ABEJ Solidarité : se mobiliser contre le décrochage social

« Vous savez, il y a autant de SDF que de façon de l’être ».

A partir de quel moment un homme perd toute sa singularité pour ne plus être décrit que par une seule qualification ? Les « sans domicile fixe ». Parlons-nous seulement de « logés » ? Les sans-abris ne peuvent être rassemblés sous cette simple étiquette. Chacun a des besoins particuliers, des attentes, des problèmes, des espoirs, certains d’entre eux n’en ont d’ailleurs déjà plus. Abej-Solidarité, association professionnelle basée à Lille et ses environs a choisi d’offrir des soins et des dispositifs de droits communs en prenant en compte le profil de chaque personne vivant à la rue.

 

300 salariés se mobilisent tous les jours au sein de quatre pôles différents : santé, hébergement, logement et accueil. Jonas Campagne est un membre de l’équipe de rue associée à ce dernier service depuis 2009. La halte est ouverte sept jours sur sept, sans coupure. Quand il n’est pas de garde, il part avec deux équipes à la rencontre des « grands marginaux » pour les ramener vers la structure d’accueil. Les grands marginaux sont ceux qui ne réclament plus d’aide ou qui ne parviennent pas à trouver une place dans les centres d’hébergement en raison de troubles psychologiques, de dépendance à la drogue ou d’un rapport à la violence trop prononcé. « 15 % à 20 % des sans-abris n’appellent plus. Notre mission c’est d’aller les chercher et de les conduire vers les hôpitaux ou de les aider à la réinsertion. »

 

Depuis qu’il est arrivé à Abej-Solidarité, Jonas Campagne a observé divers points liés aux problèmes du logement. Le nombre de sans papier et de toxicomanes vivant à la rue a largement augmenté. « Lille est particulièrement touchée par la consommation de drogue car l’héro est très peu chère. Maintenant, on est plus dans une politique de réduction de risques plutôt que de prévention. » Afin de leur apporter la meilleure aide, la halte a fait le choix de s’adapter à leur mode de vie. Elle leur offre un accueil gratuit où ils peuvent déposer leurs affaires, venir et repartir à tout moment. « Leur dépendance à la drogue les empêche de pouvoir être enfermés dans un lieu clos comme le proposent les CHRS (-centres d’hébergement et de réinsertion sociale). On oublie souvent de penser que c’est une forme d’handicap. Or cela ne nous viendrait pas à l’idée de maltraiter un handicapé ». L’équipe, devant toujours agir selon la loi, attend l’autorisation d’ouvrir une salle de consommation. Alcool et chien sont tolérés. Le seul effort demandé est l’absence totale de violence et le respect de chacun. Chaque soir, trois salariés et un agent de sécurité sont présents sur les lieux pour environ 50 sans-abris. Des bénévoles proposent des activités ludiques ou culturelles. Cependant, il est rare qu’une nuit se passe sans grabuges, ce qui pousse certains à craindre les grands marginaux. « Forcément, ma première année ici a été difficile mais j’aime ce que je fais. On travaille vers un mieux, on est au plus profond des rapports humains. En fait maintenant, le plus dur c’est les décès. J’ai connu une cinquantaine d’enterrements depuis que je suis arrivé ».

 

Les résultats des actions relatives aux quatre pôles combinés d’Abej solidarité sont très disparates et dépendent des différents profils dont les salariés s’occupent. Certains parviennent à se réinsérer dans la vie professionnelle assez facilement une fois qu’ils ont été guidés pour les démarches administratives. Des places sont généralement trouvées dans les centres d’hébergement pour les sans-papiers et des éducateurs rendent visite à ceux qui ont réussi à se reloger pour faire en sorte que la rupture ne soit pas trop brutale. Cependant, les solutions sont moins nombreuses pour ceux qui sont victimes de troubles plus profonds. « Notre but est déjà de les rediriger vers des services psychiatriques. Après, au meilleur des cas, ils retrouvent des petits boulots mais pour la plupart, ils ne seront plus jamais salariés. »

Soudainement, le visage de Jonas Campagne s’illumine. Un vieux monsieur, habitant à la rue depuis de nombreuses années et atteint de troubles psychologiques, lui permet de mettre en valeur son travail et les succès qu’il en retire. Ce monsieur, il l’a rencontré dès sa deuxième journée au sein de l’association. Depuis, il enchainait les solutions sans que ce soit jamais la bonne. Plusieurs fois, il a dû le forcer à l’accompagner vers des centres de soins jusqu’à l’interner sous contrainte. « C’est assez violent, une ambulance arrive et les embarque. Ils paniquent parce qu’on les brusque. J’ai parfois l’impression d’être un salopard. Même si je sais que c’est pour leur bien, ça reste de l’atteinte à la liberté ». Aujourd’hui, après neuf ans d’acharnement, Jonas Campagne a obtenu une place dans une maison de retraite pour l’ancien sans abris qui n’a pourtant que 59 ans. « Moi ce monsieur, je l’appelle tonton, je le connais super bien. Je suis pas sûr que ce soit très réciproque, mais moi je l’aime beaucoup. »

 

ABEJ Logo

Combien de dénouements « satisfaisants » ? Les résultats demeurent difficilement quantifiables mais les associations n’abandonnent pas. L’aide à la personne demande implication, obstination et constance avec le doute permanent de l’ingérence dans la vie d’autrui. Quoi qu’il en soit, je profite de cet espace d’expression pour saluer tous les efforts de ceux qui agissent dans l’ombre pour réduire les inégalités sociales quand nos politiques ne semblent pas enclin à le faire. Alors Madame, Monsieur, respect.

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