La révolution n’aura pas lieu

« Le XVIIème siècle a été le siècle des mathématiques. Le XVIIIème siècle celui des sciences physiques, et le XIXème celui de la biologie. Notre XXème siècle est le siècle de la peur. » – Albert Camus, Combat, Novembre 1946

Le siècle de la peur s’est-il prolongé jusqu’au nôtre ? Alors que les esprits les plus optimistes chantent les louanges des progrès scientifiques et des rebondissements technologiques, la société internationale apparaît comme paralysée face à l’angoisse du monde. Depuis des années, nous avons fait de la politique l’épouvantail de nos vies face auquel, comme des corbeaux recourbés, nous plions l’échine en attendant notre heure. De cette scène politique, la presse en fait son nouvel étendard. Nos plumes contemporaines auront bientôt épuisés tous les synonymes « d’enfer », de « peste », de « cauchemar », mais encore de « tragédie », de « drame », de « cataclysme ». Parce qu’ils ont perdu le monopole de l’information, les médias du XXIème siècle se sont emparés des vertus des romans de gare : l’actualité s’est transformée en un thriller glaçant face auquel nous ne sommes que des spectateurs passifs. Si notre volonté ne nous permet pas de nous lever d’un pouce, c’est peut-être parce que nous sommes encore trop pris dans ce film aux rebondissements obsessifs. Et nous demeurons ainsi, ébahis et immobiles, avec le héraut de la société qui nous répète en bouche « inquiétez-vous, ayez peur » tout en nous empêchant d’agir. Qu’il s’agisse du changement climatique, de la guerre, du chaos migratoire, cette technique de l’engourdissement continue de porter ses fruits.

L’une des armes les plus massives de cette peur médiatique est le fanion du populisme. Vague effigie du mal aux contours flous et à la définition imprécise, boîte de Pandore dans laquelle nous jetons tout et n’importe quoi « pourvu que ce soit le mal », le populisme est la nouvelle vedette de la fièvre planétaire. Surtout sur nos écrans. Et l’élection récente de Jair Bolsonaro, ce « cauchemar tropical » ne peut qu’accentuer cette tendance à la dénonciation-sans-solution. Trouver une solution, c’est perdre ce piment si sacré à la recette de l’émulsion.

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Jair Bolsonaro, nouveau président brésilien © RICARDO MORAES / POOL / AFP | Crédit Média : RTL | Date :

Il y a quelques jours, Libération titrait « national-populisme : la contagion mondiale », nous offrant 10 pages de décryptage de la déviance politique internationale, agréée de mappemondes aux allures des cartes de conflits. De Viktor Orban en Hongrie à Donald Trump aux Etats-Unis, de Vladimir Poutine en Russie à François Legault au Québec, en passant par Rodrigo Duterte aux Philippines, Recep Tayyip Erdogan en Turquie et, récemment, Jair Bolsonaro au Brésil, l’expansion du populisme à travers le monde fait la joie des papiers tapageurs. En Europe, soixante ans après le traité de Rome, la victoire de ces mouvements rebelles fait la une chaque semaine, affichant les figures du FPÖ armées de cornes du diable et faisant du Brexit la nouvelle saga de l’année.

Sans prendre garde aux discours polyphoniques de ces nouveaux leaders charismatiques, s’attardant le moins possibles sur leurs différences et leurs causes profondes, nous avons fait du populisme une pathologie générale et contagieuse. A quoi bon l’analyser puisqu’il n’est que l’œuvre du mal ? Passez votre chemin : pareille erreur ne parviendra jamais à notre porte. Aux esprits éclairés, la révolution populiste n’aura pas lieu. Et puis au fond, les populations sombrant dans les affres du populisme ne sont-elles pas victimes de leur Histoire, et donc de leur destinée ? La Russie, avec son passé sanglant et les cris de ses tyrans, ne porte-t-elle pas en elle l’essence de l’autoritarisme ? L’Asie, empreinte d’une violence historique et d’un goût prononcé pour la force, n’avait-elle pas pour vocation de toujours y demeurer ? Et les Etats-Unis, avec cet attrait protectionnisme et leur culte d’eux-mêmes, n’étaient-ils pas portés à se reculer toujours plus de la scène internationale ? Aucune chance alors que celui-ci ne vienne toquer chez nous. C’est pour le monde qu’il faut avoir peur. Ce monde que nous observons de loin et qui vire à la folie, au « cauchemar ».

« Mal nommer les choses, c’est rajouter au malheur du monde. » – Albert Camus

Le terme de « populisme » a été tellement banalisé par nos acteurs médiatiques que son manque même de définition nous fait frémir. Dans notre esprit engourdi, on le renvoie vaguement aux bains de foule d’un Mussolini ou des discours belliqueux d’un Hitler en furie. Tout ce que l’on sait du populiste, c’est qu’il faut s’en méfier. Le populiste est un dissident, un dissident négatif qui se situe en dehors de notre politique « convenable ». C’est celui qui s’appuie sur le ressentiment des peuples et leur haine des élites pour accéder au pouvoir à coup de flatteries et de démagogie. Il ne serait rien d’autre d’un mouvement général et homogène englobant tout ce qui dériverait de notre modèle démocratique permanent. A force, on en oublie de se demander si ce que nous appelions populisme au XXème siècle a gardé sa définition cent ans plus tard, et si comparer le populisme de M5S au nouveau président brésilien a réellement un sens. En 2018, le terme est repris, usé, crié, stigmatisé à tort et à travers, désignant des situations fondamentalement différentes et invoquant des causes aussi simplistes que simplement douteuses.

En réalité, le terme de populisme est devenu aujourd’hui un euphémisme pour désigner l’extrême droite et, de temps à autre, son équivalent sur le côté gauche. En le faisant remonter à des siècles sans fin, on oublie que son utilisation eut une époque positive, notamment lorsqu’il désignait les gauches démocratiques et égalitaires tels le people’s party aux Etats Unis en 1892 ou encore le mouvement du narodnichestvo russe dans les années 1860.

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La Une de The Economist – décembre 2015

Dans le discours médiatique occidental, le populisme est ce démon indressable qui vole la rationalité de ses électeurs et transforme les peuples en des marées passionnées qu’un moindre souffle déchaîne. Invoquant l’homogénéité de leur population au détriment des minorités et des élites, ils constituent un barrage à la démocratie si durement acquise. Pourtant, c’est bien la démocratie qui les fait parvenir jusqu’aux urnes. Et si le populisme n’est pas un coup d’Etat, peut-être la réalité est-elle à creuses davantage si nous voulons y trouver une solution fiable.

« On commence par vouloir la justice et on finit par organiser la police. » – Albert Camus, les Justes

Le populisme contemporain n’est pas un archaïsme. Et si son absence d’alternative fiable peut difficilement nous amener à le considérer comme un choix raisonnable, persister à le refouler et à le définir comme un simple mouvement raciste et rétrograde ne peut que contribuer à l’attiser. Le jour où nous accepterons enfin de sortir de notre état apathique pour redonner un sens au monde qui nous dépasse, peut-être serons-nous capables de redresser la société qui court vers son naufrage. En attendant, il convient de « bien nommer les choses » pour mieux pouvoir les affronter. Non, le populisme contemporain n’est pas simplement une opposition frontale due à sa nature belliqueuse, pas plus qu’elle n’attire que les esprits faibles et les pensées fragiles. Et de la même façon, crier au cauchemar dans la presse et pleurer des larmes amères sur les réseaux sociaux ne sont ni des preuves de supériorité intellectuelle, ni des remparts pour l’avenir de notre propre Etat. Il n’est pas qu’un sceptre sans raison qui hante l’Europe, un sac déchaîné où se nourrissent mutuellement un Orban, Un Salvini ou un Trump.

Si « mondialisation », « immigration », « multiculturalisme », « élite », et « identité » sont des leitmotivs dans les discours des populistes, un point d’ancrage est peut être également à chercher dans nos nouvelles manières de faire de la politique. Face à notre échec de la démocratie représentative, le populisme est une manière d’agir qui rompt avec nos traditions séculaires et se nourrit des failles que l’on ne veut pas voir. C’est l’échec de notre importation politico-culturelle au-delà de l’Europe, l’affaiblissement des partis politiques traditionnels qui refusent de se renouveler, c’est aussi l’ère de la politique-spectacle, celle qui s’affirme sur twitter à la manière d’un show télévisé et qui multiplie délation, provocation, et surtout immédiateté au détriment d’efficacité. La politique étant de moins en moins privée, les individus de plus en plus publics, le journalisme battu en brèche par des informations parfois fausses et non hiérarchisées mais qui font la une de la toile, le populisme est ce mouvement qui s’abreuve d’un progrès intenable pour s’imposer. Comme Echidna qui engendre des monstres dans son corps splendide, notre démocratie est une charogne en démolition que l’on continue de parer d’or pour masquer ses blessures.

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Albert Camus © Fonds Albert Camus – Aix en Provence

« Il me semble que les hommes qui désirent aujourd’hui changer efficacement le monde ont à choisir entre les charniers qui s’annoncent, le rêve impossible d’une Histoire tout d’un coup stoppée et l’acceptation d’une utopie relative qui laisse une chance à la fois aux actions et aux hommes. » – Albert Camus, Combat, Editorial du 26 novembre 1946

L’homme n’a pas retrouvé le don de la parole depuis 1946. Aujourd’hui comme alors, il continue de refuser le dialogue par peur de s’engager avec le monde. Peut-être nos esprits ont-ils été tellement effrayés par les événements du siècle dernier que nous préférons attendre et décrier que d’envisager un semblant d’action. Qu’il est doux d’être un spectateur irrité !

Nous vivons dans la peur de cette société qui nous pousse vers le précipice en nous affirmant que nous n’y pouvons rien. Nous vivons dans la peur que si peut-être un jour nous agissons, nous deviendrons responsables ; et il vaut mieux craindre la faute de l’autre que d’échouer par la nôtre. Nous vivons dans la peur de ne pouvoir que soupirer face aux images provocantes et sombres déployées par nos écrans favoris. Nous vivons dans la peur des abstractions que l’on suit par conformité. Nous vivons dans la peur de cette réalité où nous savons tous être d’accord qu’il faut agir, mais pas nous, pas tout de suite. Nous vivons dans la peur de notre propre image passive qui rompt avec nos discours mais affirme nos vertus pacifiques. Nous vivons dans la peur que le monde un jour pourra se renverser, et qu’alors il faudra faire un choix. Et nous vivons dans la peur de ce choix qui nous déterminera nous, notre avenir, et celui de nos enfants. Nous vivons dans la peur que la génération suivante n’existe pas au vu de notre inefficacité. Nous vivons dans la peur de ce vacarme qu’il faudra bien briser un jour, car alors ce serait le silence et nous aurions la parole. Car l’homme aujourd’hui a peur du dialogue. Il n’a plus l’habitude. C’est si facile, quand les autres se disputent, de pouvoir se taire. « Ils font trop de bruit, ils ne m’entendraient pas. » Il vit comme un animal, dos au mur, sans autre avenir que celui que l’on nous pousse dans les mains.

On a pu convaincre des nations entières qu’il fallait éliminer des millions d’hommes, de femmes et d’enfants juifs « pour le bien de l’humanité ». Aujourd’hui, on ne parvient pas à convaincre une seule nation de reprendre son destin en main. Et moins d’un siècle plus tard, nous vivons dans un monde plein de bonne volonté et dénué d’action. Moins d’un siècle plus tard, 1939 pourrait recommencer. Non pas à cause des populismes, mais à cause de l’humanité qui ne se souvient de rien d’autre que de sa propre peur et qui s’empêche d’agir.

Notre peur n’a pas bougé depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale. Nous sommes autant emprunts d’une volonté de rendre le monde meilleur tout en restant paralysés par la terreur d’une société qui peut basculer à tout moment dans la violence, l’apolitique, le mensonge. Et contre laquelle nous refusons de trouver le courage de lutter.

Et pendant que nous nous replions sur nous-mêmes, le monde s’enfuit. Le monde va plus vite que nous. Il a déjà fini d’entrechoquer nos peuples que nous commençons à peine à évoquer le choc des civilisations ; il a déjà fini de briser la terre que nous commençons à nous intéresser aux problèmes climatiques ; il a déjà fini de lapider notre ancienne démocratie que nous commençons à nous acharner sur le populisme. Le monde s’accélère et nos esprits reculent : voilà pourquoi toute révolution était et sera toujours anachronique.

Enfin, il serait temps de comprendre qu’un problème universel ne se résoudra jamais au niveau régional. Si la douleur est mondiale, alors la solution devra bien l’être aussi. Mais si les nations doivent s’ouvrir, elles ne pourront le faire que lorsque les individus auront eux-mêmes appris à déchirer leur solitude. Alors peut-être pourront-ils rendre l’avenir possible.

Sans Peur, sans Haine, et sans Caricature.

 

 

Image de couverture : le joueur de flûte de Hamelin

Une réflexion sur “La révolution n’aura pas lieu

  1. Cette haine des élites et malheureusement symétrique : la haine du peuple par les élites. Je le ressentais avant et j’en ai été témoin plusieurs fois. Mais le germe du populisme est l’amour de sa terre. Qu’on peut croire à soit car nos anciens la cultive depuis des générations, mais la terre n’appartient à personne, elle s’offre d’elle même.

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