Le Bruit et la Fureur

Parce que, dit-il, les batailles ne se gagnent jamais. On ne les livre même pas. Le champ de bataille ne fait que révéler à l’homme sa folie et son désespoir, et la victoire n’est jamais que l’illusion des philosophes et des sots.” – Faulkner, Le Bruit et la Fureur

Depuis la nuit des temps, chaque sursaut populaire aspire à la Révolution Dernière. Chaque banderole se veut l’étendard de la victoire, chaque flamme le flambeau de la liberté, chaque cri le nouvel adage d’un pays triomphant. Et depuis cette nuit des temps, chaque sursaut populaire finit par se retourner sur lui-même. Enfant téméraire né des étoiles plein les yeux, il revient à la terre comme il était venu ; plein d’espoir mais trop faible encore, ou peut être pas assez compris. Car depuis la nuit des temps, chaque peuple voudrait marquer de son pied palpitant ce pays qui ne lui donne pas assez mais auquel il s’attache. On en gardera quelquefois des bribes ; en explosant, les peuples échauffés laissent toujours des éclats de leur bataille en héritage à leurs enfants. Parfois un peu de liberté, ici un vestige de droit, de temps en temps une avancée sociale. Depuis la nuit des temps, les peuples se succèdent pour obtenir les miettes du pain qu’ils réclament.

Depuis la nuit des temps, chaque sursaut populaire aspire à la Révolution Dernière. Parfois sans but. Parfois sans moyens. La Révolution comme une fin ultime.

Depuis un mois, le peuple aspire à la Révolution Dernière. Mais cette révolution là a perdu d’avance. Autotélique, sans corps, sans âme, elle ne vit que par et pour elle même sans plus rencontrer un écho. A peine commencée, elle est vouée à son propre échec.

Mon coeur a toujours adhéré aux causes d’un peuple auquel j’appartiens. Je suis née de cette France “qui n’est rien” au regard de certains, de cette France oubliée, de cette France négligée. Depuis toujours, ma plume poursuit les causes de ceux que l’on n’entend pas, ou que l’on ne veut pas écouter. Et depuis toujours, mon rêve d’enfant était de leur donner une voix, d’être le porte parole de rangs réduits au mutisme.

Image d'illustration / © MaxPPP- Bruno Levesque
 © MaxPPP- Bruno Levesque

Mais si aujourd’hui mes mots font toujours écho au peuple qui souffre, mon coeur a du mal à suivre cette révolte engourdie. Il ne comprend pas cette hébétude de violences, de haines, cette déconstruction qui se proclame unie. Il ne saisit pas les motifs de saccages inutiles, le sang de ses semblables qui coule sur le parvis de la capitale, cette fièvre incontrôlable qui perd de vue ses objectifs autant que ses racines. Aujourd’hui, l’abrutissement des moyens ravage l’honorabilité des objectifs. La réaction populaire légitime -meilleure répartition des impôts, plus de moyens pour l’enseignements, référendums d’initiative populaire ou encore hausse du salaire minimum – s’est transformée en anarchie populaire. Et lorsque le peuple se déligitime par lui-même, ce sont les plus grandes causes qui se perdent. Mon coeur est attaché à la cause des Justes ; il n’entend rien aux mugissements des Damnés.

Mon coeur ne connait pas cette France où des jeunes brûlent des voitures en appelant cela « la Justice« . Mais il ne connait pas non plus ce pays où l’on jette à genoux des lycéens, en rang, mains sur la tête, et que l’on filme comme des souvenirs de guerre. Mon coeur ne connait pas ce peuple autrefois honnête qui souille la tombe du Soldat Inconnu. Mais il connait encore moins ce pays où l’on roue de coup des manifestants jusqu’à les laisser pour mort. Mon coeur ne connait pas ces semblables qui pillent, saccagent et détruisent sans autre objectif que de se faire entendre d’un pouvoir sourd. Mais il méprise ce pouvoir qui, en guise de réponse, ouvre devant la caméra des yeux de chiens battus en lançant un billet comme on jette un sucre aux chiens. Mon coeur aujourd’hui est en suspens. Il observe ces deux camps s’affronter, il observe cette lutte sanglante où il ne trouve plus sa place. Et tout en pleurant devant ce peuple qui s’égare, il se tourne en boucle cet aphorisme de Victor Hugo : “ Vous n’aurez rien fait tant que le peuple souffre, tant qu’il y a au-dessous de vous une partie du peuple qui désespère.”

Aujourd’hui, ma plume s’égare. Elle ne sait plus quel vent soutenir, ni à quelle voix il lui faut donner un écho. Perdue entre la décrédibilisation d’un mouvement qu’elle aurait pu soutenir, écœurée par les discours éhontés de politiques impuissants, elle voudrait bien tracer une troisième voie. Une voie moins avilissante, une voie qui lui ressemblerait plus. Une voie où les hommes gardent un semblant d’humanité, où les émotions belliqueuses ne déchirent pas les raisons les plus fortes, et où la conscience guide encore la manipulation des sentiments.

« Il ne peut y avoir révolution que là où il y a conscience. » – Jean Jaurès

Mais si la conscience ne semble plus exister dans ce soulèvement qui se veut révolution, les racines de cette défaite sont peut-être à chercher plus haut.

Plus qu’évidente, la responsabilité du pouvoir est prégnante puisqu’elle a forgé la liberté du chaos en créant de la défiance. Nul besoin de s’attarder là-dessus : en faisant la sourde oreille face à une population négligée, nos élites bien conditionnées ont observé la population s’échauffer en jouant la carte conciliatrice. Nos gouvernants sont décidément assez incompétents face aux évidences climatiques.

Mais c’est aussi à nous, en tant que journalistes, de remettre en cause notre responsabilité dans cet éclatement chaotique. La perte des confiances dans les médias traditionnels n’est plus une nouveauté – il serait même « détesté depuis trois bons siècles » titrait Franco Info la semaine dernière. Obnubilés par les grands titres, des grandes crises diplomatiques aux affaires outrecuidantes de nos politiques, ils en sont venus à négliger leur nature véritable. Cet été, pendant que les plus grands journaux nationaux se lançaient dans la course à la meilleure feuille de chou sur l’affaire Benalla, une partie de la population attendait patiemment que l’on passe à quelque chose de plus sérieux. Du smic. De la situation des hôpitaux. Des bacheliers laissés sur le carreau par parcours sup. Du réchauffement climatique. Bref, quelque chose de palpable, quelque chose de concret. La vie, en quelque sorte.

C’est à se demander si parfois notre presse ne se résume pas à l’anecdotique. En attendant, il serait temps que certains d’entre se décident à sortir des draps des politiques pour descendre dans la rue. Qui sait, ils y trouveront peut-être quelque chose d’intéressant à ajouter dans leurs colonnes.

Quoi qu’il en soit, il est bien visible que cette perte de confiance (méritée) de la population en ses médias traditionnels a favorisé la montée en puissance des réseaux sociaux. Aujourd’hui, Facebook remplace l’Etat, Twitter les syndicats, Instagram les partis politiques, Snapchat l’Eglise.

Or les réseaux sociaux ne permettent pas une révolution ; ils ne peuvent engendrer un mouvement collectif. Aucun océan sublime ne peut s’échapper d’une machine à construire des individualités. Il n’en sort tout au plus que des vaguelettes éparses, des vagues déchaînées qui s’affrontent en elles mêmes, aux horizons contraires et aux objectifs antagonistes. Qu’il s’agisse de facebook, twitter, instagram, le but de ces réseaux est bien de se fabriquer, de se mettre soi même en avant. Par définition, ils ne peuvent donc pas créer une vraie communauté de valeurs. Son rôle dans la naissance des gilets jaunes a été tout autre : il a servi de tremplin en mettant en avant des irritations toutes hétérogènes mais rangées sous la même étiquette de la colère. Colère contre la démocratie, colère contre les réformes éducatives, colère contre le pouvoir des riches, colère contre contre contre, et parfois même colères qui s’affrontent.

On en sort une colère massive et immédiate, basée uniquement sur l’émotion et sans plus aucune rationalité. Or, ce règne incontestable de l’émotion réduit sans cesse la place à la réflexion. Il ne reste que l’indignation immédiate sans peur des conséquences. Voilà le lourd dilemme du web qui devrait apporter un nouveau moyen d’expression et qui finit par perdre pied. Quelqu’un là haut a dû oublier que la liberté d’expression n’a de sens que si elle tend vers un auditoire. Sinon, c’est la colère qui se réveille. Quant aux autres ici bas, ils ont dû oublier que la colère était la racine du chaos. Or, le chaos est l’antagonisme de la Révolution. La deuxième bouleverse, renverse, crée. Le premier annihile, broie, détruit.

En se détachant de la cause populaire, le journalisme a participé à la création de révoltes irrationnelles. Il a négligé les fondements de la nature humaine. Car facebook en lui même constitue un chaos. Scène incontrôlable où règnent insultes, colères, outrances, larmes, il est cette nouvelle sphère de la liberté d’expression où chaque émotion est poussée à son paroxysme. Si nous, médias, avions été plus raisonnables, peut être aurions nous pu avoir aujourd’hui une révolution digne de ce nom. Une révolution sans humiliation. Une révolution digne. Une révolution qui ne laisse pas ses membres aux mains d’une société qui se manipule elle-même sur fonds d’incompréhensions et d’amertumes.

Benoît Tessier - Reuters
© Benoît Tessier – Reuters

Et à l’heure où je signe ce papier, il semblerait que nous n’ayons pas encore compris. Pris au jeu de leur propre plume, les grands médias publient par centaine des articles aux résonances dramatiques, avec force de théâtralité. Certains pastichent Waterloo, d’autres s’enlisent dans des scénarios orwelliens ; The Observer titre « Paris en état de siège ». Et l’on évoque fumée, batailles sanglantes, cris de guerre, vestiges innombrables, haine, massacre, avec des largesses poétiques qui pousseraient presque jusqu’à la rime. Encore une fois, il semblerait que certains se soient trompés de métier.

«La seule question qu’on puisse poser à la révolution, la révolte seule est fondée à la poser, comme la révolution est seule fondée à interroger la révolte (…) la révolution n’a jamais été ce qu’elle est pour tant de nos nihilistes, c’est-à-dire un but qui justifie tout et lui-même. Elle n’a été qu’un moyen, un chemin probablement nécessaire vers cette terre où vivre et mourir ne seront pas une double humiliation (..) Seuls ceux qui voient la révolution comme un bien pur, mythique, un absolu de revanche, la transfiguration de tous leurs maux et le sommeil de leurs scrupules, sont rejetés par l’échec dans un désespoir qui mène à tous les reniements. Ceux-là, découragés par Thermidor, acclament Bonaparte couronné ou rejettent l’héritage de 89 et, dans les deux cas, enterrent la liberté. Mais ceux pour qui la révolution n’est qu’un moyen savent qu’elle n’est pas ce bien pur qui ne peut être ni trahi ni jugé. Elle peut être trahie, et il faut le savoir, car elle tient aux hommes par ce qu’ils ont de plus grand et de plus bas. Elle peut être jugée, car elle n’est pas la valeur la plus haute et si elle en vient à humilier ce qui dans l’homme est au-dessus d’elle, elle doit être condamnée dans le temps où elle humilie. » – Albert Camus, Préface à Moscou sous Lénine, d’Alfred Rosmer, 1953

Rien n’est à ajouter à cette longue citation d’Albert Camus. Tant que nos soulèvements se construiront sur des revendications individualistes, tant que l’unité du peuple ne sera qu’un mirage, tant qu’elle n’aura que des conséquences humiliantes, alors aucun de ces soulèvements ne constituera en soi une « Révolution« . Parce que liberté ne doit pas forcément rimer avec solitude, il revient à chacun d’entre nous de réinventer la société de l’intérieur. Car notre société est à l’agonie, notre société se meurt, notre société n’est plus que l’ombre d’elle-même. Elle ne pourra pas toujours ramper vers son avenir en traînant derrière elle les lambeaux de révolutions avortées. Et puisque la démocratie est morte elle-aussi, puisqu’elle ne trouve plus de légitimité dans quelque camps que ce soit, le temps est venu de penser à la recoudre. Nous ne mériterons la démocratie que quand chacun – gouvernants comme citoyens – auront appris à en faire un usage conscient.

Quant à nous journalistes, il est temps de nous remettre en question. Il est temps de nous demander comment et pourquoi nous n’avons pas pu retrouver la confiance d’un peuple en souffrance. Comment aujourd’hui nous sommes à ce point déconnectés de sa réalité qu’il en est venu à chercher son information ailleurs. Aujourd’hui, il convient de lui redonner sa place dans nos tribunes pour redevenir ce quatrième pouvoir sans lequel la démocratie est impossible. Ni allié du peuple, ni amant du pouvoir, mais médiateur de paix et de progrès.

A l’heure où le chaos nous fais nous retrouver face à nos propres responsabilités, le bruit et la fureur résonnent dans toutes les têtes. Tant mieux. Car il faudra bien trouver une solution afin que cette révolte ne soit pas, au sens de Flaubert, qu’un “souffle d’air qui ride l’océan, s’en va et laisse la mer agitée.

Image de couverture : © Philippe Pernot 

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