Quelques clés pour comprendre la sélection à l’université

Le 22 novembre 2017 est présentée au conseil des ministres la très attendue loi « Orientation et réussite », plus communément appelée loi ORE. Cette loi, portée par la ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche Frédérique Vidal, a pour but de réduire le taux d’échec en première année de faculté. Adoptée par le Parlement le 15 février 2018, le texte a pourtant fait l’objet d’un recours au Conseil constitutionnel sous l’impulsion de partis de gauche. Aujourd’hui la loi clive et mobilise de nombreux étudiants et enseignants à travers la France, et ce notamment dans les facultés, pour certaines toujours bloquée. Présentée par le gouvernement et notamment par le premier ministre Edouard Philippe, comme n’étant pas sélective, les nouvelles dispositions instaurées par la loi ORE tendent pourtant à démontrer le contraire.

Ce que change la loi ORE

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Frédérique Vidal, ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche

Annoncée par Frédérique Vidal comme une révolution, pour les étudiants injustement exclu d’un parcours universitaire suite aux déboires d’ABP en 2017, la loi ORE change-t-elle réellement la donne ? Le système informatique de la nouvelle plateforme d’orientation gouvernementale nommée Parcoursup reste en effet assez similaire à celui de l’ancien site internet. La réforme, sous couvert de réformer l’éducation supérieure dans sa globalité, s’attaque plus précisément à une réforme en profondeur de l’université et notamment du système très critiqué du tirage au sort, laissant à des élèves de 14 comme de 10 de moyenne une chance égale d’être accepté par une faculté. Un tirage au sort et une trop grande tolérance qui serait responsable selon le gouvernement, de l’échec de centaines d’étudiants en première année.

Le nouveau système d’orientation en ligne Parcoursup impose donc désormais aux lycéens et étudiants en réorientation de fournir un projet d’orientation motivé pour chaque vœux qu’ils formulent (ce qui avant n’était pas demandé pour les universités). Le nombre de vœux saisis est lui aussi drastiquement réduit : de 28 celui-ci est passé à 10, avec une possibilité de 20 sous-vœux (candidatures pour une formation dans un établissement en particulier) maximum. Le classement des vœux est lui aussi abrogé par la loi ORE et remplacé par la rédaction obligatoire d’une rubrique intitulée “Ma préférence” par les utilisateurs de la plateforme. Cette rubrique est annoncée par le site comme invisible par les formations où l’élève a postulé, et a pour but d’obliger les élèves à expliquer les raisons de leur choix de formation prioritaire. Sous couvert de proposer aux élèves une réorientation adaptée en cas de refus de tous leurs vœux, dans les faits cette nouvelle disposition dessert les élèves possédant une idée assez floue de leur orientation, qui doivent alors justifier et expliquer les raisons d’un choix qu’ils ne sont parfois pas sûr de poursuivre dans les années à venir.

Concernant les lycéens, leur dossier s’accompagne dorénavant d’une fiche Avenir remplie par les professeurs et dont le contenu peut être discuté pendant les conseils de classe. Cette fiche Avenir est remplacée pour les étudiants étant déjà intégrés dans le système universitaire, par une attestation de suivi de réorientation, faisant foi des démarches effectuées par l’élève pour se réorienter. En effet la réforme Vidal axe sa politique sur un accompagnement plus poussé des élèves afin d’éviter les “erreurs d’orientation” qui conduirait au décrochage d’un certain nombre d’étudiants en première année de faculté. Le gouvernement promet pour cela la mise en place d’un accompagnement personnalisé mis en place de façon obligatoire pour permettre aux élèves de trouver leur voie et prévenir ainsi l’engorgement de certaines filières. Le gouvernement par cette loi, souhaite également la mise en place d’une remise à niveau pour certains élèves n’ayant pas les “attendus requis” pour entrer à la faculté, créant ainsi des orientations différées pour lisser les inégalités de niveau dans les universités.

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Parcoursup, LA solution pour les futurs étudiants ?

Mais alors me direz-vous, où est le problème d’une telle réforme ? Une place prépondérante à la motivation des élèves, des sessions de remise à niveau, un nombre de vœux certes réduit mais des élèves plus orientés et pris en charge par le système éducatif…  Seulement voilà, le problème de cette loi c’est justement la sélection mise en place dans les universités pour arriver à ce système d’accompagnement.

 

La sélection kezaco ?

Sélection : action de choisir les objets ou individus qui conviennent le mieux.

La définition est sans appel et peut faire sourire le premier ministre qui ne cesse de se dédouaner quant à la mise en place d’une prétendue sélection, pourtant c’est bien ce que la loi ORE propose aux lycéens et aux étudiants : une sélection méritocratique pour entrer à la faculté. En effet avec cette réforme les dossiers des élèves transmis aux universités seront désormais examinés en détails par des commissions et chaque université pourra fixer si elle le souhaite une moyenne minimum à avoir pour pouvoir intégrer l’enseignement supérieur. La sélection est donc reportée sur les universités qui doivent filtrer les milliers de demandes, lettres de motivation et dossiers de chaque étudiant. Le problème de cette sélection est qu’elle s’effectue principalement sur le dossier scolaire de chaque étudiant.

Pour obtenir un système éducatif plus performant il s’agit donc de sélectionner ces meilleurs éléments. Cette décision transforme ainsi les universités françaises réputées ouvertes à tous et toutes en pouponnières à cerveaux semblables aux classes préparatoires ou à certaines écoles privées. Cette sélection est également défavorable aux étudiants contraints de concilier vie étudiante et vie salariale pour des raisons économiques. Si la sélection ne se fait pas directement sur le plan économico-social, elle dépend à terme de l’environnement dans lequel évolue l’étudiant sélectionné et des facilités qu’il aura pu développer grâce à son parcours personnel.

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L’Université en France est-elle menacée par la loi ORE?

La sélection à l’université mise en place par la loi ORE se concrétise également par le biais des prérequis demandés aux étudiants pour accéder à certaines formations. Outre l’examen détaillé de son dossier scolaire, l’étudiant verra son orientation soumise à l’aval de ces professeurs et son dossier discuté lors du conseil de classe, avec à la clé la possibilité d’être astreint à une remise à niveau d’un an. Cette remise à niveau pouvant décourager un candidat peu confiant, le contraignant ainsi à abandonner une formation dans laquelle il aurait pu avoir toutes les chances de réussir.

Le problème de la sélection à la faculté est qu’il touche un système qui par principe ne proposait pas de sélection afin de donner à chacun une chance de trouver sa voie, de se découvrir ou non une affinité pour tel ou tel domaine d’étude… Mais l’université est avant tout un établissement ouvert, laissant aux étudiants la possibilité de se construire et de se chercher pour trouver leur voie. Mettre en place une sélection basée sur le mérite et le dossier scolaire met automatiquement à l’écart de ce système sélectif des élèves peu confiants en leurs capacités scolaires, victimes de graves problèmes de santé qui ont laissés des bulletins un peu légers ou des élèves contraint de cumuler un petit boulot en parallèle de leur parcours étudiant.

 

Qui touche-t-elle?

            Cette sélection, de par son aspect drastique, touche depuis sa mise en place de nombreuses personnes. En premier lieu les lycéens, qui n’ont eu que très peu d’informations sur la réforme et les conséquences qu’elle entraîne sur leur scolarité et le suivi d’un parcours universitaire. Le manque de préparation des équipes enseignantes porte également préjudice aux lycéens quant à la constitution de leurs dossiers d’orientation, les séances d’accompagnements personnalisés promises n’ayant pas encore été mises en place par le gouvernement, ceux-ci se retrouvent confrontés à une réforme les désavantageant sans les aider. Le sentiment d’injustice qui plane chez certains lycéens est renforcé par les nombreux cas de « non affectation », ayant provoqué un scandale l’an passé et contre lesquels la loi ORE est censée lutter en instaurant des critères de sélection aux entrées des facultés. Les budgets n’ayant pas été revus à la hausse cette année, peu de places supplémentaires ont été créées pour les 28 000 étudiants prévus en 2018.

            Les deuxièmes victimes de cette sélection purement scolaire sont les étudiants. Certes déjà engagés dans un cycle universitaire, beaucoup se mobilisent toutefois pour continuer de défendre une université ouverte à tous et surtout, non sélective. De plus la loi ORE prévoit également de mettre fin à la compensation entre les semestres, permettant aujourd’hui à certains étudiants de valider leurs années. Ce système de compensations permet aux étudiants de compenser un premier semestre catastrophique par un second semestre beaucoup plus prometteur, un 8 est compensé par un 12 et permet à l’étudiant de valider son année avec 10 de moyenne. Cette modalité, propre à l’université, fut obtenue par les syndicats étudiants suite à d’âpres négociations, et son possible retrait par la réforme Vidal fait aujourd’hui grincer des dents.

            Le corps enseignant est lui touché par ce changement radical de la politique universitaire française. Moins impactés que les professeurs du secondaire, les enseignants chercheurs tout comme les étudiants des facultés, protestent contre ce mode de sélection contraire aux principes fondamentaux de l’université française. Le manque de formation des enseignants lycéens, ainsi que des programmes scolaires toujours plus chargés, rendent difficiles la mise en place d’un suivi personnalisé de l’orientation de chaque élève. Cette charge supplémentaire pèse sur un corps enseignant fatigué et lui aussi désorienté.

Quelques milliers de lycéens ont manifesté contre la sélection à l'université dans toute la France.
Quelques milliers de lycéens ont manifesté contre la sélection à l’université dans toute la France.
 © afp.com/THOMAS SAMSON

 

Pour comprendre les forces en présence

Depuis sa mise en place la loi ORE fait donc couler beaucoup d’encre, et divise la classe politique comme les étudiants, aux quatre coins de la France. De nombreuses facultés sont toujours à ce jour bloquées par des mouvements étudiants protestant contre la mise en place d’une loi injuste et sélective. Parmi elles Nanterre, Rennes 2 ou encore Tolbiac et le campus du Mirail récemment évacués avec violence par les forces de l’ordre, cherchent à faire réagir le gouvernement quant à sa prise de position par rapport à cette loi calquée sur le modèle américain. Mais les divisions quant à la sélection atteignent également certains députés, car la loi ORE divise mouvements étudiants et politiciens, réactivant ainsi le clivage gauche-droite perçu comme étant de plus en plus discret dans le paysage politique français. En effet certains groupes étudiants sont fermement opposés au blocage des facultés et encouragent la mise en place d’une université plus sélective, comme en témoigne les agressions de certains étudiants militant pour le retrait de la réforme Vidal. Ces tensions renforcent encore davantage l’enjeu de cette loi dont beaucoup, étudiants comme lycéens, attendent des résultats concrets.

Toutefois nous pouvons nous interroger quant à la mise en place d’une sélection, présentée par le gouvernement comme la seule alternative face au manque de places et aux nombre d’échecs important en première année de licence. Faut-il nécessairement exclure du système universitaire des élèves aux plus faibles résultats scolaires ? Ne serait-ce pas réduire certains lycéens et étudiants à une série de chiffres, qui ne prouvent en rien l’efficacité et les capacités réelles d’un être humain ? La sélection est-elle donc la solution ? Rien n’est moins sûr, et lycéens comme étudiants attendent beaucoup de cette réforme controversée.

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