Brésil : Quelles perspectives après l’élection de Jair Bolsonaro ?

Le rejet grandissant des élites, la bipolarisation de la société et la montée d’une nouvelle forme de démocratie dite « illibérale » que connaît l’Europe, s’est très bien exportée en Amérique. Le 28 octobre dernier, un nouveau pays est venu sur la liste : le Brésil.

L’élection du candidat d’extrême-droite, Jair Bolsonaro, connu pour ses déclarations misogynes, racistes et homophobes, est finalement une matérialisation des maux de la société brésilienne galvanisée par la judiciarisation de la vie politique depuis l’éclatement de l’opération « Java Jato » en mars 2014. Celle-ci a mis en lumière un scandale de corruption d’ampleur inédite petrolao qui vise essentiellement les responsables politiques du Parti Travailliste. Ainsi, cette enquête-éclair a provoqué la destitution de l’ancienne présidente, Dilma Rousseff en 2016. Mais surtout, l’inéligibilité de la candidature de l’ancien président Lula (2003-2011), balayé alors même qu’il était le grand favori dans les sondages avec plus de 40% d’intentions de vote. C’est d’ailleurs par un affreux hasard que Sergio Moro, le juge anticorruption chargé de la condamnation de Lula, est devenu ministre de la Justice et de la Sécurité publique dans le gouvernement de Bolsonaro. La victoire de ce dernier est principalement due à son partage des « valeurs » de la famille dans un pays où le soutien des évangéliques correspond environ au tiers du corps électoral et d’autre part, son discours ultra-sécuritaire a été entendu par la classe moyenne qui souffre de l’augmentation importante de la criminalité avec plus de 61 000 homicides uniquement sur l’année 2016. Cette violence s’est retrouvée dans la campagne avec l’assassinat à Rio de Marielle Franco, élue locale de gauche, le 15 mars 2018 et même une tentative d’assassinat contre Jair Bolsonaro, le 6 septembre dernier par un militant d’extrême-gauche. Enfin, le refus de Bolsonaro de participer aux 6 débats télévisés a favorisé un trouble constant sur son programme économique par l’absence de contradiction dans le débat public.

Maintenant que son élection est actée, quelques perspectives se dessinent sur sa politique économique, sociale, environnementale et diplomatique.

Jair Bolsonaro

Tout d’abord sur le plan économique, Jair Bolsonaro admet régulièrement qu’il n’y connaît rien en économie, il fait confiance à son conseiller, Paulo Guedes, devenu ministre de l’économie, un « Chicago Boy » – groupe d’économistes influencés par Milton Friedman. Ainsi, ce soutien de renom a permis d’installer un climat de confiance avec les milieux d’affaires, confirmé par les records de la bourse de Sao Paulo atteints juste après l’annonce des résultats électoraux. De plus, le soutien du Wall Street Journal au candidat d’extrême-droite s’inscrit dans la lignée du soutien au dictateur chilien Pinochet au nom de la lutte contre le socialisme, en effet, le programme de Bolsonaro est marqué par quelques rudiments de l’ultra-libéralisme économique :

-La réduction de l’intervention de l’Etat dans l’économie à ses fonctions régaliennes par une privatisation massive de 150 entreprises publiques dont la compagnie pétrolière nationale, Petrobras.

-Une refonte totale du modèle social et notamment du système de retraite accusé par le FMI et la Banque Mondiale de peser trop lourd dans les dépenses publiques.

-La volonté d’ouvrir davantage l’économie brésilienne aux investissements étrangers et surtout américains puisqu’on retrouve chez Bolsonaro tout comme chez Trump, une critique de la dépendance des pays d’Amérique latine vis-à-vis de la Chine d’autant plus que le président chinois, Xi Jinping avait annoncé dès 2015 un plan d’investissement totalisant 250 milliards de dollars en Amérique latine et dans les Caraïbes pour les dix prochaines années ,ce qui illustre bien la volonté de Pékin d’accroître son influence dans une région traditionnellement tournée vers les Etats-Unis. Néanmoins, il faut souligner la dépendance de l’économie brésilienne aux importations chinoises, en effet, la Chine reste le principal partenaire commercial du Brésil : 20% des exportations brésiliennes lui sont destinées et 17% des importations brésiliennes en proviennent. Ainsi, lorsque la « fièvre chinoise » s’est déclenchée en 2016, les investissements directs à l’étranger chinois vers le Brésil ont plongé et les exportations brésiliennes vers la Chine ont diminué : « Quand le dragon rouge éternue, l’Amérique Latine s’enrhume ».

Son élection est aussi un tournant sur le plan environnemental. Jair Bolsonaro n’a pas caché son climato-scepticisme. De plus,  Ernesto Araujo, futur ministre des Affaires étrangères a déclaré dans une note de blog rapportée par le site brésilien Valor Economico:« la cause » [climatique] de « dogme pseudo-scientifique que personne ne peut contester sous peine d’être excommunié de la bonne société ». Il estime tout comme Donald Trump que le changement climatique est une « idéologie » utilisée pour « étouffer la croissance économique dans les pays capitalistes démocratiques et pour promouvoir la croissance de la Chine ». Des idées bien arrêtées sur le changement climatique totalement à l’opposer des études alarmantes sur le climat qui se multiplient.

Lors du mandat de Bolsonaro, on devrait s’attendre à une expansion beaucoup plus libre du secteur de l’agroalimentaire qui est déjà le 1er poste économique d’exportation du Brésil avec naturellement un lobby très puissant qui a soutenu financièrement la campagne de Bolsonaro. Ce dernier a menacé :

-De sortir des accords de Paris sur le climat alors que le Brésil reste le 6ème émetteur de CO2 mondial.

-De fusionner le ministère de l’agriculture et de l’environnement.

-De casser toutes les régulations acquises ces dernières années par les défenseurs de l’environnement durant les années Lula.

Ces annonces en rupture avec les quelques progrès réalisés pendant les années du Parti Travailliste devraient se traduire par une augmentation significative des permis d’exploitation dans l’Amazonie concernant le soja et la viande, deux productions à fort impact environnemental. Ainsi, on peut craindre une accélération sans précédent de la déforestation en sachant que « le poumon de la Terre » a déjà perdu 20% de sa surface ces 50 dernières années et qu’elle est évidemment synonyme d’une riche biodiversité. Si cette politique environnementale est appliquée, cela aura de graves conséquences sur l’équilibre climatique de notre planète, déjà bien mal au point. La croissance économique prime sur les enjeux climatiques.

Par ailleurs, sur le plan diplomatique, la volonté de Jair Bolsonaro de se rapprocher avec les Etats-Unis de Trump et sa réponse militarisée à la criminalité, lui a valu d’être appelé le « Trump des tropiques ». Au-delà des mots, il a fait part de son admiration des valeurs américaines notamment sur le port d’armes généralisé et des valeurs évangéliques. Il privilégie tout comme Trump les rapports bilatéraux. Il a signalé à de multiples reprises sa méfiance à l’égard du multilatéralisme, assimilé à la politique étrangère du Parti Travailliste (Dilma, Lula) en dénonçant le Forum de Sao Paulo, l’UNESCO, l’Accord de Paris sur le climat, le Conseil des droits de l’Homme des Nations unies et le Mercosur. De plus, il a d’ores et déjà annoncé le transfert de l’ambassade du Brésil de Tel-Aviv à Jérusalem dans la lignée des Etats-Unis et la fermeture de l’ambassade de Palestine à Brasilia. C’est donc la fin d’une politique offensive marquée par un leadership régional affirmé sous Lula et un retour à l’alignement classique sur les Etats-Unis qui s’opère dans un contexte où la gauche altermondialiste perd du terrain en Amérique du sud.

Il faudra voir si ce nostalgique de la dictature (1964-1985) entraînera la jeune démocratie brésilienne dans une dérive autoritaire. Pour l’instant, il a déclaré dans son discours de victoire vouloir respecter le cadre constitutionnel tout en promettant « La prison ou l’exil pour les « gauchistes ». Une déclaration qui laisse présager un avenir incertain quant au pluralisme brésilien. Jair Bolsonaro ressemble à ses homologues italiens, hongrois, autrichiens, … Ils s’auto-proclament populistes, jouissent d’une popularité élevée qui justifie toutes leurs décisions : « Au nom du Peuple » comme dirait notre Bolsonaro locale.

Lazare MAARAWI

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s