« La BD permet de faire comprendre au lecteur que les historiens travaillent avec leur imagination »- Sylvain Venayre

Île d’Yeu, 2017 : Molière, Marie Curie, Jules Michelet, Jeanne d’Arc et Alexandre Dumas sont réunis dans un minibus. Ils décident alors de déterrer et de s’emparer du cercueil du maréchal Pétain. Non, il ne s’agit pas là d’une blague macabre mais du début d’une bande dessinée : “La Balade Nationale”. Durant 128 pages, toutes ces figures de l’Histoire française effectuent un tour de notre pays afin de se rendre sur les premiers lieux qui ont façonné la France. Leur but ? Se pencher sur les origines de la nation française, tout en en échangeant diverses anecdotes qui ont marqué notre pays. Notons que cet ouvrage est le premier volume d’une nouvelle collection, intitulée “L’Histoire dessinée de la France” (éditions La Découverte / La Revue Dessinée). Amusante, didactique, intéressante, cette série qui comptera vingt tomes est dirigée par Sylvain Venayre. Professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Grenoble, et maître de conférence à la Sorbonne de 2002 à 2013, il a accepté de répondre à mes questions.

 

Comment est née l’idée de traiter l’histoire de France en BD ?

Ce sont les éditeurs qui ont eu l’idée, et précisément La Découverte, une maison d’édition à l’origine spécialisée dans les sciences humaines. Elle avait envie de faire rentrer la BD dans les collections sérieuses d’Histoire. Après, ils se sont aperçus qu’ils n’avaient pas du tout d’expérience en BD, que cela nécessitait un travail éditorial important. Ils se sont donc associés avec La Revue Dessinée, et m’ont contacté immédiatement, car il n’y a pas beaucoup d’historiens qui font de la bande dessinée et aussi parce que je venais de faire un livre sur les origines de la France : ça les intéressait.

Justement, le premier tome, “La Balade Nationale”, s’intitule aussi “Les Origines”. Vous l’avez co-écrit avec le dessinateur Etienne Davodeau : comment s’est organisé votre travail avec lui ?

Nous avons travaillé pendant deux ans. Nous sommes allés sur tous les lieux où passent nos personnages. On savait sur quels lieux on pouvait développer tel ou tel aspect des origines de la nation. Par contre, on a ajouté certains lieux qui n’étaient pas prévus. Puis on a écrit les scènes sur place, au-delà du schéma général, et le fait de voir les lieux permettait de mieux imaginer les scènes !

Les personnages sont vraiment différents, comment les avez-vous sélectionnés ?

On voulait des personnages qui permettent de parler d’un peu de tout : hommes et femmes, nés sur le territoire actuel de la France ou d’ailleurs (Marie Curie est née en Pologne, Dumas à Haïti), on voulait des gens qui appartiennent à toutes les périodes de l’histoire depuis que la France existe, c’est-à-dire depuis la fin du Moyen-Âge, avec Jeanne d’Arc pour le XVe, Molière le XVIIe, Dumas le XVIIIe, Michelet le XIXe et Curie le XXe.

Portrait de Sylvain Venayre ©Ulf Andersen
Sylvain Venayre © Ulf Andersen

Concernant ces personnages, comment arrivez-vous à concilier l’intrigue, leur histoire dans la BD, avec l’histoire de France que vous traitez ?

Ce n’était pas très simple, il fallait rester dans les clous de la réalité historique et les personnages ne pouvaient pas faire n’importe quoi. Il fallait en même temps qu’il y ait une petite intrigue, tout en restant dans ce que l’on sait de leur vie.

Vous avez joué sur l’anachronisme de ces personnages…

C’est le principe même de notre livre, c’est de ne pas faire un roman historique ! Dans un roman historique, le romancier utilise des livres d’histoire et fait son intrigue après, puis invente énormément. Son lecteur ne fait jamais la différence entre ce qui vient de la documentation de ce qui vient du romancier. Nous, on voulait faire une leçon d’histoire, et le truc le plus efficace pour cela, c’est qu’il y ait des choses complètement anachroniques !

S’ajoute à cela le parti-pris du format, en BD…

On a choisi un parti-pris qui sera celui des vingt volumes de la collection : ne pas faire une BD réaliste ! On le voit avec l’intrigue qui est fantaisiste, mais aussi dans le dessin, car en ne tentant pas de reproduire la réalité, les dessinateurs créent une prise de distance avec le passé, s’éloignent de l’interprétation du passé, et on est donc bien dans la leçon d’histoire ! Puis on sait très bien que Marie Curie ne conduit pas de Renault Trafic avec Jeanne d’Arc à côté ! Là, on sait qu’on est dans de la fantaisie, pour tous les lecteurs (y compris pour les jeunes lecteurs), il n’y a pas d’ambiguïtés : ils savent bien ce qui vient de l’imagination des auteurs (tout ce qui est complètement fantaisiste) et tout le reste, qui est donc l’Histoire. On n’est pas comme dans un film à costume avec de la reconstitution. Si on prend l’exemple de Jeanne d’Arc qui, sur une planche de la BD, se regarde dans le miroir de la voiture et dit : “je ne ressemblais pas à ça”. La BD permet de la représenter, et permet surtout au lecteur d’expliquer ce que l’on sait sur elle , c’est-à-dire peu de choses. Puis la BD permet de faire comprendre au lecteur que les historiens travaillent avec leur imagination parce qu’il y a pleins de trous dans la documentation, et on est contraint de savoir ce qu’on sait et ce qu’on ne sait pas dans l’histoire, ce qui relève de la supposition.

Un historien doit donc supposer ?

Oui, et les personnages le disent en observant les pierres levées (qu’on a appelées “menhirs” ou “dolmen” à la fin du XVIIIe siècle). Comme on ne nous a laissé que des pierres levées et pas de texte avec, on est bien obligé d’interpréter tout cela. Et c’est pourquoi il y a des conflits d’interprétation, et la BD non-réaliste peut les mettre en scène, tout comme elle met en scène tout ce que l’on ne sait pas. On voulait montrer comment travaillent les historiens.

File:Etienne Davodeau 2011-12-09.jpg
Etienne Davodeau lors d’une séance de dédicace du livre Les Ignorants dans la librairie de Beaupréau (Maine-et-Loire)

Le métier d’historien a dû, je l’imagine, fortement évolué. Si l’on revient donc sur ce rapport BD/Histoire/Historien, que pensez-vous, avec du recul, de “L’histoire de France en Bandes Dessinées”, publiée par Larousse dans les années 1970 ?

J’ai lu ça avec passion quand j’étais gosse ! Mais nous, on s’est vraiment positionné différemment. On n’a pas utilisé de dessins réalistes, alors que ce n’étaient que des dessinateurs réalistes à l’époque. Et puis surtout, cette histoire de France en BD des années 1970, en la relisant, on s’aperçoit qu’elle n’était pas vraiment de la bande dessinée la plupart du temps… Il y a un texte en haut de la case, et une image qui l’illustre, parfois les personnages parlent avec des bulles. Même si ça ressemble à une bande dessinée, ça se rapproche surtout des histoires de France illustrées qu’il y avait à la fin du XIXe.

Et depuis, qu’est-ce qui a changé sur le fond, sur l’angle adopté ?

Ce que ne questionne pas “L’histoire de France en Bandes Dessinées”, c’est le récit national. Le récit national, c’est l’expression qu’on a inventé il y a une trentaine d’années, pour critiquer la façon dont on s’est mis à écrire l’Histoire au XIXe siècle. A ce moment, dans tous les pays d’Europe, on s’est mis à écrire l’Histoire des nations comme si elles étaient des individus, on faisait un récit national comme une biographie. Et c’est pourquoi, avec “L’histoire de France en Bandes Dessinées” de Larousse, on va plutôt avoir tendance à se poser la question de savoir si ces connaissances sont d’une part bien assurées, et d’autre part quel était l’usage politique qu’on pouvait en faire.

En disant “l’usage politique”, cela rejoint l’idée d’instrumentalisation. L’histoire est-elle souvent instrumentalisée ?

Elle l’est tout le temps. Ce n’est pas la peine de nous faire croire qu’on pourra produire une histoire qui sera complètement apolitique. Il vaut mieux expliquer à chaque fois en quoi tel événement peut faire l’objet d’une interprétation politique. Par exemple, on a répété pendant très longtemps que la première date de l’histoire de France, c’était la fondation de Marseille, vers 600 avant J-C, parce que cela permettait d’expliquer que la France était née d’une colonie grecque, ce qui permettait de montrer que la France se rattachait à la civilisation antique la plus prestigieuse. C’est vrai aussi pour ceux qui prennent le baptême de Clovis et qui visent à montrer que la France est une vieille nation chrétienne ou encore eux qui prennent comme origine la conquête de la Gaule par César (ce qui signifierait que la France est directement issue de la civilisation romaine). Tout cela est vrai, il y a eu tous ces évènements, mais il faut distinguer ce que les historiens peuvent identifier comme des faits (conquête de la Gaule, fondation de Marseille) de l’interprétation de ces faits, de leur utilisation d’un point de vue politique, car ce sont à chaque fois des présupposés idéologiques.

Et ceux qui affirment que la France débute suite à la Révolution française ?

C’est une autre opinion, une opinion politique, qui peut être défendable. D’autant que c’est au lendemain de la révolution française que l’on s’est mis à écrire l’histoire du peuple français depuis les Gaulois. Cela s’est fait après la révolution, pour montrer que l’histoire n’est pas que celle des rois, mais aussi celle de la nation.

Attardons-nous maintenant sur la forme. Il existe aujourd’hui de très nombreuses BD didactiques (Economix, la collection La petite bédéthèque des savoirs, des livres comme “Une histoire populaire de l’Empire américain” d’Howard Zinn…) : est-ce que ce format est une mode ?

La Revue Dessinée a été fondée sur ces principes là, c’est-à-dire le reportage en BD. Il faut distinguer deux choses très différentes : vous avez d’une part des adaptations de l’histoire en BD (comme l’a fait Howard Zinn ou encore Benjamin Stora avec la guerre d’Algérie). Dans ce cas, la motivation principale est la vulgarisation. Et puis il y a ceux qui proposent des créations, des œuvres originales avec pour une part une ambition de vulgarisation, mais aussi le fait de créer quelque chose de neuf, par l’association d’un historien et d’un auteur de son univers. Etienne Davodeau a posé son style, et chaque dessinateur pose le sien. Tout dépend du couple historien-dessinateur, deux autres auteurs auraient fait quelque chose de très différent !

Chaque volume comprend des dossiers composés d’articles qui complètent le sujet de la BD : pouvez-vous préciser l’objet de ces dossiers ?

Les couples d’auteurs sont libres de les mettre à la fin ou de les intercaler entre plusieurs chapitres. S’ils veulent tenir un récit complet de 110 pages comme dans le tome 1, ils mettent le dossier à la fin, mais cela est compliqué à tenir et certains le font entre les chapitres, car il ne faut pas oublier que les historiens ne sont pas scénaristes au départ et qu’ils peuvent être plus à l’aise avec le chapitrage. L’idée (et c’est d’ailleurs ce que fait La Revue Dessinée aussi) est d’utiliser toutes les associations possibles entre le texte et le dessin. Vous pouvez associer les planches et le dessin avec des bulles, ou associer des dessins à des textes, qui peuvent contredire le texte, nuancer des textes, s’en moquer… Tout est possible dans l’association du texte et du dessin aujourd’hui. Il faut savoir que lorsque l’on a de gros paragraphes, il vaut mieux les mettre dans des textes avec des caractères d’imprimerie plutôt que des les écrire manuellement, comme dans une BD, car cela fatigue moins le lecteur.

Ce lecteur justement, parlons-en. Peut-être que le format BD avait pour but d’attirer un lectorat plus jeune, que pensez-vous du rapport qu’ont aujourd’hui les jeunes à l’histoire de France ?

C’est une grande question ! Habituellement les livres d’Etienne Davodeau sont plutôt des livres d’adultes. Une grande partie des gens qui ont acheté la BD sont aussi des adultes. Puis, pour les jeunes, ils ne réagissent pas tous de la même façon. Il y en a qui aiment l’histoire, d’autres non. C’est aussi l’un des enjeux de la collection : faire une histoire de France qui s’adresse aux Français d’aujourd’hui. Or il y a beaucoup de Français aujourd’hui (y compris les jeunes), dont les parents ou grands-parents viennent de l’étranger, et même parfois d’anciennes colonies ou d’ailleurs, et qui ne se reconnaissent pas nécessairement dans une histoire de France linéaire, uniquement centrée sur le territoire. C’est aussi à cela que servent les personnages de Dumas et de Marie Curie. C’est quelque chose que les historiens font beaucoup en ce moment depuis une bonne dizaine d’années, c’est de montrer que l’histoire de France est inséparable de l’histoire de très nombreux territoires éloignés de la France, c’était d’ailleurs le sens du sujet de “L’Histoire mondiale de la France” de Patrick Boucheron [Seuil/2017].

Ces ouvrages sont-ils à mettre entre les mains de professeurs d’histoire ?

Je pense que oui, et j’en ai d’ailleurs discuté avec des professeurs d’histoire au moment de la sortie du premier livre. Mais cela aussi dépend des programmes, de l’âge des élèves. Mais par contre, dans le tome 1, tout le passage qui se déroule sur la place de la Nation, où on explique les deux conceptions différentes de la République, avec la république démocratique d’une part, et la république sociale de l’autre, ce sont des choses qui sont dans des programmes au lycée, en 1ère notamment. Des profs enseignent cela à partir de photos de la statue “Le Triomphe de la République” de la place de la Nation ; ils peuvent très bien enseigner cela à partir de trois planches issues de la bande dessinée (et je sais qu’il y en a qui le font) !

Quels ont été les retours, y compris les critiques ?

On n’a eu aucune critique de la part des historiens et les seules étaient dans la presse, et concernaient les dossiers, leur légitimité et se demandaient s’ils n’étaient pas plutôt préférable qu’il n’y ait que de la BD, mais c’était un choix des éditions et on ne tiendra pas compte de cette critique. J’aimerais ajouter que même si vous m’avez moi au téléphone, il faut savoir qu’il y a derrière une très grosse entreprise éditoriale, avec des éditeurs, des graphistes, des commerciaux… Ce n’est pas une initiative d’amateur ! Lancer comme ça sur 5 ans une série de 20 albums, c’est assez conséquent !

 

Espérons que cette interview vous aura donner envie de découvrir les BD de cette série et que cette histoire de France dessinée vous ouvrira davantage sur l’histoire de notre nation ! Notons au passage que Sylvain Venayre et Etienne Davodeau seront en dédicace au festival international de la BD à Angoulême, l’après-midi du jeudi 25 janvier et durant la matinée du vendredi 26 janvier.

 

© Images fournies par les éditeurs (La Revue Dessinée/La Découverte)

Une réflexion sur “« La BD permet de faire comprendre au lecteur que les historiens travaillent avec leur imagination »- Sylvain Venayre

  1. Merci pour cet article, des idées très intéressantes !
    C’est vrai que les progammes d’histoire ne sont pas toujours très adaptés au(x) contexte(s) actuel(s) et peuvent parfois désintéresser les élèves… Et c’est dommage car la France est un pays qui à la chance d’avoir une histoire très riche et diversifiée…

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