La possibilité d’un nouveau mai 68 dépend de nous !

Dans un sondage paru le 5 avril, 52% des personnes interrogées estimaient qu’un mouvement similaire à mai 68 est aujourd’hui nécessaire : seuls 34% des sondés s’y opposaient. Il est clair que la majorité des citoyens refusent l’ordre établi et revendiquent une inflexion profonde de la politique gouvernementale. Moins d’un an après l’élection d’Emmanuel Macron, cheminot.e.s, infirmier.e.s, fonctionnaires, étudiant.e.s, caissier.e.s, pilotes et même retraité.e.s se mobilisent contre la blitzkrieg législative qui renverse des acquis sociaux obtenus depuis la IIIème République. Surfant sur ce mécontentement général, tous souhaitent « une convergence des luttes » qui pourrait permettre de stopper le gouvernement. Quelles sont les conditions nécessaires à celles-ci ?

Comme l’explique le politologue Thomas Guénolé, le gouvernement a fait le choix de déclarer une véritable guerre sociale en s’appuyant sur le terrain que l’éditocratie avait longuement préparé : les esprits. Ainsi, depuis plus de trente ans, les émissions de télévisions sont incessamment ponctuées de « gréviculture », de « contribuables mécontents » ou autres « assistés de chômeurs ». Le phénomène est semblable pour la SNCF comme l’explique Bruno, contrôleur proche de la CFDT : « Quand j’étais petit, être cheminot, c’était vraiment bien vu : on était ceux qui permettaient aux gens d’aller au travail ou en vacances. Et puis à coup de Jean-Pierre Pernault quotidien, on passe aujourd’hui pour des privilégiés alors que nos retraites et nos salaires sont quasi les mêmes que ceux des Français ». C’est parce que le néolibéralisme domine actuellement la bataille culturelle qu’Emmanuel Macron pense pouvoir faire passer ses réformes comme des lettres à la poste. Pour le contrer, ses opposants devront reprendre le dessus de cette bataille culturelle en gagnant une autre bataille, celle de l’opinion. Si le terreau de la révolte semble bien présent, l’éclosion d’un grand mouvement populaire ne dépendra que du discours et de la méthode d’action des opposants au gouvernement.

S’unir sur ce qui nous rassemble : le refus du néolibéralisme

Depuis le 22 mars, les éditorialistes et les « experts » redoublent de méthode Coué, expliquant que la convergence des luttes ne pourra avoir lieu tant les revendications des manifestants sont différentes. Pourtant, derrière chaque combat, c’est la même conception du service public comme bien commun des citoyens qui est défendu. Chaque manifestant, quel que soit son groupe socio-professionnel ou son métier, manifeste avant tout contre une idéologie, le néolibéralisme, et son importation des pays de culture anglo-saxonne protestante par son principal VRP : Emmanuel Macron. Ainsi, les syndicalistes ne doivent pas hésiter à répondre « oui » lorsqu’une fraction de « journalistes », sur un ton d’inquisiteur, leur demandent si leur combat est politique. Supprimer le statut des cheminots ou sélectionner les étudiants à l’université, cela s’inscrit dans une politique globale consistant à dérèglementer et à privatiser le plus possible l’économie au profit d’une minorité qui s’approprie le pouvoir, le savoir et les biens. Cela ne cessera qu’en s’attaquant directement à ces instigateurs. Au-delà de leurs revendications sectorielles, les opposants à Emmanuel Macron doivent faire émerger un discours consensuel basé sur une opposition structurelle commune. Celui-ci doit avant tout exprimer le refus de cet ordre néolibéral et exprimer l’espoir d’une autre voie : les solutions concrètes proposées doivent quant à elle être acceptées de tous. Après le temps des refus viendra le temps des propositions : si l’unité des organisations n’a pas toujours du sens aux élections, elle me semble indispensable en période de contestation. Face à une oligarchie unie, le peuple doit être uni ! Il faut rassembler le plus largement possible pour ne pas donner l’image d’un mouvement divisé qui découragerait les opposants non impliqués et donnerait une arme facile à l’éditocratie. On pourrait même imaginer la mise en place d’un Conseil de la Résistance qui coordonnerait la mobilisation et serait composé de représentants des organisations et de citoyens tirés au sort. Quant aux personnalités politiques et syndicales mobilisées, elles doivent continuer à s’impliquer sur tous les fronts, notamment médiatiques, sans s’accuser mutuellement de récupération.

Colère, rage, espoir et positivisme

La révolte ne doit pas être « un diner de gala », certes, mais pas non plus une émeute gauchiste ou un défilé de dépressifs résignés. Pour gagner la bataille de l’opinion et donner envie aux gens de nous rejoindre, nous devons bien sûr exprimer notre colère, notre rage mais aussi notre exaltation positive et notre espoir. La joie de s’opposer, de vouloir se libérer des carcans de la société néolibérale doit transpirer des cortèges, doit être exprimée par des slogans impertinents. Ne laissons pas le monopole de la « positivité » à Macron. Il nous exhorte à « penser printemps », montrons que nous désirons les jours heureux ! Il faut que la révolte soit festive : c’est d’ailleurs pour cela que je me réjouis de l’esprit et du nom de la grande manifestation qui aura lieu le 5 mai : « La fête à Macron ». Faisons la fête pour faire sa fête ! Inspirons-nous du film No qui montre comment c’est à coup de couleurs vives et de slogans allègres que l’opposition chilienne a pu renverser Pinochet. Il faut veiller à ne pas donner le sentiment d’être une secte pour pouvoir séduire le plus largement possible quitte à renoncer temporairement à notre folklore gauchiste pas forcément très inclusif. Une fois que nous aurons le soutien actif de la majorité des gens, nous pourrons revenir à un militantisme plus orthodoxe. Nous avons le devoir d’être déterminés et radicaux ! Mais radicalité ne signifie pas violence : quelle-est l’utilité d’écrire qu’un « bon flic est un flic mort » ? Quel est le bénéfice politique de caillasser une banque ? Indépendamment du jugement moral que nous pouvons avoir sur ces actions – le mien est négatif -, il est clair qu’elles nous desservent davantage qu’elles nous servent : elles effraient celles et ceux qui voudraient participer à nos actions, elles nous font perdre des camarades qui se retrouvent en taule et surtout elles servent nos adversaires qui nous font passer pour de dangereux sauvages.

Tirons les leçons de l’échec de Nuit debout

En 2016, malgré une mobilisation massive contre la loi El Khomri, celle-ci a été adoptée sans difficulté par François Hollande. Certes, la donne est différente cette fois puisqu’aux manifestations s’ajoutent des grèves qui bloquent l’économie. Néanmoins, nous devons tirer les leçons de l’échec de Nuit debout ! Si Nuit debout a échoué, c’est d’abord parce que l’action s’est vite substituée à la masturbation intellectuelle et aux inutiles discours gauchisants. Ça ne sert à rien de voter l’abolition du capitalisme, du patriarcat ou du racisme à 3000 place de la République ou dans un amphi. Notre temps doit être utilisé à convaincre et à nous faire entendre. Il faut convaincre le plus largement possible et notamment ceux qui font le plus peur au gouvernement : les lycéens bien sûr, crainte éternelle du pouvoir et premières victimes de Parcoursup, mais aussi les conducteurs de métro ou encore les routiers qui peuvent bloquer les autoroutes, l’accès aux villes ou aux entrepôts pétroliers. Et pour nous faire entendre, dès le 5 mai au soir, il faudra, comme en Mai 68, faire des manifestations quotidiennes plutôt que des rassemblements ou des marches ponctuelles. Le peuple dispose d’un alignement des planètes incroyables pour contrer Macron : ne le gâchons pas !

 

Fabien Lassalle-Humez

Image de couverture : Paris quartier latin novembre 1986 Extrait du documentaire « Devaquet si tu savais » de Franck Schneider et Francis Kandel

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