L’écriture inclusive : le féminisme se trompe t-il de combat ?

Je me permets en guise d’introduction de vous rappeler ces quelques chiffres plus que révoltants. Une femme sur sept est agressée sexuellement au cours de sa vie, l’écart de salaire entre les hommes et les femmes demeure de 24%, la différence de retraite perçue est de 42%, une femme meurt tous les trois jours sous les coups de son conjoint, 82% des Françaises de moins de 17 ans ont déjà été victimes de harcèlement de rue et une femme passe en moyenne 4 heures 38 par jour à s’occuper de ses enfants et à effectuer les taches ménagères. « Bien que la langue française soit indéniablement sexiste, le féminisme ne se trompe t-il pas de combat ? N’y aurait-il pas des combats plus importants à mener ? », me direz-vous. Je ne peux alors que vous clamer en guise de réponse que tout est lié.

LA REPRODUCTION DES INÉGALITÉS: LE RÔLE DE LA SOCIALISATION

L’apprentissage de la langue, au même titre que les jouets genrés offerts aux enfants, les construit, façonne leurs identités futures. Dès leur plus jeune âge, par des mécanismes inconscients nous faisons intérioriser à nos enfants un rôle préalablement défini pour eux : pourquoi offrir une poupée à une petite fille ? Pour qu’elle développe un « instinct maternel» ? Qu’elle soit douce ? Une cuisinière, un aspirateur, un costume de princesse et du maquillage : est-ce vraiment ce dont un petite fille de 7 ans rêve ? N’est ce pas plutôt ce que la société lui fait aimer afin qu’elle comprenne le rôle qui lui a été préalablement attribué en tant que « fille » ? Par le biais de ce processus de socialisation, nous leur faisons intégrer inconsciemment le rôle et les qualités qui sont attendues d’elles : « maternelle », « coquette », « bonne cuisinière »,  « douce », «belle », « sensible », « superficielle », « peureuse » etc. Des caractéristiques qui définissent parfaitement la gente féminine n’est-ce-pas ? Mais n’avons-nous pas tout fait pour qu’il en soit ainsi ?

Chacun de nous a, en effet, des idées préconçues de ce qui doit être attendu d’une fille et d’un garçon. Des idées que nous transmettons de génération en génération et qui perpétuent les inégalités entre les hommes et les femmes et les violences liées au genre. Une étude démontre que nous avons tendance à attribuer des qualificatifs différents à nos enfants alors qu’il ne sont que nourrissons. Selon cette étude, la majorité des parents considère que si une petite fille pleure, c’est qu’elle est triste. Au contraire, un garçon qui se mettrait à pleurer exprimerait de la colère. L’enfant est alors défini dès l’enfance en fonction des prénotions que nous avons nous-mêmes inconsciemment intégrées. Le rôle de la fille, en est alors réduit à un être faible pouvant pleurer pour exprimer sa tristesse. A contrario, celui du garçon, bien plus fort, peut déjà, à quelques mois, démontrer sa colère.

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Affiche contre les jouets sexistes : « Apprends à récurer, ma fille » via Flickr © Jeanne Menjoulet

L’apprentissage de l’écriture et des règles de grammaire joue un rôle similaire en faisant intérioriser à un enfant des normes sociales. « Si vous êtes un groupe de 7, même s’il n’y a qu’un seul garçon le masculin l’emporte sur le féminin, ainsi il faut écrire : Yann et ses sœurs sont beaux » leur apprend-on alors qu’ils/elles ne sont encore qu’en classe préparatoire. De même, comment leur faire comprendre qu’elles pourront briser ce plafond de verre du haut de leur 6 ans si certains métiers, généralement de pouvoir, ne semblent pas accessibles à la gente féminine : Comment pourraient-elles alors rêver d’être un agent de Police, un chef d’équipe ou encore un pompier ?

L’actrice française, Catherine Arditi a il y a une semaine réalisé une vidéo dans laquelle elle déclare : « La langue française est sexiste, vous ne me croyez pas ? Il y a une blague à ce sujet, une vieille blague mais très éclairante :  »Un courtisan c’est un homme que l’on voit auprès du roi, une courtisane c’est une pute. Un entraîneur, c’est un homme qui entraîne les sportifs, une entraîneuse c’est une pute. Un homme facile, c’est un monsieur agréable à vivre, une femme facile c’est une pute. Un homme public, c’est quelqu’un de connu. Une femme publique c’est une pute. Un professionnel, c’est un homme carré, sérieux. Une professionnelle, une pute. Et vous pouvez continuer longtemps comme ça avec  »gagneur » ou  » péripatéticiens », qui étaient les disciples d’Aristote, malheureusement ça marche très bien aussi […] le vocabulaire, les mots que l’on emploie peuvent se révéler être profondément machistes »

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MADAME, MONSIEUR LES ACADEMICIEN.NE.S : UN PETIT RAPPEL HISTORIQUE ?

Le 26 octobre dernier, les académicien.ne.s furent chargé.e.s de débattre sur la féminisation de la langue française, c’est ainsi qu’il adoptèrent unanimement la déclaration suivante :

« Prenant acte de la diffusion d’une « écriture inclusive » qui prétend s’imposer comme norme, l’Académie française élève à l’unanimité une solennelle mise en garde. La démultiplication des marques orthographiques et syntaxiques qu’elle induit aboutit à une langue désunie, disparate dans son expression, créant une confusion qui confine à l’illisibilité. On voit mal quel est l’objectif poursuivi et comment il pourrait surmonter les obstacles pratiques d’écriture, de lecture – visuelle ou à voix haute – et de prononciation. Cela alourdirait la tâche des pédagogues. Cela compliquerait plus encore celle des lecteurs. »

Cette autorité, avant tout morale, s’oppose donc frontalement à cette écriture inclusive. Il semble toutefois que l’Académie française se soit à de multiples reprises opposée aux tentatives voulant rendre la langue française moins sexiste. Ils se sont opposés à la féminisation des titres alors qu’en 1984 Yvette Roudy avait créé une commission de terminologie qui y était dédiée. En 1997, lorsque certaines ministres estimaient nécessaire qu’elles soient appelées « Madame la Ministre », ils/elles ont également émis un avis défavorable. Une troisième campagne prit place en 2002 lorsque que le gouvernement de Lionel Jospin soutenait la féminisation des titres et des fonctions. Cela provoquant également la résistance de l’Académie française : Les académicien.ne.s avaient alors «émis une fin de non recevoir et rappelé le rôle des genres grammaticaux de notre langue».

Ainsi, certain.e.s estiment que l’usage de l’écriture inclusive « détruirait la langue française» ,  pour d’autre ce serait « trop compliqué » ou encore  « inutile ». Il serait temps de prendre, au contraire, en considération l’importance de la socialisation pour lutter contre les inégalités, à la racine, avant qu’elles ne surgissent et soient intégrées inconsciemment. Les inégalités de salaires, de retraites, les violences conjugales etc. doivent évidement être des luttes de premier plan, mais mon objectif premier est de tenter de vous démontrer que tout est lié, que la langue française est un outil parmi d’autres faisant intérioriser aux enfant des règles sexistes. Ce processus de socialisation, d’intériorisation d’un certains nombre de normes et valeurs dès l’enfance est un des facteurs de la reproduction des inégalités et des violences liées au genre.

© L’image de couverture est de VINCENT MATALON pour FRANCEINFO

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