Nous sommes tous égarés

Mercredi 1er août. Les médias nous répètent que, ce jour-ci, c’est le fameux “jour du dépassement”. A partir de ce moment-là, l’humanité vit à crédit. Elle a utilisé en à peine 7 mois la totalité des ressources que la Terre est capable de produire en une année. Presque tout le monde s’attriste de cette nouvelle. Presque tout le monde blâme une humanité irresponsable. Les “Make our planet great again” résonnent lointains, comme des refrains chantés par amusement et vite oubliés. Les engagements de la COP21, déjà peu ambitieux, sont oubliés par un nombre croissant d’Etats, signataires ou non. Et pourtant, on s’offusque. On accuse un instant les industries polluantes, l’autre le modèle de la voiture toute-puissante, celui d’après la surconsommation.

Jeudi 2 août. Je vais, avec ma copine et sa famille, visiter la Mer de Glace, une étendue de glace au cœur du Massif du Mont-Blanc. Le père de ma copine l’avait visitée il y a une bonne vingtaine d’années, cette Mer de Glace. En arrivant, il se dit que quelque chose a changé, mais il ne sait trop quoi. On descend alors pour aller visiter la grotte de glace, une grotte artificielle creusée chaque année. Au fur-et-à-mesure que l’on descend, on observe des panneaux, si inquiétants que l’on a au départ du mal à y croire. A plus de 100m de l’emplacement actuel du glacier, un panneau indique “Niveau du glacier – 1990”.

glacier 1990

Un énorme choc. On descend encore un peu, pas trop, et on aperçoit un nouveau panneau “Niveau du glacier – 2001”. On continue de descendre, et on aperçoit 2003, 2005. La distance temporelle entre les panneaux est de plus en plus courte, la distance spatiale s’accroît. On arrive, quelques bonnes dizaines de mètres après, à 2010. Le glacier est encore loin. On poursuit le long des escaliers, de plus en plus interminables, pour arriver à 2015. On se situe encore à quelques dizaines de mètres au dessus du glacier. En pourtant, on parle d’il y a à peine trois ans. En trois ans seulement, le glacier a reculé de plusieurs dizaines de mètres. Ce constat nous déprime, et ce qui devait être une escapade sympathique se transforme en prise de conscience brutale, violente, de la réalité du changement climatique. Plus parlant qu’une carte, plus parlant que mille discours, on voit le changement en face de nous. Le glacier est de plus en plus petit, et qui sait combien de temps il lui reste avant de disparaître complètement.

De ces deux violents constats naît en moi une sorte de ras-le-bol. Un ras-le-bol global. Un ras-le-bol sur le fonctionnement de l’humanité, sur sa manière de vivre, de, soi-disant, “prospérer”. Sauf que là-dedans, je ne vois aucune prospérité. Je vois juste un enchaînement de mauvais choix faits par l’humanité, l’imposition d’un modèle de société qui ne m’a jamais vraiment convaincu, mais qui me convainc de moins en moins chaque jour.

glacier différence
Il y a encore quelques années, le glacier arrivait très haut sur la paroi rocheuse. Avec le réchauffement climatique, son épaisseur s’amenuise d’année en année. 


Et alors, comme souvent, j’observe. J’observe, entre consternation, amusement malsain et colère profonde. Je vois, tous les matins, les gens prendre leur voiture, seuls, pour aller travailler. Je les vois être coincés dans les bouchons, comme des sardines en boîte, râler parce que ça avance pas assez vite. Alors que si chacun partageait sa voiture ne serait-ce qu’avec une autre personne effectuant le même trajet, il y aurait deux fois moins de voitures, deux fois moins de pollution, deux fois moins de bouchons. Pourtant, il faut croire que cet effort est impensable pour la majorité. “Accueillir un autre humain avec moi, dans MA voiture, MON petit bijoux pour lequel je me suis endetté sur 10 ans ?? Non mais ça va pas !”.
Je vois aussi des personnes totalement valides prendre la voiture pour faire 200m, faire quatre tours de parking en plus pour trouver une place plus proche, là où il faudra moins marcher.

Et pourtant, je vois ces mêmes personnes s’offusquer de la pollution, du réchauffement climatique, de tout ça. Ces personnes se mentent à elles-mêmes, refusant de voir que leurs comportements ne reflètent pas leurs espoirs, leur volonté de rendre la planète meilleure.

Mais, au fond, on se ment tous à nous-mêmes, d’une façon ou d’une autre. Moi aussi, je me mens souvent à moi-même. Je me suis menti tellement de fois à moi-même, que je ne saurais même plus compter.

Je me suis menti à moi-même quand j’ai acheté une Playstation 4 flambant neuve pour moi tout seul, oubliant le plastique, la consommation d’énergie, les conditions de production. Je me suis menti à moi-même lorsque j’ai consommé du Coca-Cola tout en sachant les dommages que ce produit cause à l’environnement. Je me mens encore à moi-même, quand je mange des bonbons Haribo tout en sachant comment ils sont produits. Je me suis menti à moi-même quand je suis allé manger dans des grandes chaînes de fast-food, simplement pour ne pas me sentir exclu socialement. Je me mens encore à moi-même, quand je me sens coupable de ne pas avoir le permis, tout en sachant ce que la voiture représente comme modèle pour moi. Je me mens à moi-même quand j’achète des produits suremballés dans des magasins, en oubliant tous les déchets non-recyclables qui vont finir en mer. Je me mens encore à moi-même, quand je stocke des fichiers inutiles sur un drive, tout en sachant l’énergie que ça demande et, par conséquent, la pollution que ça engendre. La liste pourrait continuer, continuer, et continuer encore longtemps. Je vais l’arrêter là, pour ne pas m’auto-flageller plus longtemps.

Bonbons_haribo

On devrait tous se regarder dans un miroir, et réfléchir à nos actions. Nos actions ont une conséquence. Sur nous, sur les autres, sur la planète. Mais attention, à trop réfléchir à nos actions, on aurait sans doute envie de casse le miroir, tant nos actions quotidiennes sont dangereuses.

On prend notre petit déjeuner, on mange nos céréales Nesquik, qui pour être produites ont nécessité l’utilisation massives de pesticides.
On se rend compte qu’on arrive à la fin du paquet, on doit le jeter. Ça tombe bien, il y a un emballage en carton, on peut le recycler. Ça tombe mal, il y a aussi un emballage plastique, et lui on ne peut que le jeter. Alors on le jette dans notre poubelle, et on oublie son existence. On oublie tout : les ressources qu’il a utilisé, le processus pour le produire, l’énergie nécessaire pour transformer le pétrole en plastique, le transport de l’usine de production d’emballages à l’usine Nesquik puis au magasin. On oublie aussi que ce n’est pas parce qu’on l’a jeté qu’il se volatilise. On en oublie même qu’il y a de grandes chances qu’il finisse dans une décharge, au “mieux”, ou en mer, au pire.

On a fini de manger, il est temps de se brosser les dents. On prend notre brosse-à-dents (jetable et non recyclable, probablement), et on met le dentifrice par dessus. On se brosse les dents, tout contents de se dire que notre petite habitude nous évitera bien des allers-retours chez le dentiste. On recrache le dentifrice, concentré de produits chimiques, qui vont finir irrémédiablement dans l’eau. Et là encore, on oublie toute l’énergie qui va être nécessaire pour traiter l’eau polluée. On oublie qu’il restera probablement des produits chimiques dans l’eau quoi qu’il arrive.

On a fini de se brosser les dents, on est prêts à y aller. On checke notre téléphone composé de métaux rares et de plastique acheté il y a quelques mois parce que l’ancien n’était plus à la mode, et on part.
On prend notre voiture seuls, on roule, on râle parce que l’essence est chère, on gueule parce que les autres conducteurs “sont tous des cons”, on arrive à notre boulot.

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Une fois à notre travail, on salue Josiane, Marie-Francine, Paul-Henri, François-Xavier et Robert, puis on se met au boulot. Il fait un peu chaud, alors on met la clim’ à 20 degrés, parce que c’est si drôle d’avoir froid en plein mois d’août. On oublie, là aussi, que la clim’ pollue, et pas qu’un peu.

On se met à fond dans notre boulot. Enfin, à fond, on a 10 onglets d’ouverts et on jongle les uns avec les autres, mais c’est pas très grave, finalement. On oublie que chaque onglet mobilise de la connexion internet. On oublie que derrière le monde virtuel il y a un monde réel, celui des serveurs, qui nécessite un grand besoin d’énergie.

On prend notre pause, il est midi. On prends notre sandwich Sodebo emballé dans trois tonnes de plastique, on boit notre bouteille de Coca qu’on jette aussitôt. On oublie que le jambon de notre sandwich a nécessité d’élever des porcs dans des conditions abominables et de les nourrir avec des produits bourrés de pesticides. On oublie aussi que ce même porc, confiné dans une cage, a contracté des maladies, qu’il a fallu traiter par tout plein de médicaments qui vont finir dans la nature.

On reprend notre boulot, comme avant, avec toujours 10 onglets d’ouverts, évidemment. On n’a pas éteint ou mis en veille notre ordi parce qu’on avait la flemme d’attendre 10 secondes qu’il se rallume. Tant pis, un peu d’électricité en plus, qu’est-ce que ça peut bien faire.

On termine notre travail, on a pris froid à cause de la clim’, alors on va acheter un sirop pour la gorge produit par l’industrie pharmaceutique. Un emballage en plus, un peu plus de produits chimiques dans la nature. Mais ça, on oublie aussi.

On reprend notre voiture, encore une fois, seuls. On arrive chez nous, et on allume la télé, fatigués par notre journée de boulot. On absorbe les pubs les unes après les autres. On se convainc que finalement, on a peut-être envie de changer de voiture. Après tout, ça fait déjà 5 ans qu’on l’a !

On se fait ensuite à manger tout en regardant le JT. Nouveau pic de pollution, annoncent les voix dans l’écran. On râle parce que les politiques sont vraiment incapables de trouver une solution. On pousse un coup de gueule sur Facebook, puis on va se coucher, après avoir regardé une vidéo où des américains détruisent toute sorte d’objets pour répondre au dernier challenge à la mode. On oublie encore l’énergie et les ressources qui ont été nécessaires pour produire ces objets. On oublie aussi que notre téléphone, presque une extension de notre corps, mobilise encore de l’électricité et des données.

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Outre le côté déprimant d’une telle monotonie et d’une telle conformité, cette “journée-type” constitue un exemple parfait de comment chacun d’entre nous a un impact sur la planète. Alors que nous sommes tous en train de blâmer soit les gouvernants, soit les autres, soit carrément “le genre humain”, qu’est-ce qu’on fait vraiment de notre côté ? Certains pourraient me traiter de moralisateur, de culpabilisateur, de tout ce que l’on veut. Pour autant, j’insiste sur un point : personne (à moins d’une très forte tendance au masochisme) n’a envie de voir disparaître la planète. Personne n’a envie que la moitié des espèces animales disparaissent dans les décennies à venir. Personne n’a envie que l’Homme détruise la Terre. Personne. Même pas nos gouvernants, je crois. La question est ici toute autre. La question est celle de nos habitudes. Si on n’agit pas plus, vous, moi, tous les autres, c’est pas parce que nous sommes tous une bande de sombres malfaiteurs qui voulons du mal à la Terre. C’est bien parce qu’on est nés dans une société qui nous impose, implicitement, un choix de vie. Et changer nécessite un effort considérable. Changer nous met à la merci de la solitude, si nous sommes entourés par des personnes qui ne comprennent pas notre vision des choses. Et même quand notre entourage comprend, on a toujours peur de s’isoler avec notre entêtement. Qu’est-ce que c’est difficile de dire non à un MacDo quand tous tes amis vont s’y faire un repas. Qu’est-ce que c’est difficile de refuser de consommer tel ou tel aliment en face de personnes qui ne comprennent pas pourquoi on fait tout ça. C’est peut-être pour ça que, malgré la volonté de beaucoup d’entre-nous de changer, de vivre plus en accord avec la Nature, le pas est très difficile à franchir. J’ai été élevé dans une famille où l’écologie est un leitmotiv, et ça ne m’a pas empêché d’avoir et de continuer à avoir des comportements ayant un lourd impact sur l’environnement. Je n’ose même pas imaginer ce que ça doit être quand on n’a pas eu la chance de vivre dans un tel milieu.

Mais rien de tout ça ne doit servir d’excuses. La situation est bien trop grave pour se trouver des excuses. Chacun de nous est responsable et doit mieux faire. Croire que l’être humain pourra un jour réussir à avoir un impact neutre sur l’environnement est plus qu’utopiste, mais croire que l’on peut faire infiniment mieux qu’aujourd’hui est plus que réaliste.

On ne peut échapper à la société. Certaines contraintes vont s’imposer à nous si on ne veut pas totalement se couper du reste du monde. Et d’ailleurs, certains effets de la modernité sont bénéfiques au genre humain. L’électricité est une invention formidable, internet tout autant, les médicaments peuvent se révéler utiles et les voitures ont simplifié la façon de se déplacer de beaucoup de personnes.

Là où se situe le problème, donc, n’est pas dans l’existence de toutes ces choses, mais dans l’utilisation disproportionnée que l’on en fait. Le problème, ce n’est même pas de consommer une bouteille de Coca par an, mais d’en consommer 20 par mois. Le problème, ce n’est même pas de consommer de la viande de bonne qualité une fois par mois, mais d’en consommer de la mauvaise tous les jours. Le problème, ce n’est même pas de posséder un ordinateur ou un téléphone, mais d’en changer au moindre souci, au lieu de le réparer.

Le problème, c’est que nous nous sommes égarés. Il serait peut-être temps de retrouver le chemin. Et un petit chemin piéton au milieu d’une forêt verdoyante, si possible.

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