Le Japon s’engage dans la militarisation

Dans un contexte de tensions croissantes en mer de Chine Méridionale, de la menace nucléaire nord-coréenne et de l’expansion de la puissance militaire de la Chine, le gouvernement japonais a adopté le 18 décembre 2018 son plan stratégique de défense pour les cinq prochaines années.

L’objectif s’inscrit dans un plan de développement de la défense conséquent qui vise à porter les dépenses militaires à dix-sept trillions de yen (240 milliards de dollars) sur les cinq prochaines années. Comme le rapporte une note de Reuters, une grande partie de ces fonds seront dépensées pour de « nouveaux avions de chasses et d’autres équipements avancés de l’industrie américaine ». Notamment par l’achat de 40 à 50 avions de combats furtifs F-35 développés par la firme américaine Lockheed Martin. Ce qui devrait rassurer le président Trump qui s’est plaint du déficit commercial des Etats-Unis avec le Japon et du coût de stationnement des quelques milliers de soldats américains sur l’archipel.

Ainsi, tout comme Donald Trump exige des pays européens membres de l’OTAN, d’augmenter leurs dépenses militaires, la décision du Japon d’élargir sa force militaire est approuvée chaleureusement par les Etats-Unis, d’autant plus que les Japonais achètent de l’équipement américain. En effet, les Etats-Unis craignent que leur flotte du Pacifique soit petit à petit chassée par la progression chinoise en mer de Chine méridionale où Pékin poursuit son grand chantier de construction de forteresses marines. Un véritable projet de colonisation militaire d’îlots et de récifs des archipels des Spratleys et des Paracels notamment, qui nient les arbitrages internationaux. En particulier, ceux de la Convention sur le Droit de la Mer des Nations Unis, adopté en 1982 qui définit les limites des eaux territoriales et des zones économiques exclusives. Le véritable cauchemar pour le Pentagone serait que les Etats-Unis soient exclus militairement d’Asie et se retrouvent sur la vielle ligne de défense à Hawaï. On peut donc s’attendre au retour d’une forme de « Containment » de l’expansion chinoise.

Cependant, cette politique de militarisation est en complète contradiction avec la doctrine défensive imposée par les dispositions de la Constitution japonaise. Cette dernière a été, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, dictée aux dirigeants japonais par les conseillers alliés en 1947. Les américains ont obtenu une clause fondamentale qui consiste à la renonciation au droit de faire la guerre, ce qui impliquait l’élimination de toutes les armées non défensives. En effet, la Constitution japonaise précise que « le peuple japonais renonce à jamais à la guerre en tant que droit souverain de la nation et à la menace ou à l’usage de la force comme moyen de régler les différents internationaux […] Afin d’atteindre le but du paragraphe précédent, les forces terrestres, maritimes et aériennes, ainsi que d’autres ressources de guerre, ne seront jamais maintenues. Le droit de belligérance de l’Etat ne sera pas reconnu ».

C’est dans ce cadre restrictif que le Japon développe sa force militaire en jouant sur la sémantique. On ne parle pas d’armée japonaise mais de forces d’autodéfenses. Concrètement, le Japon ne peut pas acquérir ou construire un porte-avion. En revanche, le programme de défense prévoit de réaménager les porte-hélicoptères de la classe Izumo afin que des avions de combat capables d’effectuer des décollages courts et des atterrissages verticaux puissent être déployés si nécessaire. C’est dans cette perspective que le Japon veut acquérir ces fameux F-35 qui peuvent décoller et atterrir à la verticale sur un terrain très court. Un porte-hélicoptères pourra donc être utilisé efficacement comme un porte-avions. Le Japon contourne ainsi sa doctrine défensive et cela illustre bien la difficulté pour les experts de distinguer les armes défensives des offensives.

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Shinzo Abe

En réponse à ce cadre restrictif, le premier ministre japonais, Shinzo Abe souhaite entreprendre une révision constitutionnelle et de modifier en particulier l’article 9 -qui interdit l’usage de la force, afin de permettre explicitement l’existence d’une l’armée japonaise. Si Abe bénéficie du soutien des milieux nationalistes, il est évidemment très critiqué par les pacifistes, majoritaires au Japon. Mais dans un contexte marqué par de fortes inquiétudes entourant la Corée du Nord, les pacifistes sont plus inaudibles que jamais. Pour que la réforme constitutionnelle aboutisse, Abe a besoin de deux-tiers à la Diète japonaise (Parlement japonais), un objectif aujourd’hui atteignable et d’un référendum positif. Or, cela sera beaucoup plus difficile à obtenir du fait de la division importante des Japonais sur cette question. Il faudra observer si l’opinion publique japonaise fluctuera selon le degré d’instrumentalisation de la menace nord-coréenne au moment du vote.

Quant aux pays voisins, la Corée du Sud a déclaré par l’intermédiaire du porte-parole du ministère des Affaires Etrangères Noh Kyu-duk que le Japon devrait suivre « l’esprit de sa pacifique Constitution ». Enfin, le Japan Times rapporte que le porte-parole du ministère des Affaires Etrangères chinois, Hua Chunying a déclaré que « Pour des raisons historiques, les mouvements du Japan dans le terrain de la sécurité militaire inquiète grandement les pays asiatiques voisins et la communauté internationale ». Ici, la Chine fait référence au massacre de Nankin de décembre 1937 dont l’anniversaire a eu lieu la même semaine que l’annonce nippone d’augmenter les dépenses militaires. En effet, l’armée impériale japonaise a assassiné pendant six semaines des centaines de milliers de personnes désarmés lors de la Seconde Guerre sino-japonaise (1937-1945). Ce massacre annonciateur des atrocités de la Seconde Guerre mondiale, au même titre que celui de la ville basque de Guernica le 26 avril 1937, a toujours une importance dans les relations sino-japonaises. D’autant plus qu’une partie des officiels japonais refusent de reconnaître son existence ou au mieux, le signalent en note de bas de page dans les manuels scolaires nippons. Ce qui provoque régulièrement la colère de Pékin.

Si l’on place la militarisation du Japon dans la globalité des tensions en mer de Chine Méridionale, la région reste soumise à une situation que l’on peut qualifier « ambiguïté stratégique » et qui peut être résumée en trois points.

D’abord, les Etats qui n’ont pas de différend ouvert avec la Chine et qui ont en même temps intérêt à ménager leurs relations avec leurs voisins, mais aussi avec les Etats-Unis (c’est le cas de l’Indonésie, de la Malaisie, ou encore de la Thaïlande), ces Etats s’efforcent de maintenir une posture de neutralité en renvoyant la recherche de solutions à l’échelon multilatéral, sans jouer le rôle de médiateur qui pourrait être attendu d’eux ;

De son côté, la Chine n’accepte de négocier que de manière bilatérale car c’est le moyen de peser davantage dans les échanges et de renforcer son poids stratégique dans la région ;

Et enfin, la position des Etats-Unis, qui avaient annoncé une politique de « pivot » et le recentrage de leurs forces vers l’Asie pour soutenir leurs alliés face à l’intensification de la pression chinoise, cette promesse tarde à se concrétiser et renforce donc les questionnements sur la situation stratégique de la région.

On assiste donc à une situation de tensions, avec des Etats qui consolident leurs positions et qui se livrent parfois à de véritables joutes maritimes, comme cela a été le cas entre la Chine et le Vietnam au mois de mai 2014, ce qui a entraîné des émeutes antichinoises au Vietnam. En même temps, on observe le maintien d’un statut quo, qui reste la moins inconfortable des situations dans la mesure où il permet d’affirmer à la fois les revendications territoriales ancestrales et les principes clés des relations internationales modernes. Or, ce statut quo perdure jusqu’au moment où une étincelle sera allumée, que ce soit par un réel besoin de ressources énergétiques ou par les populations qui se saisissent de plus en plus directement, et de manière de moins en moins contrôlable, de ces questions qui relevaient il y a encore peu de temps d’un monopole étatique.

Pour terminer sur une note plus joyeuse que des histoires de joujoux à destruction massive. Je vous conseille de vous ruer au cinéma le plus proche et voir « Miraï, ma petite sœur », réalisé par Mamoru Hosoda. C’est émouvant, drôle et japonais.

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