Lettre à Oleg Sentsov

Entendez-vous les clameurs au-delà des stades ? Les entendez-vous, ceux qui chantent une victoire si lointaine, ceux qui pleurent une défaite qui ne vous appartient pas non plus ? A quoi pensez-vous, lorsque leurs cris se tordent mais que votre voix se perd ? A vos 41 ans, fêtés seul un soir, dans cette cellule sombre si loin du monde, de votre famille, de vos amis. Peut-être avez-vous soufflé des bougies imaginaires, sur ce sol poussiéreux où seuls vos pas résonnent ; sur ces vitres glacées où votre souffle dessine des ombres. Vous avez pensé à vos enfants, demandant à leur mère « mais quand reviendra-t-il ? ». Ils vous manquent. Vous pensez peut-être à la douleur d’être un père arraché à la chair de sa chair. Mais ceux-là qui clament, comment pouvaient-ils le savoir ?

A quoi pensez-vous, lorsque leurs rires résonnent et que les vôtres s’éloignent ? Sûrement vous souvenez-vous du contact de la caméra entre vos mains. Vous rembobinez ce premier film qui avait tant fait parler. Vous y voyez peut-être même encore quelques retouches à faire. Ou alors est-ce au deuxième que vous songez ; celui qui attend encore de naître, et vous êtes frustré de le savoir inachevé. Rhino, vous lui imaginez 1000 fins. Seul dans une cellule, on a le temps d’inventer tant de scénarii finaux. Vous revoyez ce héros qui voit dans un rêve son épouse le prévenir que dans une prochaine vie, il ne connaîtra que l’obscurité. Etes-vous cette prochaine vie ? Mais l’obscurité, vous ne faites que la palper. Peut-être ne la voyez-vous pas. Peut-être le soleil brille-t-il encore dans vos yeux si confiants.

Mais vous pensez, n’est-ce pas ? « Les prisonniers sont de grands rêveurs. » écrivait Dostoïevski, ce grand écrivain passé avant vous dans ces cellules froides. Ah ces artistes ! A force d’être entre quatre murs, on oublie presque que ce sont eux qui bâtissent l’histoire de nos pays. Y pensez-vous, à ceux-là qui sont passés avant vous ?

Et le temps qui passe. Peut-être y pensez-vous encore, lors de ce 61ème jour de votre grève de la faim. Tic tac la montre ; le temps, ce compte à rebours que nous observons avec affolement : le prochain match, la finale, le quart de finale ; et qui résonne dans votre poitrine boum boum, le quart de vie, la demie vie, la vie à bout de souffle.

Entendez-vous les clameurs au-delà des stades ? Ils s’exclament à voir défiler ce ballon sur les pelouses d’une terre sanglante labourée de remords. A quoi pensez-vous lorsque la faim vous tenaille ? Vous souvenez-vous dans les moindres détails de ce jour où votre liberté a basculé ? Ce jour de l’année 2014, vous étiez allé livrer de la nourriture à des soldats ukrainiens. Au cœur du mouvement Euromaïdan, vous protestiez, vous l’artiste ukrainien, contre l’annexion russe de la Crimée. Vous souvenez-vous du visage de ces hommes affamés, encerclés par les forces russes ? Vous aviez pitié d’eux sans doute, eux dans l’ignorance du lendemain, eux loin de leurs enfants et de leurs femmes, eux si loin de vivre. Si vous saviez alors ce qui vous attendait. Si vous saviez qu’un jour, ce serait à vous de vous affamer pour faire triompher la Liberté.

Vous souvenez-vous dans les moindres détails de cet étrange et sombre été ? Ce jour de mai où le FSB vous enleva à votre quotidien et vous tortura pendant trois semaines avant de vous jeter dans une prison russe. La Torture, c’est un mot que notre société voudrait banaliser. On l’entend plus qu’on ne le comprend, et elle apparait dans nos esprits comme une pratique moyenâgeuse illustrée dans nos livres d’Histoire. On oublierait presque à quel point elle sévit encore.

Vous souvenez-vous dans les moindres détails de ce procès stalinien ? Vous êtes là, dans le box des accusés, avec votre coauteur. Vous portez un T-Shirt blanc où des fleurs narguent les mitraillettes des militaires. Vous souriez devant une condamnation inévitable. On vous accuse d’avoir voulu détruire une statue de Lénine, à Simferopol, en Crimée. Vous criez aux juges que vous n’êtes pas « un serf » : vous, on ne peut pas vous « annexer. » A quoi pensez-vous lorsque la sentence tombe ? Vous riez encore. Vous riez devant la haine, devant la peur de ceux qui vous enferment. Vous riez d’être plus libre que nous, d’être vous, d’oser. Vous riez peut-être aussi de votre courage. Vous riez de ne pas pleurer. A quoi pensez-vous lorsque vous entonnez l’hymne ukrainien à l’unisson avec votre coauteur ? Et à ce moment où vous formez un « V » de victoire à l’intention des journalistes ? Vous avez le regard déterminé ; vous êtes plus confiant encore que le juge qui prononça la sentence. Car au fond, « vivre sans espoir, c’est cesser de vivre. »

Entendez-vous les clameurs au-delà des stades ? Ils fêtent la victoire de l’euphorie sur la guerre, des jeux sur les altérités. Qui fêtera la victoire de votre résistance ? Ils fêtent les victoires éphémères alors que vous perdez la vie. Mais au fond, faut-il leur en vouloir ? On ne peut pas interdire à des peuples d’être heureux ; leurs sourires nous attendrissent. On voudrait se taire. Et pourtant on rêve de leur rendre la vue.

A quoi pensez-vous lors de ces nuits solitaires ? Ces nuits où vous faîtes les cent pas d’un mur à l’autre, où vous les entendez danser, et puis boire, et puis se souler d’alcool et de liberté. Savez-vous ce qui se passe au-dehors depuis ce 14 mai où vous avez décidé la grève de la faim pour demander la libération de tous les prisonniers politiques ukrainiens ?

En Russie, on réprime ceux qui vous soutiennent publiquement. A Moscou comme à Saint Pétersbourg, la police repousse toutes les clameurs qui ne proviennent pas du stade. Maria Tchouprinskaïa et Gregori Gandlevski, vos confrères, ont été condamnés à 20 000 roubles d’amende par le tribunal Tverskoï de Moscou pour avoir distribué des tracts en votre faveur.

Ailleurs, des artistes et intellectuels font bondir leur plume sur des papiers furieux. Leur encre bout, elle vole, elle s’échine à écrire votre nom « Oleg ! Oleg !Oleg ! » Ils viennent de France, d’Angleterre, des Etats-Unis. Ils s’appellent Philippe Claudel, Margaret Atwood, Alexander Sokhourov, Stephen King, Christiane Taubira ou encore Herta Müller, Michel Eltchaninoff, Delphine de Vigan, Agneszka Holland, ou Ken Loach. Peut-être ne les connaissez-vous pas. Peut-être ne les connaîtrez-vous jamais. Mais ils sont là tout de même.

Et puis, il y a ceux que vous ne rencontrerez sans doute jamais. Ceux qui signent des pétitions à n’en plus finir, ceux qui n’ont que cette arme, qui veulent ne pas se sentir impuissants. Ils sont instituteurs, vendeuses, coiffeurs, humanitaires, entrepreneuses. Entendez-vous leurs pensées ? Entendez-vous ceux qui vous comparent déjà avec Bobby Sand, mort dans cette prison tchatchérienne ? Et nous, nous laisserons-vous mourir ?

Un écrivain français, Sylvain Tesson, écrit que « si l’histoire ne se répète pas, certains hommes bégaient ». Que nous bégayons alors ! Quel charabia hors de nos lèvres alors que vous mourez !

A quoi pensez-vous, en comptant les jours ? « La prison est une machine à broyer les destinées humaines » écriviez-vous le 27 avril 2016. Mais la vôtre est toujours là, et vous vous battez encore.

Entendez-vous les clameurs au-delà des stades ? Ceux-là mêmes qui se croient libres, esclaves des jeux sur des terres assassines, liés par les chaînes de l’hédonisme. A quoi pensez-vous, les poignets douloureux ? A nous qui ne faisons rien, à eux qui n’entendent rien, aux dirigeants qui crèvent les yeux de leurs peuples ? Si vous mouriez aujourd’hui, si vous mouriez demain, tout cet amarrage que nous appelons « Démocratie » pourrait-il encore exister ? Ne devrons-nous pas démettre de ce titre honorifique ceux-là même qui vont aux jeux lorsque leurs valeurs et leurs idéaux croupissent dans ce même pays ? Mais que veut dire démocratie aujourd’hui ? Les nôtres sont devenues couardes, des facettes de liberté et de droits pour satisfaire l’opinion publique, et qui ignorent tout des mots Justice, Opinion et Vérité.

« La tyrannie est une habitude, capable de se développer, et qui devient à la longue une maladie. J’affirme que le meilleur homme du monde peut s’endurcir et s’abrutir à tel point que rien ne le distinguera d’une bête fauve. » Dostoïevski, encore et toujours. Sommes-nous tyranniques à ne pouvoir que cela ? Sont-ils tyranniques, ceux qui ne parlent pas ? Car si nos dirigeants sont coupables, qui sommes-nous alors ? Que pouvons-nous à l’aide de notre encre et de nos larmes, à clamer de bons sentiments, à gâcher leurs fêtes. Ils nous traient de rabat joie, peut-être le sommes-nous vraiment. Crier à l’injustice aujourd’hui, est-ce être rabat joie ? Ils nous disent « nous avons besoin des jeux », même quand ils impliquent la mort, même sur des terrains sanglants. Ceux-là même qui hurlent au capitalisme et à la dictature perdent toute leur ferveur face à des terrains bien tondus.

Qui a tort dans cette lutte ? A cette époque où nous sommes soit des lâches, soit des chevaliers de bonne conscience, où trouver un point d’entente ? Celui qui rit sur les stades est un traître ; celui qui le montre du doigt un blanc bec prétentieux. Qui un jour osera dire « soyons heureux, allons aux jeux, mais avant : ne soyons pas lâches ? » Qui comprendra que défendre la Liberté, ce n’est pas gâcher des moments de fête ? Et qu’on n’est pas toujours coupables, à vouloir rire un peu. Et d’ailleurs, sommes-nous réellement coupables ?

A notre échelle, nous ne sommes que les plumes lointaines des écrivains déchus face à un héros que nous aurons voulu être. A défaut de pouvoir vous sauver, nous réécrivons votre histoire. Nous écrivons votre nom pour qu’il ne tombe pas dans l’oubli, avec cette frénésie qu’il ne disparaisse : Oleg, Oleg Oleg

Et notre seule arme est de partager ces mots sur des réseaux sociaux déjà en pagaille. Mais « beaucoup de malheur a surgi de ce monde par la confusion et les choses tues » ; alors si se taire amène le malheur, il faudrait que nous criions, quoi qu’ils en disent, quoi qu’on nous fasse.

« Je ne vois pas l’intérêt d’avoir des principes si on n’est pas prêt à souffrir, voire à mourir pour eux« , disiez-vous durant votre procès. Qui, dans nos pays occidentaux où l’on nous croit tout accordé, peut comprendre le sens de ces mots ? Qui peut comprendre votre courage, vos espérances, votre bataille ?

Pardonnerez-nous ce monde qui devient fou ? Pardonnerez-vous un jour notre lâcheté, notre insouciance ? Notre égoïsme face aux joies futiles quand d’autres meurent ? Pardonnerez-vous notre naïveté, notre ignorance liée à cette époque née sous le panem et circenses, cette génération d’esclaves ? Pardonnerez-vous notre mutisme, notre cécité, nos absences ? « Il n’y a qu’une chose que les hommes préfèrent à la liberté, c’est l’esclavage. »

Je voudrais continuer à croire avec vous que nous sommes humains, que nous sommes constitués de la même chair, du même sang, que nos cœurs battent de la même manière. Mais vos yeux se perdent dans l’obscurité à l’heure où l’été brûle les miens ; mes mains ne se raclent pas contre des murs trop durs, et je mange et je dors, et je vis plus que je ne rêve.

Je vous écris d’un pays où l’on ne meurt pas sous la torture. Où nos semblables font grève pour des histoires futiles. Où la question de vie ou de mort parait bien lointaine. Où l’on se croit libre, où l’on se conforme. Je vous écris d’un pays où l’on ne s’égratigne pas les doigts autour de barreaux et où on ne meurt pas la faim au ventre à entendre les clameurs de joie d’en bas.

Mais je vous écris d’un pays qui laisse les dictatures se faire. Un pays qui jubile face à tout concours, aveugle aux douleurs. Un pays un peu couard, un pays qui ne peut pas grand-chose. Oh on ne se tait pas. On crie tout de même. Mais qui s’intéresse à un petit pays qui crie ?

Je vous écris d’un pays qui vient de gagner une Coupe du Monde ; le pays des droits de l’homme, un pays aujourd’hui si fier.

Mais cette coupe, n’a-t-elle pas un goût amer ?

Je viens d’un pays qui n’a peut-être pas gagné la bonne Coupe ; mais personne ne devra le dire au risque de troubler la fête.

Et moi je vous écris, par-delà des barbelés.

Entendez-vous les clameurs au-delà des stades ?

Un grand écrivain français écrivit un jour « celui qui désespère des événements est un lâche, mais celui qui espère en la condition humaine est un fou. »

Et si ensemble nous rêvions que ce monde devienne fou ?

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