15 janvier 1919 – « Rosa la Rouge a disparu »

«-Quel est le meilleur type de régime au monde ?».  Réfléchi. Le meilleur régime est celui qui élimine nos ennemis. Et qui sont nos ennemis ? »

 -Les rouges ? 

-Exact, et quel type de régime tue le plus de communistes ? Tout simplement…les régimes communistes. Donc les régimes communistes sont les meilleurs. Les seuls à oser vraiment faire le ménage, ce ne sont pas leurs ennemis déclarés, mais leurs ancien alliés, excédés.» 

Pourquoi je retranscris péniblement cette vieille conversation de fin de soirée ? Car elle sonne comme une morale à l’égard de ceux qui croient encore au Grand Soir. Vos alliés socialistes ont du mal à supporter vos outrances. Ne troquez pas la tenue noire pour le costard-cravate, ils vous tolèrent en manif’, mais pas en cabinet. Je profite de l’anniversaire de la mort de Rosa Luxemburg (et de Karlos, son collègue oublié) pour peindre le funeste destin des idéalistes lorsqu’ils désertent la pensée pour l’action.

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Rosa Luxemburg (1871-1919)

Tout commence dans une ville portuaire du Nord de l’Allemagne, fin 1918 : la marine du Reich est décidée à chercher une dernière fois l’affrontement avec la Royal Navy, pour sauver l’empire ou couler avec lui. Ce baroud d’honneur n’est pas du goût des équipages. Les mutins, débarqués à terre, contaminent les ouvriers et bientôt tous les pavillons des navires qui relâchent à Kiel arborent le drapeau rouge. La ferveur populaire est insurrectionnelle : partis de Kiel, des conseils d’ouvriers, de marins et de soldats se forment dans tout le pays. Ce sont les sociaux-démocrates du SPD, le principal parti d’opposition, menés par leur chef Wilhem Ebert, qui héritent de la lourde tâche de négocier les conditions de la paix tout en stabilisant la révolution. Si le phénomène nous dépasse, feignons d’en être les instigateurs, se disent les députés du SPD qui, pour ne pas être pris de court par leurs collègues plus radicaux de l’USPD, proclament la République allemande. Ils font bien : quelques heures plus tard, la gauche de l’USPD, menée par Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht, proclame la République sociale allemande. Ils espéraient, comme en Russie, une prise de pouvoir par les cercles de soldats et d’ouvriers. Mais leurs délégués préfèrent transmettre la souveraineté à…une future assemblée élue. En attendant, des « commissaires du peuple » (en fait, une coalition de ministres du SPD) prennent en main le gouvernement.

La suite n’est que déceptions pour les tenants de la révolution sociale. Le gouvernement refuse l’aide économique de la Russie, et se tourne vers les Etats-Unis. Les ouvriers, pour la majorité, ne souhaitent pas se lancer dans une aventure révolutionnaire et leurs cercles font confiance aux commissaires.

Mais aux marges du jeu politique, d’autres forces sont en train de naître. Le jeune Ernst von Salomon en témoigne : élevé dans une caserne dès ses 10 ans pour rejoindre une junkerschule et devenir officier, il a vécu son adolescence bercé au rythme de la grande guerre, marqué par la monotonie des exercices et des privations, à peine interrompues par l’annonce de la mort des aînés. Il attendait son tour avec impatience. Cette fournaise où l’appelaient sa naissance et son devoir, tel était le seul avenir dont il voulait. Ses professeurs, son père, son frère étaient morts avant lui, et alors qu’il s’apprêtait à son tour à rejoindre son unité…l’armistice oblige le gouvernement à fermer les écoles militaires et à dissoudre les compagnies de cadets auxquelles il était rattaché. Leurs rêves détruits, les cadets sont livrés à eux-mêmes et contemplent les drapeaux rouges qui ont remplacé leurs cocardes tricolores rouge-blanc-noir.

9 novembre 1918, en Allemagne (image d’archive)

« Ainsi défilaient les lutteurs de la Révolution. Etait-ce donc de cette fourmilière noirâtre que devait jaillir la flamme brûlante et par elle que devait se réaliser le rêve de sang et de barricades? Impossible de capituler devant ceux-là. On ne pouvait avoir que mépris pour leurs prétentions sans fierté. Il fallait rire de leur menace, car ceux-là marchaient poussés par la faim, la fatigue, l’envie et sous ces signes-là personne encore n’a vaincu. On ne pouvait que lancer le défi à ce danger, car il portait un visage informe, le visage de la masse, de cette masse qui s’étalait là comme une bourbe molle, toute prête à emporter dans son tourbillon compact tout ce qui ne résistait pas ».  Seuls les marins trouvent encore grâce à ses yeux «le corps ceinturé d’écharpes rouges, armés de fusils et dont les visages riaient sous le béret au ruban flottant. Ils portaient d’amples pantalons, élégants et chics, et leur démarché était nonchalante. Ceux-là avaient fait la révolution, ces rudes gars qui chantaient, riaient, gueulaient et s’avançaient, robustes et sûrs d’eux-mêmes. »

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Statue de Rosa Luxemburg, à Berlin (Rolf Biebl)

La démobilisation jette sur les routes des milliers de chômeurs qui, à l’instar d’Ernst Von Salomon, ne savent pas quoi faire de leurs bras. Hors l’armée, leur vie n’a pas de sens. « La guerre les tenait, la guerre les dominait, la guerre ne les laisserait jamais échapper. Ils auront toujours la guerre dans le sang, la mort toute proche, l’horreur, l’ivresse et le fer. Ce qui se passait maintenant, ce retour, cette rentrée dans le monde paisible, froid, bourgeois, c’était une transplantation, une fraude qui ne pouvait pas réussir. La guerre est finie, les guerriers marchent toujours ». Anciens soldats déçus par la paix ou futur soldats dont l’armistice a brisé les plans, ils se rassemblent en bandes et attendent qu’on leur trouve une nouvelle guerre à mener. Contre toute attente, c’est le commissaire du peuple Ebert, un social-démocrate, qui prend ces nationalistes à son service.

Car la république allemande est en danger. Les seules forces sur lesquelles elle peut compter sont les cercles de soldats et les marins, influencés par les éléments de la gauche la plus radicale. Déjà, la Bavière est indépendante de fait. Déjà, des envoyés de Lénine passent clandestinement inspecter la situation, se renseignant auprès des communistes du KPD, l’ex-ligue Spartakiste de Rosa Luxemburg. Ceux-là ne veulent pas qu’on détourne la révolution de son but final : la fin de la monarchie n’était qu’une étape, les soviets sont à l’arrivée. Les soldats ralliés à la République, supposés maintenir l’ordre, fraternisent avec eux. Alors, coincé entre les nationalistes et les marxistes, Ebert, l’homme de gauche, tend la main aux moins menaçants à court-terme. En secret, il demande aux volontaires démobilisés de ne pas se disperser et de continuer à s’entraîner. De s’organiser en bataillons paramilitaires, les freikorps. Un nom bien choisi : il évoque les pages les plus glorieuses de l’histoire militaire prussienne. C’est le nom de ces volontaires qui, lorsque tout était perdu face à l’Autriche ou contre Napoléon, se rassemblaient dans un ultime sursaut et dont l’enthousiasme renversant restaurait la patrie. Il leur dit que l’Allemagne aura bientôt à nouveau besoin d’eux pour défendre l’empire, cet empire que les Alliés veulent dépecer aux conférences sur la paix. Mais leur premier ennemi ne sera pas forcément aux frontières….

Le préfet de police de Berlin, notoirement de gauche, s’indigne devant ces choix et préfère distribuer des armes aux milices ouvrières. En même temps, ses hommes fraternisent avec les émeutiers de gauche qu’ils sont censés arrêter. Ebert comprend qu’un bras de fer s’engage. Nul n’est surpris lorsque le préfet est limogé. Encore moins lorsqu’en réponse, le parti communiste, le KPD, déclenche une insurrection dans Berlin. Mais jusqu’où iront les socialistes du SPD pour remporter l’épreuve de force ? Gustav Noske, ministre de la guerre, n’avait-il pas déclaré, quelques jours auparavant « Il faut que quelqu’un fasse le chien sanguinaire : je n’ai pas peur des responsabilités. » Ils sont conscients que les bolcheviks de Russie, à quelques kilomètres de là, n’ont aucune pitié pour les socialistes comme lui. Rosa Luxembourg salue d’ailleurs le combat de Lénine contre ces « mencheviks ». Et déjà autour d’elle gravitent des envoyés de Moscou. Noske et Ebert ont fait leur choix. Ils ne seront pas les menchéviks d’Allemagne. Ils rappellent les quelques soldats les plus sûrs. Leur exemple convaincra le reste de la troupe d’obéir. Et il les renforce des freikorps qui attendaient avec impatience qu’on leur donne l’ordre d’agir. C’est jouer avec le feu. On sait que ces hommes, libres et armés, ne rentreront pas ensuite dans leur niche. Que ceux qu’on envoie pour étouffer une révolution sociale pourront un jour lancer une révolution nationale. C’est un risque à courir.

Les communistes, à Berlin, comprennent qu’ils ont perdu. Ils espéraient qu’une partie

Karl Liebknecht (1871-1919)

des troupes se joindraient à eux. Mais placés entre les soldats loyalistes et les freikorps nationalistes, les régiments les plus à gauche n’ont pas d’autre choix que d’obéir au ministre. Alors, il ne reste plus qu’à attendre. Rosa Luxembourg a le temps d’écrire un dernier article, L’ordre règne à Berlin, le 14 janvier. Le lendemain, elle et Karl Liebknecht sont arrêtés et torturés par des paramilitaires. Qu’en faire ? L’officier responsable parle avec le ministre Noske, qui est formel : hors de question que les intellectuels du KPD soient relâchés. Mais il se refuse aussi à envoyer un ordre écrit pour les fusiller. Alors, il faut mettre sur pied une petite mise en scène. Liebknecht est descendu d’un camion puis abattu lorsque le camion repart, pour « tentative d’évasion ».  Rosa Luxembourg est montée dans un véhicule, battue et, lorsqu’elle ne bouge plus, achevée d’une balle. Son corps, jeté dans un fleuve, ne sera retrouvé qu’en mai.

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Bertolt Brecht (1898-1956)

« Rosa-la-Rouge aussi a disparu /Le lieu où repose son corps est inconnu /Elle avait dit aux pauvres la vérité /Et pour cela les riches l’ont exécutée » chante Brecht. Il se trompe. Ceux qui l’ont tuée n’étaient pas plus riches qu’elle. Et après avoir, bien malgré eux, sauvé la République, les freikorps refusent de reposer leurs fusils. Ernt von Salomon, qui les a rejoints, témoigne : « Ce que nous voulions, nous ne le savions pas. Mais ce que nous savions, nous n’en voulions pas. ». Il  Lui et ses camarades partent, clandestinement, poursuivre la lutte contre le traité de Versailles. Ils mèneront la guérilla dans les pays baltes, la Sarre et la Pologne : « Car ici pour la première fois dans l’Allemagne de l’après-guerre, la lutte s’offrait libre de tout problème. L’appel nous avait frappés en plein cœur, il avait tué sur-le-champ toute réflexion, toute hésitation. Ce pays était allemand, il était menacé et nous marchions, prêts à verser notre sang pour le reprendre. ». Et lorsqu’ils reviendront des frontières, membres des sociétés terroristes de la Sainte-Welhme, de l’Organisation Consul ou plus tard des SA du parti nazi, ils seront prêts à se retourner contre la main qui les avait nourris. Avant d’assassiner un ministre SPD, Ernst von Salomon pensera : « Si nous n’osons pas maintenant la chose suprême,  peut-être sera-t-il ensuite trop tard pour des siècles. Ce qui bouillonne en nous fermente aussi dans tous les cerveaux qui comptent, mais ne peut prendre forme que sous la contrainte d’une activité sans relâche. »

Quant à la pauvre Rosa, elle n’a droit qu’à une anecdote dans les mémoires de Salomon : celui-ci se souvient de la répression de Berlin, à laquelle il a pris part, et notamment du transfert d’un intellectuel du KPD : « Ce qu’il advint plus tard de cet agitatur, nous ne l’avons jamais su. » Mais nous apprîmes bientôt ce qu’il advint de Karl Liebknecht et de Rosa Luxemburg. Nous l’apprîmes le 16 janvier. Et le 19 janvier, le peuple allemand, libre et souverain, élit son parlement.

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