« Je n’ai plus le temps »

Je suis débordé(e)”, “J’ai trop de choses à faire”, “Je suis trop occupé(e) en ce moment”. Combien de fois ai-je entendu ces phrases, et combien de fois les ai-je moi-même prononcées…Combien de fois ai-je sorti l’excuse magique du “temps” pour expliquer un manque d’attention, un manque d’énergie, un manque d’envie, un manque de fraîcheur. Le temps, cette magnifique notion inventée par nous, par les Hommes. Oui, le temps n’existe pas. Enfin si, mais que depuis que nous avons décidé qu’il existait. Un chien, un chat, un lion, une girafe, une fourmi, une abeille, se demandent-ils un seul instant quelle heure il est ? Non. Échouent-ils à se réaliser pour autant ? Non plus.

Suite au magnifique édito de ma rédactrice en cheffe, j’ai eu une envie de réagir, mais pas dans l’instant. Non, je voulais prendre mon temps pour bien penser à ce que j’avais ressenti en lisant cet article. Charlotte nous parlait d’une phrase d’Albert Camus : “Nous n’avons pas le temps d’être nous-mêmes, nous n’avons que le temps d’être heureux”. Je vais peut-être commettre un crime de lèse-majesté (à la fois envers le grand Albert Camus et envers la (presque) aussi grande Charlotte Meyer) : je ne souscris pas à cette phrase. Cela me regarde, me direz-vous, et puis comment, moi, jeune journaliste en herbe, du haut de mes 20 ans, puis-je oser critiquer un si grand écrivain qui a tant apporté à la littérature française ? Et bien, je vais ici tenter de vous expliquer, de la manière la plus humble qui soit, pourquoi on a le temps d’être nous-mêmes, et que c’est le plus important.

Etre heureux, quel grand mot. Oui, effectivement, aujourd’hui, dans nos rayons de libraires, de plus en plus de livres sur “le bonheur” fleurissent et sont vendus ? Alors, complot, coup marketing, réel besoin ? Sans doute un peu de tout ça. Mais essayons de voir un peu plus en profondeur ce phénomène. Les livres qui nous vendent, parfois, et cela se ressent, sincèrement, parfois d’une manière davantage “capillotractée”, le bonheur, sont, à mon humble avis, loin d’être inutiles. Pour autant, croire que lire un livre pourra nous rendre plus heureux, c’est se faire de fausses illusions. Croire que la vie peut être un jardin rose où tout est beau, tout se passe bien si on le décide (ce que dit la “pensée positive”, en somme), est tout aussi illusoire. Et la chute peut être encore plus brutale après. C’est ce qui m’est arrivé. A partir du moment où l’on se dit que l’on doit être heureux, c’est précisément à ce moment-là que le bonheur risque de s’éloigner. Peut-être pas dans l’immédiat, mais à terme, lorsque les circonstances seront moins favorables (et cela arrive pour tout le monde, plus ou moins intensément, à des moments différents de notre vie), on se demandera où est-ce qu’on a échoué, pourquoi l’on a pas réussi à être heureux. Donc devrait-on jeter tous ces livres à la poubelle et nommer ceux qui les écrivent des “charlatans”, des “vendeurs de rêves”?

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Non, bien au contraire. Parce que dans tous ces ouvrages (ou dans une bonne partie d’entre-eux, en tout cas), si l’on va chercher un peu plus loin et si l’on ne s’arrête pas au titre, on peut trouver des enseignements précieux. Suis-je schizophrène, me demanderez-vous ? Dabord dire que ces livres peuvent nous donner de faux espoirs, puis dire qu’en fait ils contiennent des enseignements utiles ? Oui, c’est bien ce que je dis. Oui, parce que ce qui peut changer une vie, ce n’est pas la lecture d’un livre, c’est sa compréhension profonde.

Un livre peut changer une vie, c’est vrai, mais le parcourir ne suffit pas. Parfois, il faudra le relire plusieurs fois. D’autres, une lecture attentive suffira à nous faire changer notre vision du monde. Mais croire que ces livres relèvent des outils-miracles, c’est non seulement illusoire, mais aussi dangereux, parce que cela peut provoquer d’énormes désillusions. Le moment où la lecture de ces livres devient utile, c’est précisément le moment où on arrête de vouloir à tout prix qu’ils nous rendent heureux, le moment où on arrête de courir compulsivement derrière le but “être heureux”.

Parce que, au-delà du fait que le bonheur soit une notion purement subjective et non interchangeable d’une personne à l’autre, le rechercher avec compulsion ne le fera pas venir à vous. J’en reviens donc à la phrase de Camus évoquée précédemment. On a le temps d’être heureux, oui, mais on a aussi le temps d’être malheureux. On a le temps d’être amoureux, mais on a aussi le temps de ne plus l’être. On a le temps d’être en forme, tout comme on a le temps d’être fatigué. Pour résumer, on a juste le temps d’être. Et c’est peut-être cela le plus beau. La recherche de perfectionnement, l’envie de devenir meilleur est une caractéristique que partagent tous les êtres humains, de tous temps, peu importe la manière dont cela se manifeste. Personne ne vous dira “je veux être moins bien demain qu’aujourd’hui, j’aspire à devenir une moins bonne personne”. Et si l’on croit que les livres de développement personnel n’existent que depuis quelques décennies, je demanderai : qu’est-ce que sont donc la Bible, le Coran, les livres sacrés de toute religion, les écrits des philosophes grecs, …? A leur façon, ils prônent tous une manière de vivre, pour l’individu et pour la société. Un peu comme pour les livres de développement personnel de nos jours.

Mais là où se situe “le piège” (que nous nous construisons nous-mêmes), c’est de s’attacher absolument à l’accomplissement d’un but déterminé. S’attacher, c’est à dire conditionner l’essence-même de notre personne à la réussite de ce but déterminé. “Je serai vraiment moi si ceci, si cela, …”. Combien de fois je me suis dit cette phrase ! Mais arrêter de s’attacher, cela ne veut pas dire qu’il faudrait arrêter de faire des efforts pour atteindre le but que l’on s’est fixé. Au contraire, cela veut dire réaliser tous les efforts nécessaires pour les atteindre, mais ne pas se sentir “inférieur” à la vision que l’on s’est fixés de soi si l’on ne les atteint pas. Attention pour autant, il faudrait pas trop s’attacher au fait de ne pas trop s’attacher.

C’est donc en cela que je me trouve en désaccord avec cette phrase d’Albert Camus. Nous n’avons pas le temps d’être heureux, nous avons juste le temps d’être. Etre, pas au sens d’exister, de bouger, de faire. Etre, au sens d’être présent dans son intégralité là où on se situe, donc, maintenant. La vie ne peut qu’être faite de moments roses. Etre heureux voudrait alors plus dire “accepter” qu’être toujours dans un état de joie intense à tout instant de sa vie. Peut-être que le bonheur, le vrai, se trouve là, en acceptant que l’on ne peut pas toujours être heureux.

On en revient donc à l’amorce de mon article. “Je n’ai plus le temps”, phrase la plus prononcée par moi et mes connaissances, sans doute, derrière “Je suis trop occupé(e)” ou devant “Je suis fatigué(e)”. Le temps, il s’agit donc de le prendre. Cela ne veut pas dire “trouver un créneau de 5 minutes dans la journée pour faire une pause”, pour après passer cette pause à regarder continuellement son fil d’actualité facebook. Cela veut dire ne pas regarder l’heure pendant un temps indéterminé et ne pas s’en soucier. Cela veut dire s’arrêter de faire quoi que ce soit, regarder dehors et essayer de voir de la beauté dans ce que l’on voit. Cela veut dire ne plus penser aux 150 000 choses à faire dans la journée, mais regarder un peu autour de soi et s’en détacher.

Simple, tout ça ? Non, au contraire. Très dur. Même le Dalai-Lama ne pourrait prétendre qu’il ne se soucie jamais de son avenir, qu’il ne pense pas à tout ce qui lui reste à faire, qu’il ne regarde pas l’heure sur sa montre de temps en temps. Mais peut-être qu’en commençant par arrêter de nous juger sur comment nous nous comportons et en agissant comme nous voudrions être, sans conditionner notre personnalité à la réussite de ces actions, nous ferions tous un énorme pas en avant. Nous n’avons rien à voir avec notre ego, nous sommes bien plus que ça, et les réussites extérieures seront toujours infiniment moins importantes que les réussites intérieures.

Les pendules du Monde sont déréglées, oui. Parce que nous allons vite, oui. Trop vite. Parce que nous faisons tout le temps, sans prendre le temps d’être. Alors peut-être qu’au final, pour régler les pendules du Monde, il faudrait juste un peu dérégler les nôtres.

 

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