Dien Bien Phu

Dien Bien Phu. Ce nom qui résonne à travers la jungle aurait dû mettre en garde les Américains. Peine perdue. Dix ans après l’échec des troupes d’élite françaises, les Gis de l’oncle Sam pénètrent à leur tour dans le boueux delta du Mékong.

Les Vietnamiens sont un peuple valeureux, qui a toujours su payer son indépendance de son sang, versé généreusement contre les tribus khmères du Cambodge, les légions Han de Chine puis, enfin, les troupes française. Pour les Français, le temps presse : en 1949, la victoire de Mao en Chine leur fait comprendre le danger du communisme en Asie. Ils 1.jpgacceptent donc de négocier avec les nationalistes modérés : Large autonomie, monnaie nationale, soutien militaire accru… Tout est fait pour bâtir un Viet-Nâm libre, proche de la France et hostile à Pékin. Le chef de l’état est une figure traditionnelle, l’empereur Bao Dai. Et les généraux qui ont le pouvoir (puisque 40 pourcent du budget est consacré à la défense) sont des notables, qui ont été formés dans les meilleurs lycées et académies militaires de la métropole.

Mais l’influence de la Chine, les inégalités terribles, l’impossibilité de la réforme agraire, tout concourt à renforcer le poids des communistes, bien implantés dans les villages depuis l’invasion japonaise. Le gouvernement, appuyé par les soldats français qui assistent l’Armée nationale vietnamienne, ne contrôle bientôt que les villes. La guérilla décime les rangs des soldats français, notamment les jeunes officiers tels le lieutenant Bernard de Lattre de Tassigny : à vingt-trois ans, il est tué à la tête de ses hommes lors de l’attaque de son campement, et son corps transpercé de quatre-vingt blessures est enterré en présence du commandant en chef des forces françaises en Indochine, le maréchal de Lattre de Tassigny, son père.

Pourtant, ce sacrifice remporte peu d’écho dans la métropole, où les membres de la CGT et du PCF sabotent l’effort de guerre : des grévistes refusent de charger les cargaisons de matériel à destination de l’armée, des manifestants huent les convois de blessés que l’on rapatrie, et des ouvrières sabotent les grenades dont on équipe les soldats.

2.jpgPersonne ne se soucie du sentiment d’abandon qu’éprouvent ses soldats. Après tous, ils sont volontaires. Les conscrits du service militaire ne sont pas envoyés en Indochine, ceux qui y vont sont des professionnels du combat, des militaires de carrière, des soldats de métiers sans grand lien avec la société civile. S’ils meurent, seule l’Armée les pleurera. Certains sont des aventuriers engagés dans les troupes coloniales, d’autres des soldats maudits qui se cachent dans la Légion Etrangère pour oublier et faire oublier qu’ils étaient dans le mauvais camp quelques années avant. D’autres encore, étaient adolescents pendant la seconde guerre mondiale, et trouvent dans l’armée le seul métier qu’il ont pu apprendre. Aventuriers en rupture de ban, anciens soldats de l’Axe, résistants mal préparés à la paix, leur sacrifice ne manquera pas à la métropole qui préfère les oublier.

L’état-major a l’idée de bâtir un camp retranché, au beau milieu du territoire que contrôle le Vietminh : défendu par les troupes d’élites françaises et vietnamiennes, il constituera une véritable épine dans le pied des communistes, une épine qui devrait peser lourd à la table des négociations. Le vietminh ne peut ignorer un tel camp, si près de son territoire. Et s’il l’attaque à découvert, hors de ses cachettes, il sera détruit. En tout cas, c’est l’analyse de l’état-major français. Mais l’armée le sait bien, face à un problème, il y a toujours deux solutions : la bonne, et celle de l’état-major.

Le 13 mars 1954 donc, les premiers obus tombent dans le camp français. Première surprise : l’ennemi dispose de canons d’un calibre supérieur à ce que l’on pensait, abrités hors de portée des contre-tirs français. Le commandant de l’artillerie du camp, le colonel Le Piroth, se suicidera dans sa chambre en dégoupillant une grenade contre lui, ne supportant pas son impuissance.

La deuxième surprise : le Viet Minh a des camions. Se faisant, il peut se déplacer plus 3.jpgrapidement autour du complexe, une plaine à l’échelle de fantassins à pied, mais une cuvette à l’échelle d’adversaires motorisés, capables de se déplacer rapidement vers les sommets entourant la position. Là encore, l’état-major et les renseignements n’ont pas anticipé l’aide dont était capable le colosse chinois. Les français sont pris dans la trappe où ils pensaient attirer l’ennemi. Et le pire est à venir. Isolés, puisque les avions de ravitaillement sont empêchés par les tirs d’artillerie, les Français ne reçoivent des renforts qu’au compte-goutte, tandis que les obus pleuvent autour d’eux. Les légionnaires, pour fêter dignement l’anniversaire de Camerone (où soixante-deux des leurs ont tenu tête à deux-mille mexicains), en sont réduits à tenter un audacieux coup de main dans les lignes ennemies pour dérober un peu d’alcool.

Pourtant, à Paris, l’optimisme règne. On négocie la fin de la guerre et le sort des soldats n’est plus qu’une variable d’ajustement, même si on feint de croire à une assistance aérienne américaine qui bombarderait l’artillerie ennemie. L’étau se resserre de jour en jour. Le ravitaillement aérien est bientôt impossible. Frustrés, une poignée de soldats qui s’étaient portés volontaires pour être aussi parachutés dans la cuvette, sont laissés à Hanoi. Parmi eux, le lieutenant Le Pen ne se doute pas que sa « malchance » vient probablement de lui sauver la vie. Son destin n’est pas en Indochine.

Le 13 mars, des bombardements massifs sur la position Béatrice coûtent la vie à des dizaines de légionnaires. Puis un assaut humain submerge les survivants, qui se replient vers des positions moins exposées, pendant que des Viets fous de rage se jettent sur les barbelés pour permettre à leurs frères d’armes de passer par-dessus leur corps. Le lendemain, des tirailleurs algériens sont obligés à leur tour d’abandonner la position Gabrielle, malgré les renforts qu’on leur a dépêchés. Cela dit, le chef des assaillants, le général Giap, a perdu trop d’hommes pour continuer l’offensive. Il se contente donc de re-bombarder les positions, notamment l’aéroport du camp. Dès lors, les blessés ne peuvent plus être évacués, et sont donc gardés dans un hôpital de fortune, creusé dans le sol, sous les bombardements, avec les congaïs du bordel militaire comme infirmières.

Les succès se font de plus en plus rares. Deux raids des bataillons parachutistes coloniaux parviennent à détruire quelques canons, et, ainsi, à desserrer un peu l’étau antiaérien autour du camp. Ils parviennent même à récupérer les positions Eliane et Dominique, mais perdent tant d’hommes qu’ils ne peuvent pas les conserver, et doivent les abandonner, cette fois définitivement.

Peu à peu, les attaques quotidiennes réduisent les liaisons à l’intérieur du camp, dont la4 défense devient une succession d’exploits sans coordination. Par exemple, dix hommes résistent pendant huit jour sur une position perdue jusqu’à la fin de la bataille, oubliés des autres. A la fin, les deux survivants sont capturés. Un peu plus loin, un lieutenant d’artillerie refuse d’obéir aux ordres d’abandonner sa position. Il laisse volontairement s’approcher les Viets, puis fait brusquement tirer les canons qu’il avait dissimulés. Par trois fois, il piège l’ennemi et désobéit à ses chefs, avant de mourir d’un éclat d’obus.

En mai, lors de l’assaut final, la surface du camp a tant diminué que les corps à corps  s’imposent au milieu des balles et des bombardements. Le gouvernement envoie l’ordre de reddition. Le colonel de Castries, à la tête du camp, fait sauter le matériel et transmet l’ordre aux colonels qui dans un premier temps refusent de capituler. Enfin, Isabelle, nommée comme les autres positions, d’après une des maîtresses du commandant, tombe en dernier. Cent-cinquante de ses hommes parviennent à s’échapper et à rejoindre une colonne de secours de deux-mille indigènes Hmongs, tribu opposée au Vietminh.

Les trois milles parachutistes vietnamiens engagés avec les français sont séparés et exécutés. Tout comme les prostituées vietnamiennes au service de l’armée française. Pour les survivants, une longue captivité commence, dont trois hommes sur dix seulement verront la fin.

Parachuté pendant la bataille où s’affirme son bataillon parachutiste colonial, capturé et envoyé dans des camps d’où il ne sortira que pour une autre guerre, le colonel Bigeard écrira : « Je pense souvent à ces hommes morts debout, fauchés en plein combat, en pleine jeunesse, sans avoir connu la déchéance ni la vieillesse. » Il demande, sans succès, à reposer parmi eux, sur l’emplacement de la bataille. On le lui refuse. Alors, il s’y rend de son vivant « J’ai toujours dit que je ne retournerais à Diên Bien Phu que réduit en cendres, larguées en parachute. Pourtant, quarante ans après, j’y suis revenu pour rendre un dernier hommage à ces jeunes de 20 ans, morts pour la France. » Et la rédaction de Combat ne peut que s’y associer.

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