Philippe Pernot : « La photo parle à une autre partie subconsciente de l’âme humaine »

Ce mois-ci, Combat vous emmène à la rencontre de Philippe Pernot, photo-journaliste « en herbe » qui n’a pas son appareil dans sa poche !

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© Philippe Pernot 

Combat : Peux-tu te présenter en quelques mots ?

 

Après avoir atroooocement souffert du syndrome de la feuille blanche, j’ai demandé à des amis de répondre à cette question. Il en ressort que j’ai 21 ans, que je suis honnête, gourmand, curieux, accessoirement étudiant en 3e année à Sciences Po Nancy et photographe freelance à mes heures perdues.  J’ai la chance incroyable d’être franco-allemand de naissance et d’avoir grandi dans le sud-est de la France. J’écris ces lignes depuis Beyrouth, ville formidable où je fais un stage de long-terme au quotidien L’Orient – Le Jour, mais que je vais malheureusement devoir quitter pour étudier… à Berlin. Ouf. Donc, je me présenterais tout d’abord comme quelqu’un de très chanceux

Combat : Comment t’es venue ta passion pour la photographie ?

Elle s’est doucement imposée à moi à partir de promenades dans les bois avec ma mère, qui m’a transmis des bases en composition avec un petit compact Lumix, c’était en 2010 ou 2011. Peu après j’ai adopté (ou kidnappé) le reflex familial, un Canon 600D, pour faire des photos de voyage. J’ai commencé comme beaucoup, à prendre des paysages, des fleurs… La photo s’est donc progressivement ancrée dans ma vie au travers de voyages avec mes parents. Mais j’ai aussi eu la chance de faire mes deux stages obligatoires de 3e dans la rédaction photo d’un petit quotidien allemand, ce qui m’a doucement lié à la photo de presse, même si à l’époque j’apprenais tout juste à ouvrir l’œil.

Combat : As-tu des sujets de prédilection ?

Entre le paysage, l’architecture et l’humain, je suis encore hésitant. J’aime autant une montagne qu’un immeuble qu’une personne, sans doute parce que tout cela n’est que continuité : l’humain provient de la nature, et la ville provient de l’humain. En ce moment, je me rapproche de la photo de rue, alors qu’il m’est arrivé de faire plus de paysage ou de l’architecture. Mais je suis incapable de dire si c’est une progression vers la photo de rue, ou si c’est juste une phase.

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© Philippe Pernot 

Combat : Qu’est ce qui t’inspire au quotidien ?

Les contrastes. C’est convenu et banal, mais je me sens vivant dans un environnement contradictoire. Beyrouth en est l’illustration parfaite, car les contrastes y sont nombreux et multiples. Autant dans l’architecture que dans les paysages que dans la politique et la culture, tout y existe en parallèle à petite échelle, et en condensé. Le chaos créatif, le bordel géopolitique, la diversité esthétique et religieuse, voila ce qui me fait vibrer. J’ai horreur de l’uniformité, du béton froid partout, de la similitude.

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© Philippe Pernot 

Combat : Comment définirais-tu ton « style » de photographie ? Y a-t-il un message que tu cherches à exprimer ?

Le jeu de clair-obscur et de géométrie est omniprésent dans mes photos, que ce soit dans les paysages, la street photography, ou dans mes reportages… Mais mes photos sont avant tout instinctives, je suis malheureusement encore assez loin de réaliser des séries cohérentes et réfléchies, et c’est l’un de mes plus grands regrets. Je photographie tout simplement ce qui me tape dans l’œil, pour ainsi dire : des détails, des bâtiments, des personnes, des animaux, des paysages. Je retouche via Lightroom pour augmenter le côté dramatique de mes prises de vues, pour en faire ressortir le symbolique et le rentre évident. Mais je dois encore apprendre à me passer de la retouche pour gagner en confiance ! Il me semble difficile de me trouver un style précis pour l’instant, par manque de recul et d’expérience. C’est aussi pour ces raisons que je ne pourrais pas encore me définir comme un messager ou un idéologue. Mes photos traduisent un regard instinctif, pas un message réfléchi. Je sais que tout cela semble formidablement conventionnel…

Combat : Dirais-tu que ta photographie est engagée ?

Pas assez ! Il me manque sans doute encore du courage avant de réaliser de véritables reportages sociaux et critiques. Pour autant, j’essaie actuellement de montrer la réalité telle que je la perçois, c’est-à-dire sans montrer juste la beauté esthétique uniquement. Je m’intéresse tout autant, voire plus, à des réfugiés ou aux habitants des quartiers pauvres de Beyrouth, qu’aux fastes luxueux et aux personnalités. Je fais quand même du social, dans le sens où j’essaie de mettre en avant des éléments de la vie quotidienne, des détails parfois banals et inaperçus. Mais pour l’instant ma pratique de la photo n’est pas encore en adéquation parfaite avec mes idéaux politiques et éthiques, c’est clair !

Combat : Peux-tu nous parler d’une de tes photos qui te tient particulièrement à cœur ?

Celle d’un garçon, enveloppé dans un drapeau libanais et accoudé à la fenêtre d’un bus, qui me fixe. C’était le 14 février dernier, pendant la commémoration de l’assassinat du premier ministre Rafic Hariri en 2005. Son parti avait organisé un meeting dans une grande salle d’expositions de Beyrouth. Toutes les routes avoisinantes étaient bloquées et gardées, et il fallait marcher une bonne demi-heure pour y arriver. Un flot continu et dense de militants en famille s’y rendait aussi, à pied ou en bus. J’étais en retard et ne me suis pas trop arrêté pour photographier les personnes : j’y allais pour l’Orient – Le Jour et je devais à tous prix avoir une photo de Saad Hariri, actuel premier ministre et fils de feu Rafic Hariri. Mais, sur le chemin, plusieurs bus étaient arrêtés. J’ai machinalement levé mon appareil à ma poitrine en visant approximativement vers les fenêtres des bus, tout en continuant de marcher rapidement pour me rendre au meeting le plus vite possible. Soudain, la tête de ce garçon est apparue à moins d’un mètre de moi. J’ai déclenché instinctivement, surpris, sans ne m’arrêter ni me retourner ensuite, sans même regarder le résultat de la photo, tant j’étais persuadé qu’elle serait floue. C’est en triant mes photos sur mon ordinateur quelques heures après que je me suis rendu compte que le garçon avait regardé de face l’objectif, et que tout était net. Une heureuse surprise donc !

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© Philippe Pernot 

Combat : Quelle serait selon toi la photo idéale ?

Une photo qui allie architecture, humain et nature ? C’est compliqué hahaha

Combat : Selon toi, le photojournalisme est-il un art ?

Absolument ! Et un art difficile à maîtriser ! Car il faut réunir aussi bien des qualités artistiques, qui relèvent de la sensibilité et de l’instinct, qu’une solide compréhension politique, humaine, géopolitique, et technique. Un photoreporter ne peut pas faire son travail à partir d’un bureau, il doit être très sociable, très ouvert et curieux ! Et même si la photo documentaire est à priori « objective », « descriptive », elle relève aussi d’une démarche artistique qui engage l’instinct du photographe. C’est ainsi qu’on peut retrouver ses photos aussi bien dans un journal que dans une exposition !

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© Philippe Pernot 

Combat : Quelle est la force de la photographie dans le domaine du journalisme ?

Un article enveloppe le lecteur, l’infuse de savoir et l’invite à réfléchir. Une vidéo capture et hypnotise son attention, et le tient en haleine pendant un relativement long laps de temps. La photo, elle, le saisit immédiatement, le confronte à une scène fixe, le pique. Si elle est bonne, elle se grave instantanément dans la mémoire. Qui peut se souvenir précisément de l’entièreté d’un article ou d’une vidéo dix ans après ? Une photo en appelle non pas à l’intellect ni aux sens, comme le texte ou la vidéo, mais à la conscience immédiate. Elle est complémentaire des autres médiums, car elle parle à une autre partie subconsciente de l’âme humaine.

Combat : Quels sont les photographes qui t’inspirent ?

Le brésilien Sebastao Salgado avant tout. Il a su allier l’humain et la nature comme nul autre. Ses photos sont graves, lourdes, majestueuses, elles donnent le tournis. Et c’est un véritable humaniste. Cartier-Bresson, aussi, pour son sens de la géométrie, pour son approche nonchalante et éclectique.

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© Philippe Pernot 

Combat : Y a-t-il un pays qui t’as le plus marqué jusqu’à présent ?

Le Liban ! Mais je n’ai pas assez de recul ni d’expérience pour vraiment pouvoir comparer. C’est mon premier séjour hors de l’espace « Occidental » (même si Beyrouth reste très européenne). C’est ici que j’apprends vraiment à me lancer dans une démarche artistique et documentaire, que je me débarrasse aussi de nombreux préjugés, que je me réinvente donc d’une certaine manière ! Mes 9 mois ici m’auront vraiment fait tomber amoureux de ce petit pays si attachant, si clivé, si riche et si… plongé dans la merde jusqu’au cou !

Combat : Où te vois-tu dans 10 ans ?

Alors là… impossible de répondre. Je me ferais des soucis si j’y arrivais, d’ailleurs.

Combat : Une photo que tu rêverais de faire ?

Celle qui piquerait la conscience du monde sur la situation d’un pays, d’un peuple, d’une minorité ou d’une personne. Qui ferait changer l’avis de l’opinion publique et des gouvernants. Qui viendrait contredire l’uniformité et la sécurité si chérie en Europe, pour réveiller les « occidentaux » sur leurs privilèges et leurs problèmes.

Combat : As-tu un conseil à donner à de jeunes photographes, des gens qui veulent se lancer dans la photo ?

J’en ai moi-même besoin ! ^^ Mais un fait me semble crucial : n’ouvrez pas les magazines de photo qui ne parlent que de technique et de matos. Forgez-vous une culture artistique et géopolitique plutôt qu’une maîtrise technique. C’est cela qui me manque le plus aujourd’hui. Quitte à sembler caricatural : on vit dans un monde technique, matériel, efficace, qui nous détourne de l’artistique et du spirituel dans la photographie.

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© Philippe Pernot 

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