Idælis

Dessin : Frogg’ (@koopafro)

 

Aujourd’hui, c’est la journée mondiale du conte. Et quelle plus belle occasion de vous raconter une histoire ?

Il était une fois, une petite fille aux jolies bouclettes blondes. Éléonore avait six ans et n’était pas née dans un château : sa famille vivait dans une tour, mais elle était délabrée et dans une banlieue pauvre. Dans sa chambre, il n’y avait pas de lit à baldaquins, seulement un sommier inconfortable et une tringle à rideaux mal accrochée au mur, de laquelle pendaient des draps tachés. Parfois, tout lui tombait sur la tête en pleine nuit : on était bien loin de son monde rêvé. Pourtant, elle y croyait dur comme fer. Chaque soir, son père lui lisait des histoires de princes charmants surgissant pour sauver leur princesse, des aventures extraordinaires de dragons et de fées. Son tour viendrait un jour, elle en était certaine. Mais rien ne la sortait du monde réel. Quand elle serait plus grande, sans doute.

dragonPour patienter, elle dessinait. Mais toujours rien ne se passait. Dix ans plus tard, elle n’avait plus vraiment espoir. Ses rêves s’étaient évaporés en grandissant et elle allait sans doute devenir une adulte comme les autres. Le monde n’était pas aussi merveilleux qu’elle l’avait cru, finalement. L’année précédente, son père était mort subitement d’une crise cardiaque, la laissant complètement désorientée et elle n’avait aucun réel projet pour le futur. Seuls ses dessins, accrochés aux murs, témoignaient encore des rêves et ambitions qu’elle avait eues alors. Elle ne les regardait plus, jusqu’à ce froid jour de novembre :

– Ce sont tes dessins ?

– Oui.

– Ils sont jolis.

Mathilde était jolie, elle aussi. C’était une petite brune avec de très longs cheveux qui lui tombaient sur les reins, la seule véritable amie qu’elle avait. Assises à même le sol, elles préparaient un exposé. D’un air songeur, l’invitée s’approcha pour regarder de plus près les couleurs posées sur le papier.

– Mais tu sais, un dragon ce n’est pas vraiment comme ça.

– Quoi ?

– Il n’a pas d’ailes et ses naseaux sont moins proéminents. Tu n’en as jamais vu ?

– Ca n’existe pas, arrête tes bêtises.

Après un soupir, Mathilde leva les yeux au ciel et balaya l’objection d’un revers de la main.

– Bien sûr que si. Il y en a un chez moi, il s’appelle Flou.

– Tu dis n’importe quoi.

– Ne sois pas coincée dans le monde terre à terre, s’il te plaît.

– Ce n’est pas être terre à terre, c’est être réaliste. Même si les dragons existaient, ils ne seraient pas gentils. Et Saint Georges ? Et Siegfried ?

– Le propre des contes, c’est d’être racontés, réécrits et déformés au fil du temps … Ils en ont fait des tonnes, mais souvent la réalité était différente.

Le sourire enfantin ne disparut pas de ses lèvres, malgré le scepticisme non dissimulé fee-1321466_640d’Éléonore. Elles n’en parlèrent plus pendant le reste de l’après-midi, et le sujet fut oublié derrière le train-train quotidien. Oublié, le monde merveilleux ? Pas vraiment. La jeune blonde y pensait sans cesse, surtout quand son regard s’arrêtait sur ses vieux dessins. « Ne sois pas coincée dans le monde terre à terre », les mots résonnaient en boucle. Elle ne voulait pas y rester. Et si c’était vrai ? C’était bizarre. A vrai dire, Éléonore n’y croyait pas. Ce n’était pas une question d’âge, juste … du bon sens ? La question l’occupa une bonne partie de la semaine, puis elle décida : ce serait une blague, un chat avec des ailes en carton ou une peluche, qui sait.

Aussi fut-elle particulièrement surprise quand elle entendit un grondement devant la porte d’entrée en arrivant devant chez son amie. Ce n’est que quand Mathilde ouvrit la porte qu’elle prit la mesure de son erreur. Il y avait bien un dragon, ça oui. Environ trois mètres de haut, des écailles violettes et de grandes cornes sur le haut de la tête. Un dragon. Un vrai, grand, gros dragon.

– Alors ?

– Waouh. C’est un dragon.

– Oui.

– Un dragon. Tu as un dragon.

– J’ai compris, oui. Un dragon.

– MAIS ÇA N’EXISTE PAS.

Mathilde lui lança un regard dubitatif. Flou était toujours debout devant elles, la tête un peu inclinée sur le côté. Il poussa Éléonore du bout des naseaux pour quémander une caresse et, l’espace d’un instant, elle se demanda si elle n’allait pas s’évanouir. Mais non. Prenant une grande inspiration, elle posa timidement la main sur le front de l’animal qui en frémit de contentement.

– Donc … Un dragon. Enfin je veux dire, tu l’as depuis quand ? Où tu l’as trouvé ?

– Il vient de l’île sur laquelle j’ai grandi.

– Très bien. Et elle est où, cette île ?

– C’est compliqué. Idælis n’est pas dans le monde que tu connais.

– Pourquoi personne ne sait qu’il y a des dragons ?

– Flou est le seul à vivre ici. Les autres ne viennent pas, pour ne pas qu’on les chasse. Tu imagines, si les gens savaient … Il y aurait une espèce de plus à détruire.

Éléonore hocha la tête sans répondre, absorbée dans sa contemplation de la créature qui était désormais couchée dans le vaste couloir. Quelques larmes perlaient au coin de ses yeux : après tant d’années, elle constatait finalement qu’une partie de ses lectures n’était pas erronée. Elle touchait du doigt ses rêves d’enfant ; son monde imaginaire était en fait un peu réel.

– Est-ce qu’il y a aussi des princes et des chevaux blancs ?

– Non … Désolée. Il n’y en a plus. Enfin, pas dans le sens où tu l’entends du moins.

– C’est-à-dire ?

– Il n’y a plus d’hommes en armure qui délivrent des jeunes filles en détresse des griffes des méchants dragons. Une armure, c’est très cher et les dragons sont gentils, sauf si on les embête. Mais il y a des garçons charmants quand même.

Pour ne pas rester dans le couloir, elles se rendirent dans la chambre spacieuse de Mathilde. Il y avait un grand lit de fer forgé, des bibliothèques et une immense fenêtre  ouvrant sur un petit jardin fleuri. Le dragon prit place dans un panier qui semblait être le sien et se mit instantanément à ronfler, pendant que les deux adolescentes s’allongeaient côte à côte. Éléonore voulut savoir plein de choses sur l’île dont Mathilde était originaire et elle lui répondit du mieux qu’elle pouvait, consciente de l’importance qu’avaient ces informations à ses yeux. L’intérêt qui luisait dans les prunelles bleues lui plaisait.

– Un jour, on pourra y aller ensemble si tu veux.

*

Et c’est exactement ce qu’elles firent. Aux vacances suivantes, elles prirent l’avion. Ensuite, Mathilde les guida à travers une ville jusqu’à un petit port. Là, elles montèrent dans un petit bateau et Éléonore fut fascinée par la manière dont les cheveux de sa conductrice s’agitaient sous la force du vent. Enfin, l’embarcation se heurta au sol terreux d’un îlot et le conducteur, un très grand monsieur à la barbe proéminente, leur fit un signe avant de repartir. Puis elles attendirent.

– Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?

Éléonore réalisait, un peu inquiète, qu’elles se trouvaient complètement seules au beau milieu de la mer. Pourtant, l’air frais du large et le paysage bleu à perte de vue ne l’effrayaient pas du tout.

– Encore quelques minutes de patience.

mouton

Un mouton surgit de derrière un bosquet et s’approcha, arrachant des touffes d’herbe pour les mâchonner sans se presser. Face à leur absence de réaction, il s’approcha de Mathilde qui lui tapota le haut de la tête à trois reprises.

 

– Salut, vous voulez aller sur l’île ?

– Bonjour Alfred ! Oui, s’il te plaît.

– Pas de souci, je m’en occupe.

Il s’éloigna d’un pas bondissant.

– Un mouton qui parle, donc.

– Ce n’est pas vraiment un mouton … longue histoire, sourit Mathilde.

Alfred fit quelque chose et le sol disparut sur un cercle de plusieurs mètres de rayon. Éléonore ouvrit grand les yeux et découvrit ce qui ressemblait à un tunnel. Elles s’y engouffrèrent après avoir salué le mouton, qui fit réapparaître l’herbe.

 

carte

 

Au bout d’un très long couloir de terre, une grande porte de bois que Mathilde poussa. Le spectacle qui se déploya sous leurs yeux était incroyable, droit sorti d’un conte : il y avait des fées, des lutins, des elfes, des magiciens et bien d’autres créatures fabuleuses. Tout ce petit monde bourdonnait joyeusement dans ce qui ressemblait à un immense marché, et Éléonore se concentra pour essayer d’identifier ce qui se vendait. Dans l’ensemble, c’étaient des choses qui lui semblaient familières, mais pas seulement : certaines plantes ne lui disaient rien, ni même les fruits sur les gros gâteaux que vendaient une elfe menaçante. Une naine passa près d’elles, brandissant un collier de petites perles au-dessus de sa tête pour qu’il soit visible par les passant·es.

 

 

– Achetez ce collier, il vous protégera de ce qui vous effraie !

Fascinée, la petite blonde suivit du regard la marchande qui s’éloignait.

– Tu le veux ?

Mathilde n’attendit même pas de réponse de sa part avant de se lancer à la poursuite de la naine au collier. Elle fut obligée de lui attraper la main pour ne pas la perdre dans la foule, et s’excusa rapidement auprès de toutes les personnes qu’elles bousculaient dans leur course. Enfin, la vendeuse entendit les cris et se retourna. Elle énonça sèchement un prix qu’Éléonore ne comprit pas, mais qui fit grimacer l’autre jeune fille. Sans se démonter, elle proposa donc autre chose et son interlocutrice finit par céder. Quelques secondes plus tard, le collier reposait sur la gorge pâle de la blonde.

necklace

Pendant tout le reste de la journée, elle ne cessa de faire tourner le pendentif entre ses doigts. Les jeux de lumière créaient des reflets changeants à la surface du verre, bleutés, verts ou même dorés.

– Il est si joli, répéta-t-elle pour la quinzième fois.

– C’est vrai qu’il est vraiment beau.

Leur promenade les mena ensuite à l’écart de toute l’agitation, dans des chemins plus calmes. Seules quelques personnes attablées devant des échoppes rompaient le silence environnant. Il y avait aussi un petit garçon à la peau bleue, prostré dans un coin. Il devait avoir quatre ans, cinq tout au plus ; sa silhouette était si frêle que c’était difficile à dire. Éléonore voulut aller vers lui, mais Mathilde la retint.

– Il ne faut pas.

– Pourquoi ?

– C’est comme ça. Allons-nous en.

Sur le moment, Éléonore n’osa protester face à la rudesse inhabituelle de son ton. Quelque chose clochait. Alors, quelques minutes plus tard, elle brisa le silence inconfortable :

– Pourquoi était-il tout seul ?

Mathilde gardait les yeux rivés devant elle, refusant de la regarder en face et de répondre à sa question. Pensait-elle qu’elle allait renoncer à savoir ? C’était mal la connaître.

– Explique-moi.

– Il a sûrement perdu ses parents.

– Et alors ? Personne ne peut s’occuper de lui ?

– Non. Ce n’est pas possible.

– Il n’y a pas d’orphelinat ?

– Il n’est pas des nôtres. Il vient sûrement de Siriathiml, de l’autre côté des montagnes.

– Mais quelle importance ? C’est à peine un enfant ! Il faut le protéger !

– Tu crois vraiment que ce monde est parfait ? Il ne l’est pas. Ici aussi, des choses peu glorieuses ont lieu.

– Vous n’auriez pas dû l’appeler Idealis, alors.

Idælis, Éléonore. Idælis. Il pourrait être idéal, mais ne l’est pas tout à fait.

– Eh bien garde-le, ton monde !

island-1721196_640.jpgÉléonore avait crié. On l’avait certainement entendue aux alentours, mais elle s’en fichait. En arrivant sur l’île, elle avait sincèrement cru qu’elle y trouverait la concrétisation de son idéal. Il n’en était rien. Partout, tout le temps, des injustices. Partout, tout le temps, des souffrances qui auraient pu être évitées. Partout, tout le temps, des gens qui détournaient les yeux. C’était plus facile de ne pas voir, finalement, de détourner le regard pour se maintenir dans une bienheureuse ignorance. Ce n’était pas juste, ce n’était pas bien. Éléonore pleurait. Mathilde se pencha vers elle comme pour la réconforter mais, au lieu de se laisser amadouer, elle se détourna et prit la fuite.

*

Sans réfléchir, sans savoir où aller, elle courut. Elle courut toute la fin d’après-midi, jusqu’à ce que le soleil se couche. Enfin, elle s’arrêta dans une ruelle mal éclairée. Net, en plein élan.

– Bonsoir.

– Qui est là ?

Une créature sortit de la pénombre. C’était un centaure imposant, qui la dominait de toute sa hauteur. Comme pour accentuer le contraste, Éléonore chercha à se faire toute petite, espérant presque disparaître. Où était Mathilde ?

– Qu’est-ce que tu fais là ?

– Je suis perdue.

– Tu n’as rien à faire par ici. Il n’y a pas de bipède à Kentauria.

– Pardon … Excusez-moi … Désolée. Ne me mangez pas, s’il vous plaît.

Le centaure, hilare, s’agitait sur ses sabots en se tenant le poitrail.

– Les centaures ne mangent personne enfin, petite humaine. Qui t’a dit ça ?

– Personne … Mais …

– Pas de mais qui tienne. Tu es toute seule ?

– Il y a mon amie Mathilde, mais elle n’est plus là.

– On la retrouvera demain matin. Viens avec moi.

La petite refusa, tout d’abord. Elle errait dans un monde inconnu dont elle venait d’entrevoir les vicissitudes. Suivre un homme qu’elle ne connaissait pas, qui plus est avec des sabots, ne lui ressemblait pas à une bonne idée. Mais elle avait froid, faim et la nuit était noire. Alors elle finit par se résigner et hocha la tête. Il la guida vers ce qui ressemblait à une étable. A l’intérieur, tout était pourtant aménagé comme une maison ordinaire.

– Au bout du couloir, à droite, il y a un lit dans lequel tu peux dormir.

téléchargement (2)

 

Éléonore hocha la tête avant de suivre les instructions. Elle investit le petit lit indiqué sans faire d’histoire et, épuisée par les événements de la journée, plongea aussitôt dans le sommeil.

 

 

*

Le lendemain, elle se réveilla et grimaça à mesure que les souvenirs lui revenaient. En résumé : sa guide avait disparu, elle était perdue dans un quartier que ne fréquentaient pas les personnes humaines et sa seule compagnie était celle d’un centaure. Enfin seule … pas vraiment. Quand on toqua à la porte, ce ne fut pas celui qu’elle avait vu qui apparut : il était plus petit, et son corps animal semblait être celui d’un poulain.

– Je m’appelle Amycos. Tu viens prendre le petit-déjeuner avec nous ?

– Euh … Oui, j’arrive.

kitchen-1904320_640Timidement, elle franchit la porte et se dirigea au hasard dans la maison, tombant par chance sur la cuisine. Une forte odeur de foin en provenait, mais il y en avait une autre, plus rassurante : celle de pain que l’on avait fait griller. Son estomac gronda, et elle se souvint qu’elle n’avait rien mangé depuis la perte de Mathilde. Le centaure de la veille, qui se présenta comme Ophion, la salua et posa devant elle trois tartines pleines de confiture et un verre de jus de fruits. Les saveurs n’étaient pas exactement celles dont elle avait l’habitude, mais ce n’était pas désagréable et cela fit disparaître la sensation de faim.

– Tu as bien dormi ?

– Oui, merci.

– La salle de bain est de ce côté, tu peux prendre une douche et ensuite nous partirons à la recherche de … Mathilde, c’est ça ?

Elle hocha simplement la tête et suivit le chemin qu’il lui indiquait. A nouveau, tout était comme chez elle mais pas exactement : il y avait bien une douche, mais ses mesures excédaient tout ce qu’elle avait pu connaître auparavant. Bien sûr, même le plus petit des centaures n’aurait pas pu entrer dans la toute petite salle de bain de chez elle. Il y avait aussi du savon, mais son odeur ne lui rappelait rien de connu. C’était floral, mais en même temps un peu fruité et … non, elle ne parvenait pas à mettre de mots satisfaisants sur ce nouveau parfum. Avec soulagement, elle ôta ses vêtements, les lava du mieux possible et les fit sécher sur un radiateur le temps de se laver elle-même. Après avoir longuement profité de la chaleur de l’eau, elle se résigna à sortir et se frictionna tout le corps avec une serviette moelleuse. Ensuite, elle repéra une brosse posée sur la vasque du lavabo et put enfin démêler ses longues boucles humides qui en avaient bien besoin. Une fois propre, elle se sentit bien mieux. Ophion posa le journal qu’il était en train d’étudier avec attention en la voyant revenir, puis iels quittèrent la maison.

*

Pendant une bonne partie de la matinée, leur pas ne faiblit pas : iels sortirent de la zone attribuée aux centaures pour retrouver le marché, seul endroit d’Idælis où se côtoyaient toutes les espèces. Faute de mieux, Éléonore parvint à retrouver l’endroit où elles avaient croisé le petit garçon. Il était toujours là, dans la même position, comme s’il n’avait pas bougé depuis la première fois. Avec une grande prudence, elle l’approcha pendant qu’Ophion restait en retrait.

– Bonjour.

– Comment tu t’appelles ?

– Je m’appelle Éléonore. Et toi ?

– Wonka.

– Est-ce que tu as faim, Wonka ?

– Oui … Je voudrais du chocolat.

– Viens.

La difficulté qu’il eut à se relever lui fendit le cœur. Ophion offrit de le prendre sur son dos, et elle le hissa sans difficulté ; il ne devait pas peser plus lourd que l’eau qu’elle montait tout en haut de la tour en revenant des courses. Sur leur chemin, les gens commencèrent à les scruter avec un air mi attendri, mi horrifié. Elle fronça les sourcils sans comprendre, jusqu’à ce que le centaure lui explique :

– Les interactions entre les différentes espèces sont très mal vues, lorsque ce n’est pas du commerce. Nous, les centaures, sommes des êtres jugés supérieurs. Aucun centaure ne s’abaisserait à prendre quelqu’un sur son dos comme un vulgaire cheval.

– Alors pourquoi toi, tu le fais ?

– Tu as vu ce petit ? On ne peut pas le laisser marcher.

 

chocolateA ces mots, il s’arrêta devant un étal qui exhibait des dizaines de variétés de chocolat différentes, du chocolat fondu, des plaques de chocolat, des sucettes en chocolat. Il y en avait avec toutes sortes de choses, des noisettes, du piment et même des fleurs séchées. Les yeux de Wonka s’agrandirent, et Éléonore réalisa à ce moment qu’elle n’avait pas d’argent d’ici pour payer. A sa grande surprise, le marchand s’inclina bien bas devant le centaure et lui dit de prendre ce qu’il voulait. Elle était sur le point de protester, mais Ophion la devança et se servit parmi les différentes choses proposées. Sans un mot, il tournait la tête pour voir si le petit garçon avait l’air d’approuver et, si c’était le cas, il lui tendait. Wonka les tenait à deux mains, soigneusement, les contemplant avec déférence. Ensuite, le centaure salua poliment le chocolatier et s’éloigna.

– Vous ne payez pas ?

– Non, il l’aurait vu comme un affront. Nous sommes vus comme des sortes de dieux, ici … Je lui fais honneur en acceptant ses produits.

Wonka, lui, n’avait pas l’air de se préoccuper particulièrement de cette question financière. Il avait croqué dans l’une des tablettes avec beaucoup de délicatesse. Puis, voyant que personne ne semblait l’en empêcher, il s’était mis à la dévorer à pleines dents.

– Doucement quand même, tu risques d’être malade !

La présence de l’enfant semblait éveiller une conscience maternelle chez Éléonore, qui eut l’impression d’entendre parler sa propre mère. Une bouffée de nostalgie la submergea, qui fut vite balayée quand Ophion les dirigea vers un autre stand qui vendait de délicieux petits beignets au fromage. Là, abandonnant la retenue en même temps que ses réserves, elle se jeta sur la nourriture avec appétit.

– Allons retrouver ta Mathilde, finit par dire le centaure.

Wonka s’endormait sur lui, la tête appuyée à l’endroit où le corps chevalin devenait anthropomorphe. Il avança avec plus de précaution, soucieux de ne pas le rendre malade. Éléonore, elle, scrutait de nouveau chaque personne que leur étrange cortège croisait dans l’espoir de retrouver son amie perdue. Ce n’était pas cette femme exubérante au chapeau fleuri, ni cet elfe dont les armes donnaient peu envie d’approcher. Et cette mince silhouette un peu plus loin ? Non, elle aurait reconnu sa démarche.

– On ne va jamais la retrouver …

Leurs recherches s’éternisaient, le soleil avait depuis bien longtemps amorcé sa descente et toujours aucune trace de Mathilde. Peut-être qu’elle était allée se réfugier chez son oncle pour ne plus jamais la voir. Quelqu’un lui tapa le haut de la cuisse à plusieurs reprises. Elle se retourna d’un bond. C’était la vendeuse de la veille, qui dit savoir où se trouvait « l’humaine brune ». Malgré l’insistance d’Éléonore qui la pressait de questions, la naine ne voulut rien lui dire de plus et se contenta de secouer la tête.

 

– Si tu veux des informations, il va falloir me rendre ce collier.

Les doigts de l’adolescente montèrent machinalement vers son cou, autour duquel se trouvait toujours le bijou scintillant.

– Mais c’est le mien, nous vous l’avons acheté !

– Non, l’humaine ne l’a pas acheté. Elle me l’a volé pour un prix dérisoire, qu’est-ce que je fais de ça moi ? Vous n’êtes que des voleurs, pleins d’humanité méprisante.

– Alors tenez.

Le fermoir résista un peu mais le bijou finit par se montrer coopératif, jusqu’à glisser dans la main de son interlocutrice qui l’examina avec ravissement. Puis elle le glissa dans sa poche et fit un grand sourire.

– L’humaine est dans son trou à rats, en face de la taverne du Chien qui hurle.

*

Il faisait déjà noir quand iels arrivèrent à l’endroit indiqué. C’était une ruelle mal éclairée, déserte à l’exception d’une mendiante qui coassait un air mélancolique difficile à identifier. Wonka, emmitouflé dans le châle d’Éléonore, se mit à pleurnicher.

– C’est là.

Ophion s’approcha de la porte et la frappa à trois reprises de son poing fermé. Rien ne se passa, et iels échangèrent un regard inquiet. Mais, quelques secondes plus tard, il y eut de la lumière et des pas se firent entendre. La surface de bois s’ouvrit sur un vieil homme aux yeux bleus et perçants.

– C’est pourquoi ?

– Je suis à la recherche de Mathilde.

– Elle n’est pas là.

Eléonore fit quelques pas pour entrer dans la lueur à son tour :

– S’il vous plaît …

– Eléonore ?!

C’était Mathilde, qui surgit de l’intérieur de la maison. Elle resta un peu en retrait, dansant maladroitement d’un pied sur l’autre.

– Entrez, dit le vieil homme avec une grimace en direction de Wonka.

Avec un regard vaguement inquiet, Ophion entra le premier. Malgré sa stature qui s’adaptait mal à l’étroitesse du couloir, il parvint à se faufiler jusqu’au salon sans faire de dégâts. Il resta debout, tandis qu’Éléonore attrapait le petit garçon dans ses bras et prenait place sur un fauteuil de cuir défraîchi.

– J’ai cru t’avoir perdue, dit Mathilde d’une voix faible.

– Je suis là, maintenant.

Le vieillard, nommé Charles, leur offrit à boire dans de grands verres de cristal et sortit une quantité impressionnante de choses à grignoter. Pendant ce repas improvisé, les deux filles parlèrent peu : le centaure et Charles se mirent à discuter à bâtons rompus de choses qu’elles ne comprenaient pas. Éléonore s’occupa de Wonka, fascinée par l’affection dont il commençait à faire preuve à son égard. Il s’accrochait à elle à la moindre occasion, plongeant son regard émerveillé dans le sien et la gratifiant de petits rires hésitants. Par moments, elle croisait le regard de Mathilde et lui souriait. Au départ, cela ne provoqua chez elle aucune réaction mais, une heure environ après leur arrivée, elle se glissa près d’elle et tendit un bâtonnet de carotte à Wonka. Le bambin la saisit et croqua dedans, puis fit une grimace adorable. Il fut bien plus intéressé par les tresses qui étaient passées devant son visage lorsque la brune s’était penchée vers lui : il se hissa sur ses genoux pour les voir de plus près. Mathilde se laissa faire sans protester, sauf quand il se mit à les mâchouiller. Sans avertissement, il s’endormit contre elle et, prudemment, Éléonore se leva pour l’allonger sur un canapé et le recouvrir d’une couverture.

– Il est très mignon, chuchota Mathilde.

Processed with VSCO with e5 preset

Toutes deux prirent congé des adultes et se dirigèrent vers les escaliers. En haut, trois portes différentes. C’est vers la première qu’elles se dirigèrent, entrant dans une petite chambre mansardée.

– On va être un peu serrées, mais tu peux dormir avec moi.

La blonde hocha la tête et se laissa tomber sur le lit après avoir ôté ses chaussures. Rien ne troublait le silence, hormis le bruit de l’interrupteur qui les plongea dans l’obscurité et celui de leurs respirations. Maintenant qu’elles étaient seules, elle ne savait pas quoi dire. Mais c’est Mathilde qui parla la première :

– Je suis tellement désolée … Ce n’est pas comme ça que j’aurais voulu te faire découvrir mon monde.

– Il est comme ça, ce n’est pas ta faute.

– Oui … Mais tu sais, il y a tout de même des choses merveilleuses.

– Charge à nous de les mettre au jour.

Dans le noir, leurs mains se lièrent l’une à l’autre. Cette découverte n’était pas parfaite, loin de là. Le monde était bien loin d’être celui d’un conte de fées mais elles étaient réunies et c’était l’essentiel, pour l’instant.

 

dessin
Frogg’ (@koopafro)

 

Une réflexion sur “Idælis

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s