Joris Bazin – « L’art est la meilleure façon de dénoncer quelque chose. »

Installez-vous autour d’une table avec Joris Bazin, vous êtes à peu près sûr qu’il vous parlera de son goût du voyage, de son besoin de découvrir d’autres cultures et de sa passion de l’Art. Ce jeune photographe le répète : « L’Art est la meilleure façon de dénoncer quelque chose. » C’est une autre dimension de la vie à laquelle il nous invite, qui lui apporte la certitude que l’Art doit pouvoir nous émerveiller, tout en finissant par dire, un sourire en coin : « Mais moi, c’est vrai qu’à part l’art et la photographie, j’ai dû mal à m’émerveiller devant autre chose. C’est peut-être mon défaut. » Cette conscience de soi, c’est celle qu’il essaie d’avoir sur la société, tant il se rend compte depuis longtemps qu’elle fourmille d’inégalités. Les photographies de Joris se confondent alors davantage avec la nécessité de montrer ce qui fait notre différence, comme si cette différence-là était notre vrai point commun à tous. Me revient alors cette phrase de Jean Cocteau qui disait : « Ce qu’on te reproche, cultive-le, c’est toi. » Quant à nous, rapprochons-nous un peu de Joris pour découvrir qui il est.

○ Comment décririez-vous votre travail pour celles et ceux qui ne le connaissent pas encore ?

Je travaille sur le corps de l’Homme avec un grand « H » et la nature, sur leur fusion pour tenter de reconnecter l’Homme et la nature.

○ Depuis le 4 novembre, votre série « Body Nature » est exposée à l’Atelier du 8 à Grenoble, dans le cadre du mois de la photographie. Comment y avez-vous appréhendé le regard du public présent ?

D’abord, j’y ai rencontré beaucoup de photographes, c’était très intéressant. Puis à l’origine, l’Atelier du 8, c’est un lieu qui accueille des spectacles de théâtre et de musique. Des expositions de photographie sont aussi organisées mais du coup, je pense que les gens pouvaient quand même être surpris parce que la photographie demande une autre approche que celle que l’on peut avoir en allant au théâtre par exemple. Je leur ai donc expliqué comment et pourquoi j’en étais venu à réaliser « Body Nature » car au départ, je crois que beaucoup ne comprenaient pas le but de mon travail. J’ai aimé pouvoir entendre leurs avis, c’est très constructif car pendant les expositions, ce sont aussi les spectateurs qui m’aident à comprendre mes photos et me donnent de l’inspiration pour les prochaines séries que j’envisage de faire.

○ Vous avez toujours rêvé d’être photographe ?

Non, pas vraiEm1ment. Un jour, j’ai emprunté l’appareil photo de mon grand-père, je voulais faire de la photo et j’ai adoré ça. Plus tard, j’ai rencontré Pierre Gonnord qui m’a vraiment inspiré l’envie de faire de la photographie. J’ai donc acheté mon premier appareil, un moyen format, 650D, un objectif tout simple (sourire), puis je prenais mes potes en photo, j’ai ouvert ma page Facebook, ça a bien marché. Je passais tout mon temps libre à faire ça, je regardais les tutos, j’achetais beaucoup de livres… C’est comme ça que j’ai compris que je voulais faire ça.

D’où vous vient cette envie de photographier les corps ?

Je me suis rendu compte que notre société, par les magazines, par la télévision, exerçait une forme de pression sur nous et rendait les gens complexés par leur corps. Ce n’était pas le cas à l’époque. On se sentait beaucoup plus libéré. J’ai donc voulu comprendre d’où venaient ces complexes et j’ai fait un sondage sur Internet dans lequel je demandais, anonymement, à des hommes et des femmes de noter les parties de leur corps de 0 à 10, en partant de la tête jusqu’aux pieds. J’ai reçu environ 170 réponses. J’ai remarqué que souvent, les hommes détestaient les mêmes parties de leur corps et les femmes également. Certaines personnes m’ont contacté pour participer au projet et l’idée c’était de mettre en avant les parties de leur corps qui les dérangeaient. C’était un véritable défi.

○ Selon vous, comment la photographie peut-elle donner accès à une certaine forme d’Humanité ?

En mettant à nu un sujet et en le mettant dans un lieu qu’il ne connaît pas, éloigné de la société et de ses habitudes, cela oblige chacun à se regarder soi et son corps. C’est ce que fait Marina Abramovič dans ses performances par exemple. À chaque fois, elle se retrouve seule avec et face à son corps et au public. Elle m’impressionne beaucoup pour ça car, son unique outil c’est son corps donc elle est obligée de se débrouiller toute seule. C’est une femme forte et son travail m’inspire beaucoup.

○ La nature est un autre élément très présent dans votre travail, quel sens vous lui donnez ?

La nature tient une place majeure dans mon travail et je compte bien lui donner une place encore plus importante car je trouve que nous l’avons détruite mais nous ne lui avons rien rendu en retour. C’est donc ma manière de revenir aux sources, de la remercier pour ce qu’elle nous apporte car on ne serait rien sans elle, et de lui donner une place parce que la nature est vaste et impressionnante, elle peut faire peur aussi, parfois, mais elle reste majestueuse. Je fais donc toujours très attention aux lieux que je choisis car je trouve qu’ils sont souvent plus importants que mes sujets.

○ Comment se déroulent vos séances ?

Tout dépend du modèle. La personne arrive, je ne lui dis pas vraiment ce qu’elle doit faire. Je lui explique pourquoi j’ai choisi cet endroit et je la laisse évoluer à l’intérieur. Puis si je vois qu’elle galère, alors je l’oriente, je la guide, mais c’est rare. Avec certaines personnes tout peut se passer en cinq minutes. Par exemple, pour la première photo de « Body Nature » que j’ai appelée Offrande, ça a été très rapide. On est arrivés dans ma forêt préférée, la personne s’est posée, j’ai fait deux-trois clics et je savais que j’avais ce que je voulais. En règle générale, je prends plus de temps pour trouver un lieu que pour prendre les photos.FrancoisFait.jpg

○ Qu’est-ce que vous cherchez à capter lorsque vous décidez de photographier un sujet ?

Ce qui m’intéresse, c’est vraiment la remise en question de l’Homme par rapport à la nature et à lui-même. C’est pour cela que dans ma dernière série « Face cachée », je bandais les yeux de tous mes sujets. Là c’était vraiment une manière d’interroger mes sujets sur eux-mêmes tout en les faisant évoluer dans la nature. Puis là, ce qui m’a plus c’était de capter comment chacun réagissait sans qu’ils ne soient influencés par son milieu. C’est aussi pour ça que je les mets à nus ou que je change leurs vêtements. J’évite les signes pour que chaque personne puisse se reconnecter à elle-même, à une forme d’authenticité. D’ailleurs, une fois, j’ai bandé les yeux de quelqu’un d’un naturel plutôt expansif et qui soudainement s’est mis à paniquer alors que ce n’est pas du tout son genre. À l’inverse, je connaissais quelqu’un qui était timide et à qui l’expérience a permis de se libérer. Elle touchait à tout et était très à l’aise. C’était beau à voir.

○ D’où vous vient ce goût de la mise en scène ?

Je ne sais pas… ça vient peut-être de moi. C’est peut-être mon côté stricte. Je mets en scène mes modèles et en même temps je les laisse libres de faire ce qu’ils veulent. C’est simplement un cadre que je leur donne. Après c’est certain que s’il y a une position qui me plaît je vais leur dire de ne pas bouger mais ça reste libre. Puis en fait, je crois que la mise en scène aide à transmettre les messages que je veux faire passer. C’est plus facile et ça me touche plus que de simplement prendre des scènes de la vie quotidienne.

○ Que vous apporte la photographie ?

C’est ce qui me permet de me libérer en dénonçant ce que j’ai envie de dénoncer. C’est un moyen d’expression la photographie. Personnellement, ça m’aide à me connaître et à connaître les autres. Les autres m’aident à me construire. C’est difficile à expliquer mais je crois que dans mes photos, je dénonce quelque chose qui m’est propre. Il y a plusieurs dimensions à mes photos.SAAL.jpg

○ Pour vous, qu’est-ce que c’est d’être photographe aujourd’hui ?

À l’ère du numérique, tout le monde pourrait prétendre être photographe. La principale différence vient de ne pas s’arrêter simplement à la beauté de la photo que l’on a prise et d’avoir un projet avec ses photos. Il faut savoir ce qui nous tient à cœur et ce qu’on veut dénoncer. Il faut avoir une idée de ce que l’on veut dire, une approche et un style bien à soi. Et puis il faut des photographes pour continuer à être informés de ce qui se passe à l’autre bout du monde. Les textes ne sont pas suffisants, on a besoin de preuves visuelles. C’est important car une simple photo peut dire énormément.

Entretien réalisé à Paris, le 6 novembre avec Barthélémy AUGUIN

« Body Nature », série de Joris BAZIN, jusqu’au 16 novembre à l’Atelier du 8, à Grenoble.

 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s