Azilys Tanneau et Evan Grégoire : « Ce qui est vraiment très exaltant, c’est surtout de voir des gens de notre âge monter des projets aussi aboutis »

Plus qu’un simple interview, une conversation entre passionnés de théâtre. L’art est au rendez-vous ici même. Le festival Écarts se tiendra le week-end du 14 et 15 avril au Théâtre de la Cité internationale de Paris. Et pour nous donner un avant-goût de l’événement, Evan et Azilys ont répondu à nos questions :

Combat : Qui êtes-vous ? Pouvez-vous vous présenter ?

Evan : Je m’appelle Evan Grégoire, je suis en première année de master de philosophie à l’ENS, et en parallèle je fais mes études à Sciences Po en théorie politique. C’est très intéressant, même si ça prend vraiment beaucoup de temps.

Azilys : Moi je suis en master 1 de communication, médias et industrie créative à Sciences Po Paris. Je suis passionnée de cinéma, de théâtre, je fais de la danse. Au départ, je me suis inscrite à Sciences Po parce que je pense que le théâtre a un vrai rôle politique. Ca évoque des thèmes qui font réfléchir, pour nous c’est une forme … je ne vais pas aller jusqu’à dire d’engagement, mais d’action en tout cas, qui vise à provoquer la réflexion. C’est plus qu’un simple divertissement.

© Arthur Crestani

Combat : Le théâtre représente quelque chose d’important dans vos vies, d’où l’organisation du festival ?

E : Oui, d’autant plus qu’Azilys et moi, on s’est rencontrés en première année, quand on a commencé à s’investir dans l’association qui organise le festival … et maintenant, on vit ensemble. Venant d’Avignon, comme il y a le festival chaque année, le théâtre fait partie de ma vie, pas tellement la pratique en soi mais ne serait-ce qu’aller tous les étés au festival avec les amis. C’est pour essayer de restituer un petit peu ça à Paris, même si c’est très différent, d’exporter ce sentiment d’aller au théâtre, d’organiser quelque chose de culturel ici. Il y a une citation de Sartre qui m’a beaucoup marqué et que je garde toujours à l’esprit, qui dit que la pensée est action. Je trouve que le théâtre est une bonne façon de réaliser ce lien entre une pensée assez abstraite et théorique, un propos sur le genre ou la sexualité par exemple, qui passe le pas du théorique vers le pratique et devient action.

Combat : Vous nous avez raconté votre histoire par rapport au festival, maintenant pouvez-vous nous parler de l’histoire du festival ?

A : C’est un festival qui a été créé en 2001 au sein du bureau des arts de Sciences Po Paris. On reçoit des candidatures de troupes étudiantes (il faut qu’elles soient étudiantes au moins à 50%, ça c’est une condition) qu’on voit en audition, elles nous présentent un morceau de leur pièce et on parle avec elles pendant dix minutes. On est accompagnés d’un jury de professionnels, ils sont six cette année avec des métiers différents : un comédien, un metteur en scène, un maquilleur, un auteur, une dame des relations publiques, etc. Ensuite, on a sélectionné quatre troupes qui vont se produire au Théâtre de la Cité internationale les 14 et 15 avril : il y aura deux spectacles par jour, le samedi et le dimanche et entre, plein d’activités. On a aussi constitué un jury de sept étudiants qui pourront débattre des spectacles entre eux et qui décerner un prix étudiant en fin de festival.

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Combat : Qu’est-ce qui change, pour cette édition ?

A : Le festival a connu pas mal d’évolutions, changé de nom il y a deux ans et s’améliore d’année en année. La nouveauté cette année, c’est que l’on a renforcé le suivi des troupes entre le moment où on les a auditionnées et le moment où elles vont se produire sur scène, jusque là elles étaient un peu livrées à elles-même.

Combat : Comment vous vous débrouillez pour financer ? Ça doit demander beaucoup d’argent, ne serait-ce que pour faire venir les troupes ?

E : On est un peu redevables au bureau des arts de Sciences Po, d’ailleurs on est un événement du bureau des arts. Plus largement, avec Azylis et l’équipe on s’occupe de trouver des financements externes : le CROUS par exemple, comme c’est une initiative étudiante, il nous aide. L’un des apports principaux sera surtout les recettes issues de la vente des billets.

Combat : Est-ce que vous avez rencontré des difficultés dans la préparation ?

A : Ah oui, toujours *rire*.

E : De nombreuses difficultés. La première, sans doute, ça a tout de suite été la passation avec l’année précédente : c’est toujours un peu compliqué de savoir ce qui a été fait, ce qui n’a pas été fait, ce que l’on pourrait améliorer donc la transition est un peu difficile. Plus largement, c’était sur la répartition des tâches en équipe, comment avoir un travail collaboratif dans notre équipe (on est sept) sans être trop directifs pour que chacun puisse être à l’initiative.

A : C’était compliqué, on est une petite équipe qui prend en charge tout, on fait la communication, les affiches, la recherche des partenaires, des tâches très diverses qui parfois ne sont pas dans nos compétences à l’origine. On avait tout à faire en même temps, c’était parfois difficile niveau timing ou charge de travail.

Combat : Que peut apporter le festival aux troupes ?

A : Ce sont des troupes étudiantes, qui peinent encore un peu à montrer leur travail. En général, ils ont envie de se professionnaliser mais ils sont dans le passage où c’est encore compliqué et ce festival constitue un bon tremplin pour eux : ils invitent des professionnels pour qu’ils voient leur travail. Et donc on essaie de les aider dans cette démarche en leur apprenant à faire une fiche technique par exemple, en leur faisant rencontrer l’équipe technique du théâtre pour parler avec eux, il y a des retours des professionnels pour les aider à faire évoluer leur projet et à se professionnaliser.

E : L’événement principal c’est le festival, les temps forts sont les 14 et 15 avril, mais la dynamique qui dure depuis plusieurs années et que l’on a essayé de renforcer pour la nouvelle édition, c’est d’organiser des événements au-delà : un accompagnement des troupes pour leur apporter de la visibilité et d’autres événements. Il y a aussi une exposition d’oeuvres de graphistes de Sciences Po sur le thème du corps, on a fait venir des jeunes start-up partenaires qui vont présenter leur production. Ce sont des choses à côté, mais l’idée principale c’est de donner plus d’outils aux troupes pour qu’elles puissent s’améliorer.

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Combat : Comment vous choisissez les compagnies qui viennent ? Elles se présentent ou vous allez les chercher vous-même ?

E : On a fait un appel à candidatures en novembre, destiné à toutes les troupes étudiantes. La première difficulté, c’était qu’il fallait être en mesure de passer une audition physique à Paris. Et la deuxième restriction, la plus importante sans doute, c’est qu’il faut que la moitié au moins soient des étudiants : ça n’a pas vocation à ce que des professionnels montent sur scène.

A : Au niveau des critères de sélection, on voit une scène de dix minutes qu’ils ont choisie et on sélectionne sur ce qu’on a vu : est-ce que c’est plus ou moins au point, est-ce que visuellement ça nous plaît, est-ce que les thèmes abordés sont importants pour nous. Et après, il y a la partie orale, une discussion pendant dix minutes pour voir le propos qu’ils tiennent sur leur pièce, à quel point ils ont réfléchi, à quel point dans la théorie c’est solide. Les troupes sélectionnées l’ont aussi été parce qu’elles parlaient très bien de leur pièce

Combat : Est-ce que tous les ans, il y a des thèmes que vous cherchez ?

A : Cette année, il y a beaucoup de pièces qui parlent de genre et de sexualité, ce sont des choses que l’on pense importantes à évoquer dans le cadre d’un festival étudiant.

E : Il n’y a pas de thème qui soit arrêté pour chaque édition a priori, mais cette année en particulier, il y a une dynamique générale : au moins trois des troupes insistent sur le fait que les rôles féminins peuvent être aussi bien joués par des acteurs masculins et vice-versa. Par exemple, le rôle d’Alice (dans une réécriture d’Alice au pays des merveilles, ndlr) est joué de temps en temps par des acteurs masculins, ils interchangent.

Combat : Que peuvent apporter ces thématiques au spectateur ?

30515649_10213162796076768_615857512352055296_nA : Ce qui est bien, en tant que spectateur, ce qui est vraiment très exaltant, c’est surtout de voir des gens de notre âge monter des projets aussi aboutis et intelligents. C’est très beau à voir, se dire qu’ils ont le même âge que nous et font des choses incroyables, ça donne envie de faire des choses, que ce soit dans le domaine du théâtre ou dans sa vie.

E : Sur le fond, le fil conducteur des quatre spectacles c’est “pourquoi ?”. Dans les pièces sur le thème du genre : “Pourquoi les normes ?”, “Quel rapport à l’étranger ?”, “Comment questionner les conventions ?”. Il y a une quatrième pièce, une adaptation de Koltès, c’est un nouveau pourquoi : un “pourquoi” qui touche un peu tout le monde, “Pourquoi vivre ?”, “Pourquoi exister ?”, “A quoi sert la vie ?”, “Comment donner sens aux choses ?”, un questionnement existentiel : “Pourquoi la vie ?”. Ca touche beaucoup d’étudiants qui vont venir assister aux représentations, ce sont des questions d’actualité que tout le monde se pose.

Combat : C’est polémique ?

E : Ça n’a pas vocation à l’être, mais en tout cas ce sont des questionnements que l’on s’est posés nous-même et qui je pense vont trouver écho chez le spectateur.

A : Ce n’est pas que c’est polémique, mais disons que le théâtre, pour moi, sert à tendre un miroir au public et à faire que chacun devant la pièce réfléchisse à sa propre vie. En fonction des questions posées par ce qu’on voit, nous-même nous mettons dans une position active de réflexion. Les thèmes qui sont abordés vont faire réfléchir, même si ce n’est jamais fait de façon provocante. Mais ça fait réfléchir, ça c’est sûr.

Combat : Vous parliez de Koltès : quand ce n’est pas des textes qu’ils ont écrits eux-mêmes, qu’est-ce qu’ils choisissent ? Du théâtre contemporain, Molière ?

E : La pièce de Koltès, en l’occurrence, c’est Procès ivre, un texte de jeunesse qui n’est pas très connu et reprend un peu l’histoire de Crime et châtiment : le héros qui traverse une crise existentielle, qui est dans une quête de sens. Il trouve le sens de sa vie dans un cas-limite, le meurtre. Il reste toujours à la frontière entre réalité et folie, ça rejoint la thématique plus large du festival qui est toujours à la lisière : lisière des genres, lisière du réel.

A : Cette année, on a eu beaucoup de textes contemporains surtout et, on le disait, beaucoup de gens qui avaient écrits leurs propres textes. Ca dit plein de choses d’eux, ce sont des choses qui les préoccupent, leur façon de s’exprimer et je trouve ça vachement intéressant.

E : Il y a eu aussi un souci constant d’articuler leur propos théorique dans leurs études, il y en a qui font des mémoires en sociologie, … d’essayer, par la mise en scène, par le théâtre, d’avoir un angle sur ces questions théoriques qui soit plus pratique et implique davantage de gens.

Combat : Est-ce que vous pensez que ça permet de montrer que le théâtre n’est pas réservé à une certaine génération, que l’on peut amener une nouvelle période du théâtre ?

A : C’est quelque chose que plusieurs pièces montraient, un thème qui est beaucoup revenu dans les auditions : le fait de vouloir casser les codes du théâtre. Ce n’était pas toujours bien fait, mais en tout cas il y avait la volonté d’apporter quelque chose de nouveau. De toute façon, c’est toujours nouveau.

E : Il y a une pièce du répertoire qui est de Koltès, mais sinon la plupart du temps ce sont des créations originales. Effectivement, ça diversifie l’image que l’on peut avoir du théâtre : on a eu à cœur de représenter à la fois la littérature classique, quelque part, et en même temps de valoriser les initiatives individuelles. Je pense notamment à l’une des pièces, Bimbo Estate, qui est une création sur la figure médiatique de la bimbo et ce qu’elle peut apporter. C’est vraiment une réflexion originale, neuve et très fine. Ça peut apporter un rapport au théâtre différent, ne serait-ce que parce que la figure principale vient de la télévision.

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© Arthur Crestani

Combat : Qu’est-ce que vous attendez du festival, vous ?

A : Que ça plaise aux gens, qu’ils passent un bon moment. Qu’ils soient bien pendant le week-end du festival, qu’ils soient satisfaits de ce qu’ils aient vu. Que les troupes soient satisfaites des conditions dans lesquelles ça se sera passé, qu’il y ait des gens qui viennent.

E : Un moment d’échange, c’est vraiment au cœur de l’ambition du festival. Au-delà des représentations qui vont, on l’espère, très bien se passer, il y a aussi des temps de partage : on a investi le bar du théâtre, les troupes pourront à l’issue du spectacle venir discuter avec des spectateurs qui auraient des interrogations, qui voudraient poursuivre l’échange. C’est aussi sur le thème de la convivialité.

Combat : Est-ce que vous avez des anecdotes à nous raconter sur cette année de préparation ? Quelque chose de drôle qui vous aurait marqués ?

A : Des anecdotes qui ne seraient vexantes pour personne … Le problème, c’est que les trucs qui me viennent concernent des troupes qui sont passées.

Combat : Est-ce qu’il y avait une bonne ambiance ?

A : Oui !

E : Ah oui, on a bien ri.

Combat : Vous attendez quel public ? Jeune majoritairement ?

A : Il y aura beaucoup d’étudiants, mais il y a aussi la famille et les amis qui viennent. Et puis on essaie aussi d’en parler à des gens qui travaillent dans le milieu du théâtre, parce que ça a peut-être vocation à faire naître de nouveaux talents. En plus, pour trois des pièces, ce sont eux qui les ont écrites, c’est impressionnant et ce sont de beaux textes.

Combat : Vous faites des appels à candidature tous les ans ? La prochaine sera quand ?

E : Généralement, on lance l’appel à candidatures à partir de début octobre. Tout est sur notre page, les modalités varient d’une édition à l’autre parce que les membres de l’organisation changent d’une année sur l’autre. C’est un peu à la discrétion des membres, nous on n’était pas là l’année dernière et on passe la main après cette édition. L’habitude a été prise que les organisateurs changent, pour qu’il y ait un renouvellement des dynamiques, de ce qui est proposé, des salles de théâtre…

Le rendez-vous est pris, donc, et les renseignements pratique sont disponibles ici !

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Propos recueillis par Marion Muller et Coline Minaud-Lehmann

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