Les Guêpes, ou de l’émotion dans les prétoires

« De tout temps les tribunaux ont exercé sur moi une fascination irrésistible. En voyage, quatre choses surtout m’attirent dans une ville : le jardin public, le marché, le cimetière et le Palais de justice. Mais à présent je sais par expérience que c’est une tout autre chose d’écouter rendre la justice, ou d’aider à la rendre soi-même. Quand on est parmi le public on peut y croire encore. Assis sur le banc des jurés, on se redit la parole du Christ : Ne jugez point » – André Gide, Souvenirs de la Cour d’Assise

Dès l’aube, 2018 a vu les badauds se précipiter aux pieds des prétoires. Drames nationaux ou drames familiaux, affaires internationales, viols, meurtres ou affaires d’Etat, cette année semble nous avoir fait renouer avec nos anciennes amours des tribunaux. Ecrans allumés, twitter en effervescence, facebook bouillonnant, c’est à se demander si la justice a lieu sur les bancs des accusés ou dans nos fils de notifications. Des intrusions douteuses aux spectacles comiques, nous semblons avoir tous été atteints par le virus de Philocléon, magnifique invention d’Aristophane rendu fou par sa manie de juger. Oisif plutôt que curieux, alléchés sans doute par des histoires aussi dramatiques que charismatiques, nous nous pressons autour des aéropages comme des mouches engluées autour du miel. Au fond, Dumas n’avait-il pas raison lorsqu’il écrivait que « pour les personnes nerveuses qui cherchent les émotions, il n’y a pas de spectacle qui vaille celui-là. »

Dans le lot des procès affriolants, il y a celui dont on a oublié qu’il était affaire de justice. Depuis deux semaines, le jugement de Jawad Bendaoud semble davantage se situer entre l’opéra bouffe et la comédie de boulevard. Les médias du haut de leur perchoir l’avaient signalé bien à l’avance : « on va bien se marrer ». Etrange manière d’annoncer un procès d’une telle ampleur quand l’on songe au paroxysme de larmes véhiculé par BFM TV au moment des attentats de 2015. Je ne reviendrai pas sur le déroulé du procès – d’autres journalistes, plus informés et plus présents que moi, sauront vous en satisfaire. Evitez cependant nos médias les plus traditionnels : emportés dans la frasque comique et les rires de l’assistance, ils semblent diffuser depuis quelques jours la critique du nouveau film sorti dans le cinéma du coin. Plus de 20 jours d’audience, 400 parties civiles représentées par 80 avocats ; pas de doute, le cinéma français a mis les moyens. Et les chaines de télévision n’avaient pas manqué d’en faire la pub, passant et repassant en boucle la vidéo de l’interpellation du coupable. « Imbécile de foire », « débile », « racaille », nos navets comiques en prennent pour leur grade.

A nous préparer à glousser pendant trois semaines autour d’un procès hors norme, on en oublierait presque que le dindon de la farce est accusé de recel de malfaiteur terroriste. On en oublierait aussi cette nuit de l’horreur, les rues angoissantes de Paris, les corps morts sur la chaussée. L’enfer. On en oublierait que dans la salle étaient présentes toutes ces victimes marquées à vie, ces familles en deuil, des rescapés venus chercher un peu de justice dans un coin de tribunal. Il y a cet ancien boxeur qui ne peut plus se déplacer, cette mère célibataire qui ne reverra plus son fils, celui-là encore qui ne voit que des corps déchiquetés toutes les fois qu’il s’endort. Et il y a ces victimes dont on ne parle pas, tous ces anciens résidents de l’immeuble où Jawad Bendaoud avait installé son squat et qui, depuis deux ans, attendent dans un foyer de pouvoir toucher ne serait-ce qu’un centime des assurances, de la mairie ou de l’Etat alors qu’ils doivent rembourser les prêts de leurs appartements détruits. Comme tout réconfort, n’avons-nous qu’un show à leur offrir ? L’émotion du 13 novembre s’est-elle déjà évaporée au profit du lynchage comique ?

« Ridendo moles castigat », disait Molière : « En faisant rire, elle corrige les mœurs ». Au cœur du « procès » de Jawad Bendaoud resurgit la question on ne peut plus évoquée depuis un certain 7 janvier : peut-on rire de tout ? Confortablement installé devant mon article, mon lecteur s’apprête sans douté déjà à me chanter sa tirade rabelaisienne sur le rire qui guérit les plaies. Et dans certaines situations, à la manière d’un Guido Orefice, n’est-il pas préférable de rire ? Va-t-on nous reprocher de nous amuser ? Nous empêcher de nous esclaffer après un tel drame ?

Et si, comme toute antidote, le rire devait être modéré ? Rire de tout ne signifie pas rire sans cesse. Rire de tout, c’est se permettre de sourire en toute circonstance ; mais, pour reprendre un adage populaire « les blagues les plus courtes sont les meilleures. » Au lendemain du 13 novembre, la France avait besoin de rire. Dénudée, fragilisée par le drame, envahie par le deuil, rire était salvateur. La répétition en boucle de la vidéo de Jawad, maintes fois reprise, parodiée, retouchée, a joué un rôle important dans la légèreté de l’après-deuil. Mais deux ans plus tard, s’agit-il encore de s’amuser ? Deux ans après s’être payé gratuitement la tête de celui qui participa, consciemment ou non, à la mort de 130 personnes, ne sommes-nous pas lassés ? Rire de tout, la question se pose encore. Mais si la réponse est positive, rions de tout en sachant nous arrêter avant de nous étouffer. Aujourd’hui, à l’heure où les victimes recherchent à calmer des plaies encore vives, il n’est plus temps de rire. Et si vraiment vous ne pouvez-vous en empêcher, riez de tout, mais mieux vaut le faire en silence. Je ne parle pas de bienséance publique ; je parle d’humanité, d’un peu de compassion, d’une feinte de compréhension. Le temps d’un jugement, restons de marbre face au spectacle d’un Bendaoud. Elle empêche la douleur de certains de s’exprimer.

Oui, rire parfois est une indécence. Cette semaine, tous les médias focalisant leurs papiers et émissions sur « les moments les plus funs du procès de Jawad » nous ont prouvé qu’ils n’étaient pas encore assez mûrs pour que l’on puisse honnêtement les qualifier de « journalistes ». A vous, collègues d’infortune qui avez tourné ce procès en un vulgaire navet comique, ne participez pas à la destitution d’une profession qui pourrait encore être noble.

Jawad Bendaoud lors de son procès pour recel de malfaiteurs terroristes, le 26 janvier, avec sa veste de l'équipe du Borussia Dortmund
Jawad Bendaoud lors de son procès pour recel de malfaiteurs terroristes, le 26 janvier, avec sa veste de l’équipe du Borussia DortmundCrédit : Benoit PEYRUCQ / AFP

Dans cet esclandre médiatique, le procès de l’horreur a été quelque peu englouti. Pourtant, l’affaire Larry Nassar méritait un peu plus d’intérêt. Larry Nassar, c’est ce médecin à l’origine du plus grand scandale sexuel de l’histoire du sport américain. 265, tel est le nombre de ses victimes qui se sont manifestées jusqu’à présent. Des jeunes femmes connues ou pas du tout, des gymnastes effondrées, des adolescentes détruites, des vies défigurées. En 20 ans, le célèbre médecin a détruit trop de vies pour que l’on puisse le réaliser. En plus de cela, le mouvement lancé par les interventions des victimes ne semble pas s’essouffler, et leur nombre de cesse de grimper depuis le début du procès. Dans la salle d’audience, pas d’ambiance de one man show cette fois. C’est dans un silence glaçant que les jeunes femmes, célèbres ou inconnues, prennent tour à tour la parole pour dénoncer leur bourreau. Certaines ont la trentaine, d’autres seulement 15 ans ; le crime ne regarde pas le nombre des années.

« Jamais je n’ai voulu ressentir de la haine. Mais ma haine envers vous est sans limite. Larry Nassar, je vous hais. »

« J’ai l’impression qu’il a pris une part de moi que je ne peux pas récupérer. »

« Larry Nassar est le mal. Il est un criminel de la pire espèce. »

 Nous sommes loin des répliques insolites mêlant Ben Laden, Granolas, Snoop Dog et Kangourous. Les images du procès, enregistrées par la CNN, donnent froid dans le dos. Ici, pas de rires, pas de spectacle, pas même un sourire. Et face à ses victimes, la bouche cousue, tête baissée, le bourreau ressemble presque à cet anti héros camusien qui préférât n’être qu’une ombre muette à son propre procès.

Même peine à perpétuité.

L’absurde en moins.

Et si cette affaire semble avoir encore peu de résonnance en France, le jugement de Tariq Ramadan ne fut pas plus léger.

De l’émotion dans nos prétoires ; mais pas seulement des rires. D’ailleurs, le carrelage des tribunaux est bien plus adapté aux drames qu’aux comédies douteuses.

Larry Nassar, médecin de l’horreur. © Paul Sancya/Associated Press

Du spectateur emporté, il ne suffit que d’un pas pour devenir le spectateur voyeur. De toute évidence, notre manière de suivre l’affaire Alexia Daval pourrait remettre en question la transparence des drames familiaux. Surtout lorsque l’affaire en question a l’allure d’un roman de Marie Higgins Clark. Happés par un meurtrier-victime, curieux-rejeté, lynché-défendu, le déchainement de certains internautes parait parfois inquiétant. Il est vrai que ce personnage à la culpabilité certaine mais que l’on cherche à adoucir a le charisme d’un Julien Sorel : les meurtres passionnels ont un temps fait couleur de l’encre ; aujourd’hui, ils abreuvent twitter. Faut-il garder ces procès publics au risque de provoquer l’esclandre sur les réseaux sociaux ? Ou bien les dissimuler au risque de garder sous couvert les horreurs qui se jouent encore au 21ème siècle : pédophilie, féminicide, violences conjugales, et pire encore ? Là réside toute la difficulté de la justice qui devrait être à la fois transparente et intouchable. Ou tout du moins un peu plus respectueuse de ses victimes.

Du jugement au spectacle, internet agit aujourd’hui comme une perpétuation du tribunal. Et si nous ne pouvons céder à la tentation d’être à la fois juge et spectateur, cessons de nous croire au cirque. De toute l’histoire de la justice, je ne connais de procès comique que celui de Figaro

« Je vais vous dire la maladie de mon maître. C’est… l’amour des tribunaux. Juger est sa passion ; il se désespère s’il n’occupe pas le premier banc des juges. La nuit, il ne goûte pas un instant de sommeil. Ferme-t-il par hasard les yeux, la nuit même, son esprit observe encore la clepsydre. L’habitude qu’il a de tenir les suffrages fait qu’il se réveille en serrant ses trois doigts, comme celui qui offre de l’encens aux dieux à la nouvelle lune… Son coq ayant chanté le soir, il dit que des accusés avaient sans doute gagné ce pauvre animal pour l’éveiller plus tard qu’à l’ordinaire. A peine a-t-il soupé, qu’il demande sa chaussure ; il court au tribunal avant le jour, et s’endort, comme une huître, au pied de la colonne. Sa sévérité lui fait toujours tracer sur des tablettes la ligne de condamnation, et il revient, comme l’abeille et le bourdon, les doigts chargés de cire. Dans la crainte de manquer de cailloux pour les suffrages, il entretient chez lui une grève qu’il renouvelle sans cesse. Telle est sa manie, et les observations ne font que l’exciter davantage. » –  Aristophane, Les Guêpes

 Au moins, soyons rassurés sur une chose : notre manie de juger n’est pas une maladie contemporaine puisqu’elle a traversé les siècles. Et qu’importe, puisqu’il faut s’en accommoder. Dans quelques semaines, quand les jugements ci-dessus se seront évanouis, nous irons à la manière d’un Dandin « nous délasser à voir d’autres procès. »

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