Romain Goupil : « Mai 2018 ne sera pas Mai 68 »

Dimanche 29 avril, France Culture et le Centre Pompidou clôturaient en beauté leur festival commun « Imagine » autour de Mai 68. Au programme, la projection d’un film culte sur ce mouvement historique, Mourir à trente ans, en compagnie du réalisateur Romain Goupil.

Résultat de recherche d'images pour "mourir à 30 ans"« Comment vous décrire le climat de l’époque ? C’était lourd, hypocrite, malsain. » Ces mots suivent la longue et glaçante énumération du nom de ceux qui ont choisi la mort à l’issue de mai 68. Tourné en 1982, le film nous ramène en 1965, à Paris, en pleine effervescence politique. En hommage à son meilleur ami, Michel Récanati, figue phare de mai 68 qui s’est donnée la mort en 1978, le réalisateur revient sur ses premiers pas de militant d’extrême gauche, du Parti Communiste au Comité d’Action Lycéen (CAL) avec tout son lot de rêves, de souffrances, et d’une bribe de nostalgie. Mais avant d’être un documentaire, Mourir à trente ans est d’abord un film profondément personnel, bouleversant d’authenticité. Pendant 90 minutes, la voix de Romain Goupil nous entraîne sur les ailes de ses souvenirs en noir et blanc. Mourir à trente ans, c’est avant tout l’histoire d’une amitié. Celle de Romain, Baptiste et Coyote, ces trois lycéens inséparables, qui tournent des films comiques avec les moyens du bord, lorsqu’ils ne font pas les 400 coups. Très tôt politisés avec la guerre du Vietnam, ils font partie du Parti Communiste et vendent l’Humanité tous les dimanches. Puis, Mourir à Trente Ans, c’est aussi l’histoire d’une rencontre. Celle de Romain et Michel dont l’on sait peu de choses, sinon qu’ils veulent refaire le monde. Michel, c’est ce jeune homme un peu mystérieux, coincé pour certains, intimidant pour d’autres ; un être un peu en souffrance mais le poing levé. Cet étudiant admiré de tous, cachant sa fragilité dans l’exutoire de sa détermination, impressionné par les femmes, seul au milieu du monde. Poussé par la haine du fascisme et l’espoir de lendemains meilleurs, il convainc Romain d’intégrer la Jeunesse Communiste Révolutionnaire dirigée par Alain Krivine. Romain ne se pardonnera jamais de ne pas avoir senti la faille derrière la solidité apparente. Mourir à Trente ans, c’est encore l’histoire commune d’une génération rêveuse. Plongé dans les images de l’époque, le spectateur se laisse entraîner dans la mémoire à vif de l’auteur. Les témoignages de ceux qui ont participé à ce mouvement historique se substituent parfois aux documents d’archive. On aperçoit du regret dans les yeux de cette ancienne jeunesse ambitieuse. Leurs regards se perdent ; sûrement se revoient ils encore au milieu de ces foules immenses déployant les drapeaux aux effigies de Karl Marx et de Che Guevara, ou encore debout sur les barricades à crier leurs espoirs à la face d’un monde passif. Leurs visages marqués sont une frontière entre ce qu’ils ont vécu et ce que nous, spectateurs avides des manifestations soixante-huitardes, nous représentons à tort. Une génération avec ses doutes, ses débats, ses rires, mais aussi ses douleurs, ses amours et ses cris. Mourir à Trente ans, c’est l’histoire d’une désillusion. Celle des promesses s’envolant en fumée et des secrets enfouis sous les pavés. Celle d’une révolution à portée de bras évanouie aussitôt éclatée. Celle d’une jeunesse en quête d’un avenir à construire. Jusqu’à cette nuit de 1973 où la Ligue Communiste fut dissoute après l’attaque du meeting Ordre Nouveau. Et puis, finalement, Mourir à Trente Ans, c’est un long sanglot silencieux ; le sanglot d’un jeune homme rendant un hommage vibrant à son meilleur ami disparu trop tôt.

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De gauche à droite : Michel Recanati, Alain Gesmar, Jacques Sauvageot et Daniel Cohn-Bendit dans « Mourir à 30 ans » © Romain Goupil

Dans la salle comble du cinéma du centre Pompidou, on se tait. On se laisse marquer par ce témoignage à nu, par cette confrontation avec un événement historique que chaque génération, déçue de ne pas l’avoir vécue, croit pouvoir dépoussiérer à l’aide d’espoirs nouveaux. Et au-delà du message politique, on aime, on pleure, on rit. On vit cette fraction d’existence d’un adolescent presque comme les autres que l’on aurait tous rêvé d’être.

La silhouette de Romain Goupil face au public semble soudain avoir pris une dimension nouvelle. On connaissait le réalisateur mythique, le leader lycéen trotskiste de 1968 ; on découvrait alors l’homme derrière la carrure. Une chose est certaine, Romain Goupil est artiste autant qu’il est engagé. Et plus que tout, il est un artiste à fleur de peau.

« Nous sommes dans une posture d’attentisme. »

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Romain Goupil aujourd’hui

Romain Goupil est passionné lorsqu’il replonge dans ses souvenirs de mai 68. Il décrit cette mobilisation étudiante et lycéenne comme « un phénomène incroyable », un sursaut de toute cette génération issue du baby-boom d’après-guerre et déterminée à se battre pour changer les choses. Il se perd notamment dans le récit de la nuit du 13 mai où un million de jeunes s’étaient réunis en sitting autour de la Sorbonne. « Nous étions sans la CGT, contre le PC » se remémore-t-il avant de dresser les détails de cette longue nuit historique, pleine d’espoirs et de barricades. « Nous étions à une époque où l’accès au lycée était réservé aux élites, où de plus en plus de monde ne trouvait plus son compte dans notre société » explique-t-il. « Et puis, il y avait la décolonisation, la guerre au Vietnam… Tout ça nourrissait encore l’agitation naissante. »  Mais il y a eu un avant et un après mai 68. Le réalisateur devient plus grave lorsqu’il évoque la fin des manifestations. « Nous avons pu changer beaucoup de choses, assure-t-il, mais la disparition du mouvement a été néfaste pour beaucoup d’entre nous. Après nos grandes illusions, le moment de la désillusion a été terrible. » Il évoque les nombreux suicides étudiants, les addictions aux drogues : « les lycéens ont payé le plus lourd tribut ».

 

Mais malgré ce que certains pensaient entendre en passant le seuil de cette salle, Romain Goupil est catégorique : « Mai 2018 ne ressemble en rien à mai 68. » Les étudiants présents dans la salle, venus en espérant trouver un allié des dernières occupations, sont d’ailleurs surpris des remarques, parfois brutales, assénées par le réalisateur. Ce dernier n’hésite en effet pas à une seconde à fustiger ce qui ressemble davantage à « un mouvement disloqué, effiloché, sans discorde ». S’il reconnaît être attentif à tout ce qui pourrait se passer dans les mouvements étudiants actuels « en France comme ailleurs », l’ancienne figure de mai 68 ne cache pas ses doutes quant à l’issue des insurrections actuelles : « Ce que je vois est encore pire que ce que je redoutais, assène-t-il. Je trouve même cela terrifiant. Mai 68, c’était des débats, des regroupements enthousiasmes certes, mais pleins d’affrontements ! Comment voulez-vous trouver une alternative pour la société de demain si vous ne vous engueulez pas ? Moi, j’ai connu les discussions, les affrontements, les opinions qui fusaient dans tous les sens. Là, il y avait matière à discuter. Le mouvement ne prend pas car la Parole n’apparaît pas.» Il pointe également du doigt « un fonctionnement horizontal, un déferlement d’insultes et de haine. » A la jeune fille en licence qui tente de défendre les derniers blocus à Tolbiac, Romain Goupil l’arrête tout net : « Si vous êtes des centaines de milliers dans la rue et que vous êtes audibles, alors on vous entendra. Mais ni vos revendications, ni votre fonctionnement ne sont clairs » et de conclure : « vous bloquez, vous êtes minoritaires. Nous ouvrions grandes les portes et nous étions des foules à débattre sur les pelouses. » Soyez structuré, clairs et ouverts, tel est le message du réalisateur aux mobilisateurs d’aujourd’hui.

« Lorsque vous comparez 2018 avec mai 68, c’est tellement gros que la parole me manque. »

Celui-ci n’y va d’ailleurs pas de main morte sur ces organisations qui, selon lui « ne 

Romain Goupil à t’antenne de France Culture © France Culture

répondent plus à ce qu’est devenu la société. » Cet ancien membre du Parti Communiste dénonce une France Insoumise « qui a perdu le contrôle, inapte à prendre des décisions », mais surtout les éléments de langage retransmis de manière horizontale. Accusant Ruffin d’être « la marionnette de Frédéric Lordon », c’est tout le système qu’il définit comme une simple retransmission de pensée.

« Mai 68, c’était avant tout une incroyable envie d’aller vers un monde qui changeait » déclare Romain Goupil avant de poursuivre : « Mai 2018, c’est un mouvement de peur, de protection, d’inquiétude. » Se servant des exemples de la réforme de la SNCF et de l’Etat Providence, mais aussi de la menace internationale comme Bachar Al Assad et Vladimir Poutine, il dénonce une rébellion « où chacun a peur et se protège » plutôt qu’une rébellion solidaire et globale. « Nous sommes une révolution réactionnaire » conclut-il amèrement.

Révolutionnaires d’aujourd’hui ou d’hier, amoureux de mai 68 ou anti-soixante-huitards : la parole est à vous.

Romain Goupil DR

Romain Goupil en dates :

1951 : naissance de Romain-Pierre Charpentier à Paris

1968 : leader lycéen

1978 : suicide de Michel Recanati, respondable de la CT

1981 : soutien Coluche aux élections présidentielles

1982 : réalisation de « Mourir à 30 ans » qui reçoit la Caméra d’Or au Festival de Cannes et le César du meilleur premier film

1994 : se présente aux élections européennes sur la liste « l’Europe commence à Sarajevo »

1995 : se positionne contre les Restos du Cœur qui « donnent un alibi et une bonne conscience alors que des gens n’ont pas à manger »

2010 : se mobilise pour la cause des travailleurs étrangers en situation irrégulière en grève

2015 : Sortie des Jours Venus

2017 : soutient Emmanuel Macron pendant les présidentielles

Bande annonce du film : 

Image de couverture : AFP 

 

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