Esprit critique es-tu là ?

« Si la tour de Babel n’avait pas existé, il eût fallu l’inventer » Karl Popper

Tandis que toutes les idées, même les plus ineptes, peuvent être exprimées, seules quelques-unes rassemblent un quorum d’adeptes ; et rien, ni démonstrations ni discours, sinon l’intérêt personnel, ne se montrent assez persuasif pour les en détourner. Avec une minutie d’orfèvres, et son œil américain, l’observateur parmi les plus pointus distinguera altermondialisme et ultra-libéralisme, nationalisme et radical-socialisme. Il nuera de trop, n’amalgamant point ces uniates à une seule et même Église, celle dont l’aube liturgique consacre le libéralisme. Les uns réclament plus de libertés économiques, cependant que d’autres, cagots pour une part, réclament une plus grande débauche d’expression. Entendez un espace médiatique davantage représentatif, pour hotter leurs pampres idéologiques – au nom du pluralisme. Que plateaux et productions élargissent leur gamme chromatique ! Stupéfiant spectacle qu’une armée de loups, plutôt qu’une poignée, qui sans démordre s’invectivent ! Qu’en retiendrait-on ? Une cravate ou un décolleté bien ajusté, une expression acérée parmi mille autres mots… Nous aimerions dans le débat d’idées tant d’apprêts, mais rares sont les discussions critiques. Les studios restent des arènes de cestes ; nuls ne s’écoutent mais tous se contestent. Chacune des parties s’en revient avec ses convictions, si sous ces masques de choreutes, et sous leurs déclamations, plus fanatiques que lyriques, s’en cachent de réelles – et sans qu’il ne les ait examinées.

Il est remarquable que dans une démocratie libérale, qui consacre la liberté d’opinion, personne n’en fasse grand usage, tandis que tous se récrieraient, non sans raison, à la seule idée qu’on s’imagine la leur ôter. Nos persécuteurs, nos inquisiteurs, et leur fanatisme n’ont pas été renversés pour que chacun des affranchis sacre son propre despote et ses propres lubies. Au prix de quelques tyrans, nous en avons couronné mille autres, sur lesquels règne l’intraitable déraison. Brisant les robustes chaînes qui, nous interdisant l’expérience de nos limites, nous interdisaient l’expérience de notre licence, celle de notre humanité, nous envions éclairer un nouveau sentier, plus sinueux que tous ceux qui furent empruntés par quelques anachorètes. Librement carrossable, l’esprit critique fut piétiné par l’univers tout entier, et tous s’y perdirent, incapables d’en suivre le fil caillouteux – c’est aujourd’hui un chemin chaotique dont la piétaille se détourne.

Le criticisme consiste en la tempérance de l’esprit. Il ne poursuit point un rationalisme aveugle, mais une prudente circonspection, qui, loin d’être l’incarnation d’une épée neutre, nous recommande l’usage de la défiance, tant vis-à-vis des idéologies les plus péremptoires que des prétendues saillies de la raison. Nous blasphémons le saint esprit ; et le sanhédrin qui s’en réclame n’est point le dernier à le couvrir d’injures – son discernement a les paupières lourdes.

L’économicisme demeure le plus pernicieux de ses dogmes creux, dictés de la chaire télévisuelle et de l’autel universitaire à un parterre d’oies la panse vide, et dont les suppliques s’amalgament en un kyrie pépiant. Ils prennent la physique pour modèle, et s’imaginent appliquer ses principes à leur triste discipline… combien sont-ils bigles pour ne pas s’étonner du barathre qui les sépare ? Les physiciens sont revenus – il y a un siècle – à ce précepte : la méthode scientifique circonscrit un domaine spécifique de vérités, et ses énoncés n’ont de valeur scientifique que par leur conformité à cette méthode. Nous ne prétendons plus découvrir la réalité en tant que telle, mais des images toujours plus nettes. Foin de l’absolutisme de quelques économicistes, qui n’ont point fait de l’esprit critique une de leur vertu ! D’ailleurs, c’est pris dans ses doutes que Descartes élabore sa nouvelle méthode, et pris dans ses conclusions aporétiques que Kant élabore son criticisme. Comment s’oriente-t-on dans la pensée ? Personne ne peut sérieusement pratiquer les sciences sans arpenter, en dépit de ses ahans, l’ardu sentier qu’inaugure le déontologue. Les sciences demandent à être pensées, le rationalisme à être dompté, le débat à être gravide.

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