L’argent, religion du sage ou fléau des humains ?

« Hélas ! Mon pauvre argent, mon pauvre argent, mon cher ami ! On m’a privé de toi ; et puisque tu m’es enlevé, j’ai perdu mon support, ma consolation, ma joie ; tout est fini pour moi, et je n’ai plus que faire au monde ! Sans toi, il m’est impossible de vivre. » – Harpagon in L’Avare de Molière

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Louis de Funès dans l’Avare de Molière DR

Une chose est certaine, l’argent n’a pas attendu le XXIème siècle pour semer la zizanie –ou l’adoration- au cœur de nos civilisations. Et si Flaubert, dans son Dictionnaire des Idées Reçues, définit l’argent comme « la cause de tout le mal », crier au loup à son apparition semble être devenu démodé. A l’heure actuelle, est-il aberrant de se demander si « l’argent gouverne le monde » ? Crierait-on au scandale, au gauchisme ou à la révolution à outrance ? Et finalement, la question n’est-elle pas tout simplement naïve ? Le Monopoly grandeur nature qu’est devenue notre époque vaut-il encore la peine qu’on lui attribue autant de lignes ? Et surtout, comment évoquer l’influence de l’argent sur notre société sans tomber dans la critique moralisatrice et l’image d’Epinal –pour ne pas dire le cliché- de l’argent-démon menaçant le monde ?

Au cœur d’une époque inconnue et certainement inaccessible, un enfant jouait à la frontière de l’Eldorado. Dans cette citée tant rêvée, fantasmée de toutes les civilisations, il levait vers le soleil pourpre ses doigts blancs et potelés de ceux qui ne connaissaient pas la misère. On l’avait affublé d’un costume reluisant plein de charme à en damner toutes les poupées de cire. Et dans cette contrée utopique, les rires de l’enfant, eux-mêmes résonnant de luxe et d’innocence, avaient un écho si différent de ceux de nos bambins qu’il en paraissait irréel. A côté de lui, gisait sur un large sentier d’or une tablette numérique splendide, garnie de pierres miroitantes et à l’écran de cristal. Mais l’enfant ne s’occupait plus de son jeu tant convoité, et voici ce qu’il regardait : de l’autre côté de l’immense grille de l’Eldorado, sur cette route dénudée où les orties s’agrippaient aux pavés fracassés, il y avait un autre enfant, « sale, chétif, fuligineux » ; un de ces gosses que l’allure répugnante rebute, un voyou des rues, un va nu-pied au pantalon troué. A travers ces barreaux, le sentier d’or devenait chemin pauvre et les tablettes splendides des miettes de pain. Et l’enfant pauvre montrait à l’enfant riche son propre jeu. Or, ce joujou qui les amusait tant c’était un ver vivant ! Un ver balancé, agité, tournoyant au bout d’une branche crasseuse et qui virevoltait allègrement à la frontière de l’Eldorado. « Et les deux enfants se riaient l’un à l’autre fraternellement, avec des dents d’une égale blancheur. »[1]

Baudelaire me pardonnera cette inspiration qui ne parviendra sans doute pas à égaler le talent du poète. Et si l’esprit est parfois trop pauvre pour atteindre les hautes sphères des plus belles imaginations, notre portefeuille nous donne au moins l’extase de nous payer les volumes reliés de ces grands auteurs ; contre un peu de billets verts, offrons-nous un peu de créativité écrite par ceux à l’esprit rempli mais à la poche vide.

Ah l’argent ! Simple monnaie des économistes et arme des corrompus ! Valeur d’échange et frontière entre deux mondes ! Sage et raisonnable neutralité ou figure de la perversion !  « Religion du sage » selon Euripide, « fléau des humains » pour Sophocle ; que faut-il donc penser de celui qui semble manier le gouvernail de notre société ? Si un siècle avant le nôtre, Oscar Wilde s’écriait que les gens « connaissent le prix de tout et la valeur de rien », nul doute que l’auteur se serait étranglé en 2018.

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Oscar Wilde

Nul doute aussi que personne ne pourrait nier le totalitarisme de l’argent dans lequel nous évoluons depuis plusieurs années. Bien loin de l’argent-moyen qu’on essaie encore de nous vendre, nous sommes parvenus à une ère de l’argent-fin, où la finalité de l’argent est devenue un but tellement banal qu’elle a cessé de choquer. Et nous regardons défiler sur nos écrans de télévision, sans même plus nous ébahir, les interviews de stars au salaire exorbitant, les milliardaires courant après un ballon ou les présidents faisant des allers-retours en avion pour 110 km. Sans plus nous ébahir, nous assistons à la fragilisation des associations, des organisations à but non lucratif, au désordre du système éducatif.

« Je veux de l’argent simplement pour être riche. » – John Lennon

Le totalitarisme de l’argent, c’est d’abord la menace de la vie associative. Alors que s’engager comme bénévole dans une association était autrefois perçu comme un acte honorable, le jeune désireux de s’enrôler dans un projet qui lui coûtera plus de temps que d’argent est devenu impensable. A quoi bon passer dix heures par semaine à militer si cela « ne rapporte rien » ? (Observons le « rien » comme synonyme de « financièrement » : si tu ne rapportes pas d’argent, tu ne rapportes « rien ». Laissons de côté les termes ô combien désuètes de « plaisir », « compétence » ou « maturité ».) Aujourd’hui, le jeune partant un an en mission humanitaire est soumis au fameux dilemme de l’opinion publique hésitant à s’écrier « Quel courage ! » ou se lamenter « Tu devrais trouver un travail d’abord. »

Le totalitarisme de l’argent, c’est aussi l’altération de l’image de l’Europe. Construite sur les ruines de la Seconde Guerre Mondiale dans le but de faire émerger une communauté pacifique et d’éviter tout dérapage belliqueux, l’Europe n’est aujourd’hui perçue qu’à travers le prisme de la dette, des taux d’exportation, de la finance. A la guerre des hommes a succédé la guerre de la consommation. Qu’il est loin, ce jour d’août 1849, où Victor Hugo, au Congrès de la Paix, appelait à « l’amour, la paix et l’harmonie des peuples » ! Et face au retour des frontières, les populistes délaissent l’Europe des hommes, stigmatisent l’Europe de la Finance et rejoignent un dangereux individualisme, douce ritournelle de notre société.

téléchargement (1)«  Supposez que les peuples d’Europe, au lieu de se défier les uns des autres, de se jalouser, de se haïr, se fussent aimés : supposez qu’ils se fussent dit qu’avant même d’être Français, ou Anglais, ou Allemand, on est homme, et que, si les nations sont des patries, l’humanité est une famille ; et maintenant, cette somme de cent vingt-huit milliards, si follement et si vainement dépensée par la défiance, faites-la dépenser par la confiance ! Ces cent vingt-huit milliards donnés à la haine, donnez-les à l’harmonie ! Ces cent vingt-huit milliards donnés à la guerre, donnez-les à la paix ! »  – Victor Hugo, discours du 21 août 1849 au Congrès de la Paix

Le totalitarisme de l’argent, c’est encore le frein de l’écologie. Parce que nous avons perdu le sens des priorités en même temps que celui de nos valeurs, nous pouvons nous offrir le luxe de cérémonies pimpantes, celui de la transition écologique est on ne peut plus secondaire. L’économie avant l’écologie, voilà le refrain qui semble familier à beaucoup d’entre nous.

Puis le totalitarisme de l’argent, c’est le dévoiement de l’éducation que nous entendons offrir à nos enfants. « Donne-moi le salaire de tes parents, je te dirai ta vocation ». Le système est loin de s’être amélioré depuis les études bourdieusiennes que, ironie du sort, nos professeurs ne manquent pas de nous faire lire. Dans ce monde éducation-finance, l’enfant boursier est un quota. Parce que certaines écoles se sont pliées au jeu du quota d’enfants boursiers dans leurs établissements, elles croient se revendiquer égalitaires. Mais suffit-il de présenter 10% d’élèves boursiers dans ses rangs pour avoir à se vanter ? Et au-delà du pourcentage, où est le côté humain dans cette grosse usine à fric qu’est devenue l’éducation ? Un enfant boursier arrivant dans une grande école est rarement suivi lors de son cursus. Mettez un athlète professionnel face à un athlète débutant non entraîné dans la même arène et voyez donc où se trouve cette prétendue égalité.

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Et puisque nous en sommes à l’éducation, que penser encore des modèles offerts aux dernières générations ? Je vous propose un jeu : allumez votre télévision aux alentours de dix-sept heures, heure où la plupart des enfants y ont accès. Et voyez les modèles qu’on leur propose. En rentrant de l’école, après avoir passé une journée à s’entendre répéter « qu’il faut travailler dur pour y arriver », l’élève a droit aux « Chtis à Marseille », aux « Reines du Shopping », « Les Anges de la Téléréalité », « Quatre mariages pour une lune de miel »… et j’en passe. Finalité de toutes ses émissions ? L’argent. Toujours plus d’argent. Le moyen ? Se montrer. Riez aux clichés si cela vous enchante, puis mettez-vous à la place de ces enfants qui voient passer en boucle ces images de stars ayant la possibilité de se payer des vies de rêve. Ou des nouvelles stars de la musique qui hurlent dans leur micro qu’ils veulent « du fric » ? Combien de jeunes aujourd’hui croient pouvoir devenir youtubeur, joueur de foot, bloggeur, en un claquement de doigt ? Nous éduquons nos enfants à coups d’utopies centrées sur un seul gage de réussite digne du Blues du Businessman : Mon fils, tu seras riche ou tu ne seras pas. Dommage il aurait peut-être voulu…. « être un artiste » ?

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Le Loup de Wall Street DR

 Enfin, le totalitarisme de l’argent, c’est la naissance de l’amour-consommation. Les réseaux de rencontre fonctionnent comme des supermarchés où on se sert à tout hasard avec des critères prédéfinis, date de péremption bien en vue : « Bonjour c’est pour une histoire d’amour, garantie d’un soir s’il vous plait. »  L’amour, on le consomme comme on achète une nouvelle voiture, un nouvel écran plasma, un nouvel Iphone. Prière de ne pas trop s’attacher : le dernier modèle sera peut-être plus intéressant. A l’ère de l’obsolescence programmée, les sentiments aussi sont sacrifiés sur l’autel de l’Ephémère. Ah ! Quel délice cette passion pour la consommation jusque dans nos lits !

Dans ce monde où l’argent est le leitmotiv de notre civilisation et est devenu une fin plutôt qu’un moyen, l’homme n’a sa place qu’à travers les chiffres. D’ailleurs, lui-même n’est qu’un chiffre. Le joueur de foot est représenté par le coût de son transfert. Le salarié lambda par son salaire. Les pays par leur PIB (à quand la représentation d’un pays par son BIB ?). L’élève par son échelon en bourse ou le salaire de ses parents. Et quel que soit l’endroit dont nous venons, « we all wanna be a billionaire ».

« Argent, machinisme, algèbre ; les trois monstres de la civilisation actuelle. »Simone Weil

Où est passé notre sens des valeurs dans cette époque qui ne laisse plus de place à

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Simone Weil

l’humanisme ? Et je ne vous parle pas que d’empathie, de morale, de solidarité, d’égalité ou de partage. Je vous parle aussi de la valeur que nous entendons donner de l’argent à l’heure où 800 millions d’individus vivent avec moins d’1.90 dollars par jour et quand 1% de la population possède 87% des richesses de la planète. La semaine dernière, la France se divisait sur les propos d’Emmanuel Macron s’exclamant à travers une vidéo qu’on « met un pognon dingue dans les minima sociaux et les gens restent pauvres ». Certains y voient une marque de mépris vis-à-vis des pauvres ; d’autres justifient les paroles du président en argumentant qu’il ne s’agit que d’une « critique du système ». Le système de distribution des ressources aux plus démunis est bien évidemment à revoir. Mais au-delà de cette observation, peut-on justifier ce genre d’exclamation de la bouche d’un gouvernement qui supprima l’ISF, dépensa une fortune pour la nouvelle vaisselle de l’Elysée, voyage en avion plusieurs fois dans la même journée et ne semble pas choqué du salaire exorbitant des politiques ? Et si en même temps que le système des « pauvres », nous revoyions aussi le système des salaires à vie des sénateurs, députés et présidents ? Si nous commencions par nous inspirer de systèmes bien plus fonctionnels que les nôtres ? Pourquoi nos ministres devraient-ils mener un train de vie digne d’une star de cinéma lorsque leurs homologues norvégiens n’ont ni voiture ou logement de fonction, ni enveloppe budgétaire pour leurs dépenses (Eva Joly en fit les frais), encore moins de garde du corps, et vont chercher leurs enfants à l’école comme Monsieur et Madame tout le monde ?

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Pépé Mujica, le Président « le plus pauvre du monde » DR

Autre exemple : le 40ème président de la République Orientale de l’Uruguay. En fonction de 2010 à 2015, Pépé Mujica est connu pour être « le président le plus pauvre du monde. » Durant tout son mandat, il a refusé le Palais présidentiel pour rester dans sa baraque, avec sa femme et ses poules. Le Palais présidentiel ? Il servit pour loger les plus démunis lors de la grande vague de froid de 2012.  Quant à son salaire, il en redistribuait 90% à des associations caritatives. On est bien loin du modèle présidentiel français avec ses attributs presque irréels. Quand un Président français aura-t-il l’humilité de comparer son « pognon de dingue » avec celui distribué aux plus démunis ? Quand l’argent redeviendra-t-il, comme le suggéraient déjà les époux Pinçon-Charlot, un simple bien public ?

Alors oui, revoyons le système, mais le système entier et pas seulement celui « des pauvres ». Tant que nous nous payerons le luxe d’avoir, non pas des riches, mais des fortunes outrancières, le système des inégalités ne pourra que perdurer.

 

L’argent est un puissant seigneur
(Poderoso señor Dinero

Il fait beaucoup l’argent, c’est pour  cela qu’il faut  beaucoup l’aimer
Il fait l’idiot, intelligent –  il en fait un homme respectable
Il fait courir le boiteux, –  et le muet se met à parler
Même celui qui n’a pas de mains voudrait le saisir

En résumé je vais vous dire, pour vous faire mieux comprendre
Que l’argent dans ce monde est un grand agitateur
D’un seigneur il fait un serf, et d’un serf il fait un seigneur
Toute chose en ce siècle se fait pour son amour.

[1] Histoire inspirée du texte de Baudelaire « Le Joujou du Pauvre ».

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