Alice Gautreau : « J’avais envie de soulever des questions humanistes »

Le mercredi 13 juin 2018 se tenait au Parlement européen une session plénière, c’est-à-dire une séance ouverte à tous les eurodéputés dans le but de prendre des décisions. L’un des débats du jour portait sur “l’urgence humanitaire en Méditerranée et la solidarité au sein de l’UE”. Sur les 751 eurodéputés élus, seuls 70 étaient présents lors de ce débat, soit 90% d’absents.

9782756423845_SeulsLesPoissonsMortsSuiventLeCourant_Couv_HDInutile d’en dire davantage concernant l’engagement de l’Union Européenne, et plus généralement de la plupart des gouvernements européens, dans la question migratoire, qui est au cœur de l’actualité internationale depuis quelques années désormais. Pendant que toutes ces institutions, ces femmes et hommes politiques piétinent inlassablement sur le sujet, des milliers d’autres périssent chaque semaine dans nos mers. J’ai donc décidé de m’adresser à ceux qui agissent concrètement et vivent pleinement cette crise, en contactant Alice Gautreau, 29 ans, une citoyenne qui se dit “indignée”, et qui a fait de la bienveillance son métier en devenant sage-femme pour l’association Médecins Sans Frontières (MSF). Chargée de mission durant trois mois à bord de l’Aquarius (ce bateau affrété depuis 2016 par MSF et SOS Méditerranée qui vient secourir les migrants en pleine Méditerranée), elle a raconté son parcours dans son livre Seuls les poissons morts suivent le courant (Ed. Pygmalion). Voici mon entretien avec une femme inspirante, qui est loin d’être un poisson mort… c’est notre jeune du mois de septembre !

Revenons brièvement sur votre parcours. Comment avez-vous pu intégrer Médecins Sans Frontières ?

J’ai fait des études de sage femme en Écosse pendant trois ans, et mon stage de fin d’étude en Éthiopie ; j’ai ensuite travaillé dans un hôpital à Londres trois ans aussi, parce que MSF a besoin de personnels qualifiés et expérimentés avant de partir sur le terrain, et demande au minimum ces trois ans d’expérience en clinique avant de partir. J’ai donc candidaté pour intégrer MSF à la fin de mes trois années, j’ai fait une première mission au Congo en 2016, pendant 10 mois, et pour ma deuxième mission j’ai demandé à ce qu’ils m’envoient sur l’Aquarius.

Pourquoi l’Aquarius ? C’est une mission connue, plutôt médiatisée, qui est en mer… D’où est née cette volonté ?

Voir qu’il y avait des gens qui mouraient en mer proche de chez nous, et que personne ne faisait rien, c’était un sujet qui me touchait particulièrement. Il faut savoir qu’il y avait des initiatives au niveau gouvernemental mises en place jusqu’à 2013. Il y avait l’intervention Mare Nostrum par le gouvernement italien, mais à la fin de 2013, n’ayant plus de fonds, ils ont demandé à l’Union Européenne de mettre la main à la patte et de financer leurs opérations, mais l’UE a refusé d’aider les Italiens. Donc les autorités italiennes ont décidé d’arrêter et rien n’a été mis en place pour remplacer cette opération là. On sait qu’il y a eu énormément de morts en Méditerranée en 2014 et donc en 2015, MSF s’est associé avec SOS Méditerranée pour affréter l’Aquarius et je voulais participer à cet élan citoyen.

Au delà de ces initiatives gouvernementales, il existe des ONG de pays étrangers qui affrètent des bateaux également ?

Oui, il y avait pleins d’autres acteurs jusqu’à l’été 2016 avec près de dix bateaux ! Que ce soit des Espagnols avec l’ONG Proactiva, ou même des Allemands…

Et actuellement ?

Beaucoup de collègues ont été écroués pour collaboration avec les passeurs ou même trafic d’êtres humains. Ce sont toujours les mêmes raisons pour lesquelles on est mis à l’amende, c’est vraiment regrettable, et pour avoir travaillé pour un bateau de ce type, on ne collabore pas avec les passeurs !

Alice Gautreau, sage-femme à bord de l'Aquarius - YouTube
© Brut (capture d’écran)

Votre livre montre que vous avez dépassé les fonctions habituelles d’une sage femme. En quoi consistait concrètement votre travail à bord ?

Le travail de sage femme à bord de l’Aquarius n’est pas un travail de sage femme traditionnel au sens où on s’occupe des accouchements. Pourquoi mettre une sage femme à bord de l’Aquarius ? Parce que l’on sait qu’il y a entre 10 et 20% de nos passagers qui sont des femmes, qui sont d’âge reproductif – entre 18 et 30 ans pour la plupart – et environ 20% sont enceintes donc c’est très utile d’avoir une sage femme à bord au cas où on a besoin de faire des examens de grossesse, pour s’occuper d’éventuels accouchements. Mais il n’y avait pas que ça, et en fait je m’occupais de toutes les femmes à bord et tous les enfants du bateau pour tous leurs besoins sanitaires et autres.

Vous évoquez dans votre livre la nécessité de se constituer une carapace à bord. De trouver un équilibre entre se montrer à la fois compatissant et plutôt professionnel, clinique, froid. Qu’est-ce qui vous permettez de créer cette fameuse carapace quotidiennement ?

Ce qui a été très important, c’est l’équipe. Tout le travail d’équipe à bord. J’avais vraiment une équipe fantastique et c’est en se serrant les coudes que l’on arrive tous à faire le travail que l’on fait, qui est incroyablement difficile, autant pour les sauveteurs que les médicaux à bord, on fait tous un travail très très compliqué !

Vivre au rythme des sauvetages pendant 3 mois, comment gérer le retour sur le continent ?

C’est très difficile. Difficile de revenir dans une réalité qui était la nôtre avant et de se rendre compte que rien n’a changé, alors que pour nous dans notre tête tout a changé, notre rapport au monde, notre rapport à la crise migratoire et c’est difficile de revenir au contact de gens qui n’ont pas vécu les mêmes choses, qui vont avoir des idées reçues, des idées toutes faites sur ces gens là que l’on a sauvés. Là encore une fois on se serre les coudes. Je suis d’ailleurs toujours en contact avec mes coéquipiers et c’est plus facile de parler de tout ça avec eux.

Au delà de vos coéquipiers, avez-vous gardé contact avec certains passagers secourus, ou pris des nouvelles de certains ?

Normalement on n’a pas le droit de garder contact avec eux, mais la seule personne avec qui j’ai gardé contact c’est Constance, la maman du bébé Christ.

Vous racontez l’accouchement incroyable de cette femme dans votre livre…

Oui, c’était le 11 juillet de l’année dernière. J’étais dans le shelter avec les femmes, qui est une salle à l’écart où seules les femmes et les enfants y sont logés (les hommes sont directement sur le pont), on était donc une quarantaine de femmes à bord, en plein sauvetage. Et là j’ai entendu à la radio mon collègue médecin qui était sur le bateau d’approche, qui m’annonce qu’il y aura dans le prochain arrivage une femme fraîchement accouchée, avec le bébé encore accroché par le cordon ! Je me suis précipitée sur le pont, j’ai vu cette femme, Constance, qui a commencé à marcher avec moi pour que je termine l’accouchement, c’était incroyable !

À vous qui voulez renvoyer les migrants chez eux, je vais ...
STEFANO RELLANDINI / REUTERS

Et où est elle actuellement ?

Constance est actuellement en France, à Annecy. Elle est un petit peu dans le flou administratif français qui touche tous les demandeurs d’asile. Elle a enfin réussi à faire sa demande d’asile, un an après son arrivée en Europe. Elle a traversé les Alpes comme on l’a entendu cet hiver, avec son bébé, ce qui devait être très très dangereux. Constance est vraiment une femme incroyablement courageuse et n’a pas fini de prendre des risques…

On relate souvent – et vous aussi dans votre livre – des anecdotes tragiques à propos des migrants. Mais votre livre et votre expérience regorgent aussi de bons et joyeux moments, comme le montre cet accouchement…

Oui, c’est ça, tout à fait. Je ne veux pas qu’on pense qu’à bord de l’Aquarius on est toujours en train de pleurer, pas du tout ! J’avais aussi envie de montrer avec le livre qu’il y a énormément de moments de joie ! Après ça justement, j’ai pris Christ, je l’ai pesée et toutes les dames se sont mises à crier, à chanter et à accueillir le bébé, comme une grande fête avec de la musique, des djembés… Ce sont des gens qui viennent d’échapper à la mort, ils sont donc très reconnaissants, ces moments partagés sont assez magiques.

Que lisiez-vous justement en premier dans les yeux des migrants que vous sauviez ? De la reconnaissance, de la peur, du soulagement, de l’espoir ?

De la reconnaissance, de l’espoir, énormément oui ; et du répit aussi. Quand ils sont avec nous, c’est un vrai moment de répit. Même s’ils dorment par terre, sur un sol dur, qu’on ne leur sert pas de la nourriture 4 étoiles, on les traite avec dignité et humanité, c’est ça qui fait toute la différence. Certains disent que c’est la première fois depuis des mois qu’ils sont considérés et traités comme des humains, et c’est très gratifiant pour nous.

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Puis l’on sait que leur parcours dangereux ne se cantonne pas uniquement à la traversée de la Méditerranée. Leur passage par la Libye notamment est très souvent atroce…

Oui, tous passent par la Libye. La plupart d’entre eux sont des noirs sub-sahariens, et tous nous le disent, être noir en Libye est une condamnation automatique. Ils sont traités comme des marchandises, des animaux, des moins que rien ; la plupart d’entre eux ont été persécutés.

J’imagine que vous avez pris du recul sur nos modes de vie. Que vous avez maintenant une vision renouvelée de nos mœurs qui vous fait vivre différemment ?

Oui, complètement. J’avais déjà une approche écologique. Je ne dirais pas militante car je ne me suis jamais attachée à un arbre pour pas qu’on le coupe mais c’est vrai que ma façon de vivre s’est simplifiée par rapport à avant. J’achète beaucoup moins, je consomme beaucoup beaucoup moins qu’avant, je ne m’en tiens qu’au strict nécessaire et je suis en fait plus heureuse comme ça !

De là est venue la nécessité d’écrire un livre ?

J’avais pas du tout l’idée d’écrire un livre. C’était une idée de mon éditrice qui m’avait entendue sur France Inter quand j’ai fait une chronique avec Guillaume Meurice en mai 2017. Elle s’est dit que ce serait très intéressant que j’écrive un livre. Moi, j’ai pris quelques jours de réflexion, je me suis demandée ce que j’avais à raconter, me demander si à 28 ans écrire un livre c’est justifié. Puis je me suis dit que ça pouvait être utile de montrer une autre vision de cette crise là. Je ne voulais pas faire quelque chose qui tournait dans le pathos, de faire pleurer les gens, de leur montrer les pauvres migrants ou même “l’invasion” qu’on nous montre dans les médias. J’avais vraiment envie de peindre une image réelle et réaliste de la situation en mer Méditerranée. Je voulais montrer que c’était des gens comme nous, ni plus ni moins.

Au delà de votre parcours, il ressort aussi de votre livre de nombreuses questions qui portent sur la dignité des migrants. Votre livre soulève la question de l’avortement, du droit des femmes, des violences sexuelles, des moyens insuffisant employés dans le secteur médical en Afrique : c’est aussi ça l’enjeu de votre livre ?

Oui, c’était ça ; c’était l’envie de soulever des questions humanistes en fait, qui rapportent tout à l’humain. Comment les humains traitent les autres humains de nos jours dans notre société. J’espérais un peu naïvement provoquer des vocations, ou une envie de se bouger, de réveiller les gens un petit peu…

Justement, comment nous, (jeunes) européens, pour la plupart impuissants face à cette crise migratoire, pouvons nous “bouger”, tenter d’améliorer les choses à des échelles plus locales, accessibles selon vous ?

Je pense que maintenant tout doit être dans le local. La crise en Méditerranée est déjà “couverte” en quelque sorte, même si elle ne l’est pas assez. Mais il y a des bateaux là-bas, on a suffisamment de sauveteurs, de volontaires… Ce dont on a besoin là ce sont vraiment des initiatives citoyennes, sur le territoire, pour accueillir ces gens là et mettre à contribution leur énergie et leur rage de vivre, car ils ont vraiment cette rage de vivre qui les a poussés à monter sur un canot dans des conditions incroyables, à traverser les Alpes, la frontière italienne avec les conditions que l’on connaît maintenant. Il faut que l’on se rappelle que lorsque l’on est en contact avec ces gens-là, ceux qu’on appelle tous les “migrants”, on est en contact avec des jeunes héros qui ont la rage de vivre. Il faut arriver à les mettre à contribution dans notre société, les intégrer et se servir de cette énergie pour le bien de tous ; c’est d’ailleurs cela qu’ils veulent aussi, se mettre à contribution !

L’action passe donc par le local ?

Oui, demander à nos maires d’accueillir des migrants dans nos communes. Lorsqu’ils arrivent, organiser des choses pour qu’ils se sentent bienvenus. On peut organiser par exemple des olympiades où on invite ces jeunes à faire du sport avec nous, à des fêtes de villages… Moi quand je suis allée en Afrique,  les gens m’ont accueillie, m’ont invitée chez eux, j’ai mangé chez eux, avec eux, on a dansé. Ce sont juste des règles très simples d’hospitalité qu’il faut développer ! Les jeunes sont très à même de faire tout ça ! Puis on a toujours besoin de dons chez MSF ou même SOS Méditerranée pour aider à financer les opérations.

Puis cela se joue aussi dans les consciences. L’Europe connaît une vague de xénophobie voire même de racisme. Beaucoup de citoyens refusent réellement d’accueillir ces personnes. Que faire alors ? Essayer de leur parler, de les rassurer ? 

Oui, c’est exact, il faut essayer de changer les consciences. La xénophobie, c’est tout simplement une peur. C’est la non-connaissance d’une chose qui fait peur. Tous ces gens sont aussi très désinformés sur la question migratoire notamment, et ils ont peur. Et pour avoir parlé avec ces gens là, leur peur est très sincère, j’en suis convaincue ; ils sont sincèrement terrifiés par ces gens qui nous arrivent. Il ne s’agit pas de rabaisser leurs inquiétudes, mais de les rassurer en leur montrant l’humanité de ces gens !

Et à des échelles nationales et continentales, considérez-vous que les gouvernements ou l’UE fassent le nécessaire sur la question migratoire ? En terme d’accueil des migrants ?

Bien sûr que non, il n’y a pas du tout de réelle volonté politique, et pas uniquement au niveau migratoire : il n’y a pas beaucoup d’intérêt politique pour les questions sociales. Et moi j’en ai marre d’attendre les politiques et d’attendre d’eux qu’ils fassent la différence. Je pense que c’est à nous de faire la différence dans notre quotidien, que c’est au peuple de faire bouger les choses. Je suis convaincue que ça peut changer, j’ai de l’espoir !

Dans votre livre, à propos de vos futurs petits enfants, vous écrivez : “Je veux pouvoir les regarder dans les yeux et leur dire que j’ai fait ce que j’ai pu, même si ce n’était pas grand-chose.” Vous voyez ça comme un défi vis-à-vis de l’Histoire ?

Oui, effectivement, on vit dans une période de crise. Je pense que beaucoup veulent nous faire croire que la crise est économique, mais elle ne l’est pas. On n’a jamais été aussi riche que maintenant, il n’y a jamais eu autant de richesses, on n’a jamais vécu aussi confortablement – dans nos pays occidentaux en tout cas. La vraie crise est sociale et humanitaire. C’est ça qu’on verra dans l’histoire, un moment où le monde occidental se détourne des problèmes sociétaux sur un niveau aussi global. Et moi, je ne veux pas faire partie de ceux qui collaborent à cette « étrangéisation » de l’autre, et j’ai envie de faire partie de ceux qui leur tendent la main. Pendant l’Holocauste, il y avait des gens très biens qui ont choisi de fermer les yeux et de ne rien faire, certes, mais il faut savoir que, par ailleurs, les résistants au début n’étaient seulement quelques centaines. Pourtant ils ont déplacé des montagnes et on se souvient très bien d’eux encore ; c’est pour cela qu’aujourd’hui on peut faire quelques chose encore, il n’est pas trop tard !

Propos recueillis par Antonin Satti le 28/08/2018.

Notons qu’une partie des bénéfices des ventes de son livre sont reversés à MSF.

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