« Mercy » mais non merci

Samedi soir, c’était l’Eurovision. Et, pour représenter la France à cette occasion, une chanson du duo Madame Monsieur : Mercy. Vous l’avez certainement déjà entendue, mais en voici quand même les paroles :

Je suis née ce matin
Je m’appelle Mercy
Au milieu de la mer
Entre deux pays, Mercy
C’était un long chemin et Maman l’a pris
Elle m’avait dans la peau, huit mois et demi, oh oui
Huit mois et demi
On a quitté la maison, c’était la guerre
Sûr qu’elle avait raison, y avait rien à perdre, oh non
Excepté la vie
Je suis née ce matin, je m’appelle Mercy
On m’a tendu la main et je suis en vie
Je suis tous ces enfants que la mer a pris
Je vivrai cent mille ans, je m’appelle Mercy
Si il est urgent de naître
Comprenez aussi
Qu’il est urgent de renaître
Quand tout est détruit
Mercy
Et là devant nos yeux y avait l”ennemi
Une immensité bleue peut-être infinie, mais oui
On en connaissait le prix
Surgissant d’une vague, un navire ami
A redonné sa chance à notre survie, c’est là
Que j’ai poussé mon premier cri
Je suis née ce matin, je m’appelle Mercy
On m’a tendu la main et je suis en vie
Je suis tous ces enfants que la mer a pris
Je vivrai cent mille ans, je m’appelle Mercy
Derrière les sémaphores
Serait-ce le bon port, que sera demain?
Face-à-face ou main dans la main
Que sera demain?
Je suis née ce matin, je m’appelle Mercy
Mercy Mercy
Mercy Mercy
Mercy Mercy
Je vais bien, merci

 

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Mercy à la naissance © Grégory Leclerc (sous réserve d’accord du photographe)

Mercy, donc, raconte l’histoire vraie d’une enfant née sur le bateau Aquarius qui vient en aide aux migrant·es en détresse, en pleine Méditerranée. Les paroles sont peut-être un peu simplistes et naïves, mais ce n’est pas surprenant puisqu’elles sont censées être celles d’un bébé à peine né. Elles évoquent le contexte de guerre qui pousse les gens à partir, la difficulté de quitter son pays, les dangers liés à la traversée, etc. Concernant le rythme, rien à redire non plus : il est plutôt entraînant, entêtant même et c’est une bonne recette pour qu’il marque les esprits.  

En somme, Mercy semble être une chanson engagée et pleine de bonnes intentions. Pourtant, penser qu’il s’agit seulement d’une initiative louable est avoir une vision biaisée. Ne connaissant pas Madame Monsieur, je ne juge pas leurs motivations qui sont peut-être tout à fait sincères et honorables. Mais (car il y a bien un mais, un très gros même) ce qui m’interpelle, c’est le traitement de cette chanson, ce qui en est fait. Car cette chanson, au-delà de son “message”, est instrumentalisée avec des intentions bien peu solidaires.

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Émilie Satt pendant la performance, diffusée sur France 2

Tout d’abord, le concours de l’Eurovision. Présenter une chanson avec un tel message politique devait permettre de s’attirer les faveurs des autres pays, de susciter l’adhésion.  Échec relatif, puisque la France a obtenu la treizième place du classement. Ensuite, encore et toujours l’argent : n’hésitez pas à me détromper si nécessaire, mais je n’ai vu nulle part que l’argent récolté par les ventes d’album, etc. allait être reversé à des associations d’aide aux migrant·es.

Mercy a été diffusée à tour de bras, encensée partout ; soudainement, l’opinion publique se jette sur cette chanson alors qu’elle se désintéressait royalement de la question migratoire. Est-ce grâce à un sursaut de conscience soudain ? Permettez-moi d’en douter. La victoire à l’Eurovision aurait été « un message fort envoyé à nos gouvernants« , d’après SOS Méditerranée. La mort du petit Aylan il y a trois ans n’avait pas été un « message » suffisamment fort, malheureusement. Faut-il marquer les esprits davantage … avec une chanson entraînante ? Oui, le symbole est joli et l’idée mignonne. Mais n’est-ce pas plutôt pour se déculpabiliser, ou parce que la France tenait enfin l’opportunité de remonter dans le classement de l’émission mondiale ? Cette hypothèse est bien plus vraisemblable. 

Si votre conscience est tranquille, permettez-moi de la chatouiller un peu. Que se passe-t-il actuellement ? Dans l’indifférence générale, des migrant·es sont laissé·es sans ressources. Dans l’indifférence générale, des migrant·es parfois mineur·es sont emprisonné·es. Dans l’indifférence générale, des migrant·es sont rejeté·es aux frontières. Je pourrais continuer bien longtemps avec cette anaphore, tant les actions de ce genre sont nombreuses. “On m’a tendu la main”, d’accord, mais qu’en est-il de toutes les personnes auxquelles on ne la tend pas ? La France ne peut accueillir toute la misère du monde, on le lit fréquemment. Certes. Mais elle pourrait tout de même en prendre une part, et ce n’est pas les récents changements de politique migratoire du gouvernement Macron qui nous feront aller dans ce sens.

Derrière Mercy, il y a une petite fille qui représente la solidarité, mais cette solidarité est bien fragile et mise à mal par des intérêts nauséabonds. Qui plus est, dans notre beau pays, l’aide aux migrant·es est passible de prison : on va jusqu’à parler de “délit de solidarité”. N’est-ce pas un peu hypocrite, alors ?

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