Une Argentine déchirée quant à l’avortement légal, sûr et gratuit

Samedi 25 mars se tenait, à Mendoza (Argentine), une manifestation pour le droit à la vie, c’est-à-dire contre l’avortement.

Pays de majorité catholique (à 90%), ce fut l’un des premiers à publier une loi d’égalité de genre en 2012 permettant « aux personnes transgenres de changer la mention de leur genre sur les documents d’identité sans condition médicale ni juridique ». L’Argentine est également devenue, en juillet 2010, le premier pays sud-américain à autoriser le mariage pour tous. Ces avancées ont été rendues possible par Cristina Krichner. Pour autant, certaines thématiques continuent de diviser largement la société argentine et à restreindre les droits des femmes. Telle que le droit à l’avortement.

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« Toutes les vies se valent », Manifestacion por la vida, Mendoza © Marie Désévédavy

Le droit à l’avortement y est interdit, sauf si la grossesse résulte d’un viol ou met en danger la santé, voire la vie de la future mère. Mettre un terme à sa grossesse est considéré comme un « délit contre la vie ». La proximité entre l’État Argentin et l’Église, en plus de l’actuel pape argentin, est le principal frein face à la légalisation de l’IVG. Macarena López Fazio, féministe, scande : «L‘Église est le principal obstacle à la légalisation de l’avortement. Le manque d’information et le conservatisme de notre société n’aident pas non plus». Ainsi donc, avorter en Argentine, c’est encourir jusqu’à quatre ans de prison pour la femme ainsi que pour la personne ayant pris en charge l’interruption volontaire de grossesse.

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« Une éducation sexuelle pour décider, des contraceptifs pour prévenir, un avortement légal pour ne pas mourir » © Marie Desevedavy

Cependant, l’illégalité de cette procédure n’empêche pas certaines femmes d’avoir recours à un avortement clandestin. Cette action a coûté la vie à 47 femmes en 2017, et à 3 000 depuis le début des années 1980. Malgré la connaissance des risques, autant physiques, psychologiques, juridiques que vitaux entraînés par l’avortement clandestin, 500 000 femmes tentent le pas chaque année. Pour autant, la clandestinité est de deux sortes, reflétant ainsi les « discriminations sociales », selon les féministes Macarena et Ailén. Celles ayant un certain niveau de ressources financières pourront se rendre dans des hôpitaux privés clandestins pour la coquette somme de 720€. En revanche, pour les autres femmes, elles avorteront chez elles, la plupart seules, sans suivi personnel ou professionnel, en prenant une pilule abortive, pour 80€. « Une amie à moi a avorté seule chez elle, elle a paniqué en voyant la quantité de sang qu’elle perdait, elle pensait qu’elle faisait une hémorragie. (…) Personne ne leur explique comment prendre ce médicament, il y a des contre-indications médicales et des dosages à respecter, des femmes le prennent à n’importe quel stade de la grossesse ce qui entraîne des complications graves et parfois la mort » explique Macarena.

En effet, ce n’est pas comme en Europe, où l’on peut facilement aller d’un pays à un autre pour avoir recours à la PMA, au suicide assisté, à l’avortement ou autre. En Amérique Latine, seuls la Guyane Française, la capitale du Mexique, la Guyane et l’Uruguay autorisent l’avortement. Mais, me direz-vous, pourquoi ne vont-elles pas au pays de Cavani pour mettre fin à leur grossesse ? D’abord parce qu’il faut avoir les moyens, financiers pour s’y rendre. Ensuite, et surtout, car l’avortement est réservé aux nationales et aux femmes résidant, depuis au moins un an, sur le territoire.

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Affiche dans la rue piétonne Sarmiento, Mendoza, « J’ai 8 semaines, je suis en train de grandir, je veux vivre. Je suis une personne à partir de la fécondation, ma vie est entre tes mains. » © Marie Désévédavy.

Présente dans la rue San Martin, à Mendoza, samedi dernier, je décide d’aller jeter un coup d’œil furtif à la manifestation. Je remonte la rue piétonne Sarmiento. Là, je vois un groupe d’une centaine de personnes. Le collectif, en arc de cercle, commence à prier face à une croix et à un drapeau représentant la vierge, tenus par deux hommes. Je suis vraiment mal à l’aise à ce moment précis. Les prières terminées, le groupe se met en marche, direction la Plaza Independencia. Stupéfaction. Au loin, j’aperçois un grand nombre de drapeaux argentins, une scène avait été monté, des basses, et une foule beaucoup plus impressionnante que les centaines de personnes précédentes. Ce qui m’a d’autant plus étonnée est la présence, en très grand nombre, de familles. Des enfants, des fillettes, en bas âge ou un peu plus âgées, participant à une manifestation contre l’avortement. Brandissant des pancartes disant « Moi, je ne tuerai pas », « Oui à la vie » ou encore un scrapbooking constitué de différents visages de bébés et de mots « félicité », « joie », « amour ». Les manifestants entonnaient des « Argentina dice si a la vida, si a la vida, si a la vida« . Autres slogans que l’on pouvait lire : « Adopcion si, aborto no » (« Adoption oui, avortement non« ), « aBoRtar -> aDoPtar » (« aVoRter -> aDoPter« ), « Si a la vida » (« Oui à la vie« ), « Quiero nacer » (« Je veux naître« ), « Marcha por la vida » (« Marche pour la vie« ), « Toda vida vale, salvemos las dos vidas » (« Toutes les vies se valent, nous sauvons les deux« ). 

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Deux fillettes avec le scrapbooking lors de la « Manifestacion por la vida », à Mendoza © Marie Désévédavy

Cette manifestation intervient alors que, pour la première fois depuis 2008, le projet de loi sur l’avortement légal, sûr et gratuit parvient jusqu’au Congrès. Ce projet de loi, prévoyant notamment l’avortement légal, sûr et gratuit jusqu’à la 14e semaine de grossesse, est actuellement en discussion depuis mars.

Mauricio MACRI, président de l’Argentine depuis 2015, de droite libérale-conservatrice, est celui qui a rendu possible le débat sur l’IVG en 2018 : « Voilà trente-cinq ans qu’un débat très sensible est repoussé et qu’en tant que société, nous devons avoir : celui de l’avortement. Comme je l’ai dit plus d’une fois, je suis favorable à la vie. Mais je suis aussi favorable à des débats mûrs et responsables.» Ce à quoi, la député Libres del Sur, Victoria DONDA, a répondu : « Nous sommes tous et toutes favorables à la vie ! le seul débat à avoir est si l’on est en faveur d’un avortement légal et sûr, ou bien d’un avortement clandestin, dans des cliniques privées pour les plus riches et dans des conditions abominables pour les autres. »

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