Parcoursup, l’extension finale du domaine de la lutte

Est-il encore utile de présenter Parcoursup ? A l’algorithme de Gale-Shapley, dit des mariages parfaits et considéré comme optimal a été préféré une procédure plus « humaine ». Plus de hiérarchie des voeux qui permettait à l’algorithme de nous démissionner automatiquement de nos seconds choix quand nous obtenions le premiers. Désormais « winners take all ».

Si je n’ai pas connu APB, me voir associer aux nombres « 27 », « 773 », « 105 », « 225 » dans les files d’attente n’a pas franchement correspondu à ma définition de l’humanité. Quoi que je concède qu’au début, c’est amusant, presque ludique. On compare, on s’esclaffe devant des aberrations. « Ne vous inquiétez pas les enfants, la procédure est un peu spéciale cette année mais cela convergera vite ». Le matin, on se lève plus tôt pour se réjouir d’avoir gagné quelques places. Et puis on finit par s’inquiéter, déjà une semaine, toujours rien.  Enfin si, bien sûr, quelques centaines de personnes de moins devant toi. Plus que cinq mille. Tic, toc. C’est Juste la fin du monde. Comme dans la pièce de Jean-Luc Lagarce, règne une atmosphère délétère dans laquelle se noient les dialogues de sourds : en famille, entre amis, avec nos professeurs nous tentons d’aborder le sujet sans jamais toucher à l’essentiel. Comme Antoine qui ne parvient pas à s’opposer frontalement son frère, comme Louis qui échoue à annoncer sa mort prochaine, nous sommes piégés, nous n’arrivons pas à évacuer une frustration immense, dans notre cas celle de voir réduites quinze longues années de scolarité à un chiffre. Chiffre insolent qui ne quitte notre esprit, jamais assez bas. Paradoxalement, j’entends autour de moi peu de critiques sur le système Parcoursup en lui même. La jeunesse que je croyais encore candide a déjà bien intégré la valeur-travail. Critiquer c’est exprimer l’angoisse, l’angoisse de l’exclusion. Or nous ne voulons pas être catalogués comme marginalisés.

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Florence Aubenas

Nous craignons plus que tout de vivre l’entretien de la sociologue et journaliste Florence Aubenas qui narre dans Quai de Ouistreham s’être rendue déposer son CV dans une agence d’intérim. Elle prétendait être restée vingt ans femme au foyer après un bac littéraire. Terrible fin de non recevoir « Vous ne pouvez pas être classée parmi les personnes très sûres, les Risque Zéro… Aujourd’hui, les Risque Zero sont les seuls auxquels les employeurs font appel pour l’intérim […] même pour des remplacements de vingt-quatre heures à l’usine de steak haché […] Cela ne vous correspond pas du tout. Vous êtes plutôt le fond de la casserole Madame ».

Lentement, se diffuse une interrogation, lancinante : « Qui sont-elles ces CINQ MILLES personnes devant moi ? ». Evidemment, les classements existaient déjà avec APB, mais ils nous étaient cachés. Nous pouvions être admis ou refusé sans que les coulisses de la sélection n’apparaisse. On peut donc concéder à Parcoursup un gain de transparence, mais à quel prix ? Finie l’innocence ce temps où « L’existence vous apparaissait riche en possibilités inédites. [Où] vous pouviez devenir chanteur de variétés ;  partir au Vénézuela ». On sait désormais exactement où se situer dans toutes les filières demandées. Dans Extension du domaine de la lutte, Michel Houellebecq expliquait que le libéralisme économique s’était étendu au domaine sexuel : « auparavant le licenciement était prohibé, une personne occupait un poste et le chômage n’existait pas, quand le divorce était prohibé un homme était marié à une femme et tous trouvaient un ou une partenaire sexuelle ». Parcoursup c’est l’extension ultime, l’extension finale du domaine de la lutte. La jeunesse n’est plus épargnée : désormais il y a ceux qui raflent toutes les places et ceux qui attendent chaque matin de se rapprocher d’une admission. Pour la parfaire ne manque que ce qu’Amélie Nothomb  décrivait dans Ni Eve ni d’Adam : le test d’aptitudes dès la maternelle pratiqué dans certaines écoles nippones.

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Michel Houellebecq

Si le constat sur Parcoursup est net, il ne porte pas pour autant le nouveau système à l’échafaud : qui après avoir adhéré à la thèse houllebecquienne a proposé le retour au mariage forcé ? Personne parce qu’il semble qu’il y a dans cette inégalité une sorte de justice, et qu’une coercition ne rendrait personne plus heureux. Avec Parcoursup se pose la même question : n’est-il pas juste que les meilleurs aient le choix ? Question vaste à laquelle je suis bien incapable d’apporter une réponse. Un problème, cependant, vient de la détermination des meilleurs éléments : le premier de la classe est-il le plus apte à aller en STAPS ? Venir de Louis le Grand doit-il vous garantir une place en prépa ? La situation est finalement assez similaire au domaine sexuel : on se doute que les plus beaux, les plus intelligents, les plus charismatiques seront ceux qui auront les meilleures opportunités. Pourtant, empiriquement certains individus surprennent. Parcoursup, pensé pour être plus « humain » présente la même incertitude quand bien même nous autres lycéens tolérons mal la contingence. La filière scientifique particulièrement cherche des causes, en vain. Nous n’acceptons pas de ne pas avoir pu influencer l’ordre des choses, qu’elles nous aient échappés. Cette nouvelle plateforme offre finalement une leçon de vie : contrairement à Cantor dans Némésis, porteur sain de la variole, incapable d’accepter que personne n’est véritablement coupable des morts qu’il a inconsciemment “causées”, nous intégrerons bien la contingence à nos fragiles existences.

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