête mes répliques cinglantes contre ce fanatisme exacerbé de tous ceux appelant à des obsèques nationales. Comme la mort d’Edith Piaf avait évincée celle de Jean Cocteau, la disparition du chanteur idolâtré faisait tomber aux oubliettes la fin de mon auteur aux yeux bleus. Sur mon brouillon illisible, je m’exclamais à torts et à travers sur les funérailles gargantuesques, cette curiosité morbide, qui se préparaient. Et pourquoi lui plutôt qu’un autre ? Et n’est-ce donc pas effrayant ce culte religieux, ces larmes comme on en serait venues verser aux pieds du Christ ? Et l’argent pour toute cette fanfare, allait-il tomber du ciel ? Peut-être faudrait-il piocher dans un certain compte en Suisse ? Puis, tâcher de raisonner : N’avait-il pas été qu’interprète de ses plus grands succès ? N’était-il pas « l’idole des Français mais l’idole de beaucoup de Français » ? Méritait-il cette incandescence nationale alors que, au moment même où la foule se pressait devant son cercueil, les quartiers de Paris tremblaient des corps des mendiants qui ne passeraient pas l’hiver et que personne ne viendra pleurer ? Y a-t-il quelqu’un sur Terre qui pleure la disparition de ceux que l’on ne voit pas ?

Depuis la capitale libanaise, internet faisait des siennes. J’apercevais à grand peine les lunettes noires de Laeticia Hallyday enlacant ses enfants. Tout à coup, comme dans une réminiscence, je me suis laissée envahir par les souvenirs de cette année écoulée. Je me suis souvenue de ces trois corps que j’avais enterrés l’un après l’autre et sans lesquels il fallait continuer à vivre ; des cloches de l’Eglise vibrant à mes oreilles comme à l’Apocalypse, des larmes, des cris, et surtout des silences. Devais-je parler de ceux dont l’on parlait déjà trop ? Devais-je en rajouter encore quand mon deuil était ailleurs ? Et puis, « il ne faut pas toucher aux idoles, écrit Flaubert. La dorure en reste aux mains. »

Alors pour une fois j’abuse de mes fonctions et, puisque personne ne parlera de vous, disparus en un an, partis si brusquement, un à un, comme une malédiction, qui d’autre pourrait le faire ?

De mon enfance à l’année de mes 19 ans, mes grands-parents ont toujours fait partie de mon paysage. Comme une force invincible, une protection sans faille à laquelle je pouvais me raccrocher, de mes premiers pas jusqu’à mes premières blessures d’amour, ils étaient une présence nécessaire que j’avais cru immortelle. Dans leurs bras, j’avais appris à parler, puis à compter, à marcher, à calculer, à étudier, à coudre, à aimer, à grandir. Dans leurs bras, je suis devenue moi. Toujours aux premiers rangs de mes élucubrations comme de mes projets, premiers lecteurs passionnés de mes articles téméraires, ils construisaient en moi une confiance inébranlable. Et parfois, la fierté qui brillait dans leur regard était un motif suffisant pour vouloir avancer.

Aucun de vous trois n’avait le génie littéraire de Jean d’Ormesson. Vous n’aviez pas la voix de Johnny, ni autant d’admirateurs. Vous n’aviez pas le style de Victor Hugo, vous n’aviez pas non plus la verve de Malraux. Et pourtant, j’aurais tellement voulu, à mon tour, vous offrir tous ces beaux discours auxquels ils ont eu droit. Au fond, en aviez-vous réellement moins droit qu’eux ?

Il n’y a qu’une fois arrivé à l’âge adulte que l’on s’aperçoit à quel point il est doux d’être un enfant. Et qu’elles ont filé, toutes ces années passées entre ceux que nous aimons, ces années d’insouciance à oublier que nous ne sommes pas éternels. Et le jour où vous avez fermé les yeux pour la dernière fois, il m’a semblé qu’une page de ma vie se tournait. Envolée, l’enfant cajolée, l’enfant insouciante, l’enfant peut-être un peu trop gâtée à laquelle vous me teniez la main pour me ramener de l’école. Place à l’adulte. A 19 ans, il semble que vous ayez voulu me dire : « Allons, nous t’avons bien assez appris. Il est temps de grandir. »

Autour de mes doigts de nourrisson, il y avait 4 mains ; une seule reste aujourd’hui. La première, jouant à la poupée, me confectionnait des robes miniatures du bout de ses doigts de fée. Le deuxième, bricoleur, fabriquait des balançoires sous les grands cerisiers. Le dernier débonnaire n’avait de joie que face à mes victoires d’enfant. Saut dans le temps : ma main a un peu grandi dans vos doigts à peine flétris. Devant mes déboires de jeune pianiste, vos 6 mains applaudissent à l’unisson. L’un de vous a même la larme à l’œil ; j’ai d’ailleurs hérité de cette sensibilité débordante. Nouvelle avancée dans le temps. Ma main a bien grandi et vous la tenez un peu plus fort pour ne pas laisser s’échapper l’adolescente fébrile que je deviens. Vous voilà alors confidents de mes chagrins de jeune fille, partisans de mes cafards comme de mes joies excessives, papis câlins et papis présents ; mamie complice et mamie raisonnable. Face à mes rêves et mes ambitions, vous me dites d’aller plus loin, et votre croyance en moi est un bouleversement. Puis, le temps s’accélère. Baccalauréat en poche, il me faut m’en aller. Pour la première fois, je vous vois verser une larme. Entre vos doigts qui faiblissent, ma main a besoin de s’envoler. Mamie a le regard nostalgique. Elle se demande peut-être où est partie cette enfant qui, un peu plus tôt, vous demandait des dessins et des galettes au chocolat. Cette enfant, elle était ailleurs alors. Elle rêvait politique, ébats et réussites. Comme Aznavour que vous fredonniez tous, petite Rastignac naïve, elle rêvait de conquérir Paris.

Il y a à peine un an que la première s’en est allée. Premier effroi dans mon enfance sans nuage, première fissure dans ma bulle d’insouciance ; première main qui glisse le long de ma vie. Celle de l’homme de ta vie autour de mes doigts faiblit. Peut-être as-tu emporté avec toi un peu de ce regard enjoué, un peu de cette joie de vivre, de ce rire puissant qui était le sien. Au fil des années, je m’étais dressée de toi le portait d’un être invincible. Dans mon esprit, tu apparaissais comme un rocher solide, immortel, peut-être même intouchable. Jusqu’au bout, je sentais dans ton regard, dans tes gestes, et jusque dans les échos de ta voix, cette volonté farouche de tenir bon au-delà des tempêtes et des naufrages de l’existence. Combien de fois vous ais-je observé du coin de l’œil, toi et l’homme de ta vie, aussi complices qu’un jeune couple, et le regard toujours empli d’une douceur presque bouleversante. Je me souviens de ces matins où, enfant, je me glissais entre vous deux juste avant que le réveil ne se fasse entendre. Je sentais vos deux cœurs battre à l’unisson, au point que le mien en avait des frissons. Vous serez toujours, papi et toi, le symbole mythique, le visage émouvant, inimitable, d’un couple éternel que les plus jeunes envient.

Je n’avais encore jamais osé me demander comment la vie pouvait continuer sans toi. Je ne savais même pas que papi et toi formiez en réalité deux personnes distinctes, deux cœurs qui s’aiment plutôt que la fusion d’un seul – je ne savais pas que l’un pouvait exister sans l’autre. Je ne connaissais pas le silence qui engourdissait les murs de ta maison alors que j’avais pris l’habitude d’entendre ton pas familier remontant de la cave ; tu avais encore des épingles accrochées à ton pull et tu portais sur toi, la traditionnelle odeur des vieux tissus. Et pendant des mois et des mois, en repassant dans ce salon où tu n’étais plus, je laissais trainer mon regard sur ton sac à main muet débordant de pelotes de laine, la pointe d’un marque-page au cœur d’un livre inachevé. On aurait dit que tu étais partie en vacances. Et plus jamais pendant mes longues journées parisiennes je n’ai recu de texto, un peu maladroit, demandant des nouvelles de « la princesse ». Il n’y avait plus que dans ma tête que ta voix raisonnait encore.

Deux mains encore autour de mes doigts de jeune adulte. Mais si faibles tout à coup. C’est que la maladie soudain les ronge, et je ne peux que, impuissante, les sentir s’en aller. Quelques mois plus tard, une deuxième m’abandonne. Trop insouciante, elle avait oublié la force de ce cancer immonde, de cette bête affreuse qui nous rend si fragiles. Pourtant, tu t’étais battu jusqu’au bout, poussé certainement par l‘envie d’accomplir ce que le temps décousu ne t’avait pas permis de faire. Et dans tes derniers jours, à travers tes yeux qui nous fixaient toujours, j’aurais voulu savoir quels étaient ces rêves auxquels tu croyais peut-être encore et qui pourtant s’éloignaient sans bruit. À quoi pensais-tu, lorsque ton regard surveillait notre départ ? Qu’aurais-tu fait si, par miracle, tu avais pu te relever ? Qu’aurais-tu fait si tu avais pu retrouver, le temps d’un instant, cette maison pour laquelle tu avais tant donné ?

Alors que je n’avais pas fini mon deuil, me voilà retombée dans un deuxième. Longtemps je me suis endormie la nuit en pensant à a silhouette s’étalant sur le carrelage de la cuisine ou dans ton atelier. Dans mes rêves, je t’entends encore te lever à 5h du matin ; et je te retrouve au même endroit, le nez dans le journal et enrobé dans une délicieuse odeur de café. Et surtout, je ressens encore la pression si forte de ta main sur la mienne jusqu’au dernier jour, ton regard perçant alors que tu étais si faible, comme si, au-delà de la parole dont tu avais perdu l’usage, tu essayais de nous dire « je ne partirai pas. Je ne partirai pas. »

Deux mains sont parties et j’ai froid. L’année m’a usée ; je voudrais qu’elle finisse. De toutes mes forces, je serrai cette main veuve depuis peu. Celle du plus grand complice de mes ébats politiques, soutien de mes rêves et de mes ambitions les plus folles, fervente épaule sur laquelle m’appuyer pour aller de l’avant. Celui qui m’avait mené jusqu’à mes études et dont j’étais sans cesse en quête de l’approbation. Je voulais te serrer un peu plus fort, essayer de te ramener malgré la maladie qui te rongeait. Mais malgré toute cette force qui te caractérise, peut-être avais-tu déjà rejoint en secret celle que tu aimais.

Je me souviendrai toujours de ce jour où, alors que j’allais m’envoler à nouveau, tu m’as glissé dans la main une vieille broche de mamie en me disant « Tiens. Je veux te la donner maintenant, parce qu’on ne se reverra plus. » J’aurais voulu hurler que tu avais tort, que tu te trompais, ou peut-être même que tu mentais ; mais devant le papi malade, le papi si changé qui avait éclaté en sanglots, j’ai juste trouvé la force de te prendre dans mes bras et de te dire pour la dernière fois : « Je t’aime, papi. »

Et à peine deux mois plus tard, je passerai sur le cercueil recouvert une main tremblante. Dans ma tête, je hurlais à en mourir « pardon. Pardon de ne pas t’avoir cru. »

Aucun de vous trois n’avait le génie littéraire de Jean d’Ormesson. Vous n’aviez pas la voix de Johnny, ni autant d’admirateurs. Vous n’aviez pas le style de Victor Hugo, vous n’aviez pas non plus la verve de Malraux. Mais depuis votre départ, un gouffre immense s’est ouvert dans mon existence. J’avance ; mais votre absence est si lourde. Seule dans la capitale du pays du cèdre, j’imagine ces maisons vides. Celles que je connaissais par cœur. Celles où je reconnaissais vos pas au milieu de tous les autres. Celles où nous avons laissé tant de vous, tant de moi, tant de nous. Celles où à tout jamais, un cœur s’est éteint. Comme elles, ma tête résonne de ce mutisme profond que j’abhorre.

Où que vous soyez merci. Merci de m’avoir construite, merci de m’avoir aimée. Merci de m’avoir donné votre force. Merci d’avoir été ces mains si puissantes autour des miennes.

On s’aperçoit toujours un peu tard que la vie n’est qu’une chose minuscule contre laquelle, pourtant, le plus fort d’entre nous finit toujours par être vaincu. Faut-il être un artiste pour mériter un long article ? Qu’importe, voici le vôtre fait.

Il fallait bien le faire.

Puisque personne ne parlera de vous.

 

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