La liberté d’expression en prison, une urgence qu’on ne peut plus taire

La liberté d’expression est, par définition, la liberté fondamentale autorisant tout citoyen à exprimer ses opinions. Elle a pour origine la déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 stipulant que « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi ». Mais ce droit est-il respecté en prison ?

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Delphine Boesel, présidente de l’OIP © Martin Colombet. Hans Lucas

Si le sujet commence à être de plus en plus abordé, c’est que les prisonniers sont soumis quotidiennement à une forme de censure. Si au sein même de la prison la parole des détenus est souvent ignorée et méprisée, elle est étouffée dès qu’elle s’adresse à l’extérieur. Selon l’OIP ( Observatoire International des Prisons ), “Toute sortie d’écrit par un détenu en vue de sa « publication » ou « divulgation » nécessite l’autorisation de la direction interrégionale des services pénitentiaires (DISP), qui peut le retenir pour des « raisons d’ordre ».Cette censure est motivée davantage par des raisons de surveillance et de sécurité que par le bien être des prisonniers. En effet si l’administration pénitencière estime que cela peut porter atteinte à la réinsertion des prisonniers de quelques manières que ce soit, ou qu’elle considère que ces lettres contiennent des éléments outrageants vis-à-vis des autorités administratives et judiciaires, elle peut prononcer une sanction disciplinaire. Cela amène donc à une forme d’auto-censure de la part des prisonniers qui ne vont pas forcément oser parler de leurs conditions de vie, de la violence ou des injustices qu’ils peuvent subir, car ils risqueraient de subir une sanction. Mais ce n’est pas la seule chose qu’ils risquent : ils peuvent, encore une fois selon l’OIP, faire l’objet d’enquête de police, être menacés de garde à vue, ou tout simplement se voir retirer leur autorisation de sortie, ou même d’après les témoignages dont je n’ai pas le droit de citer la source, se voir changer de cellule ou voir leurs conditions de vie se dégrader nettement, sans que la raison de ce changement ne soit explicitement révélée, bien qu’elle soit implicitement liée à ce qu’ils ont pu dire à l’extérieur. On a donc affaire à un chantage implicite, où la peur étouffe l’expression de la pensée. C’est un rapport de force constant qui conditionne les prisonniers à se sentir encore plus seuls, encore moins écoutés et moins compris et qui renforcent sans doute leurs sentiments d’injustice. La Cour européenne des droits de l’homme a d’ailleurs affirmé que « le maintien du calme, de l’ordre et de la sécurité dans l’établissement » n’était pas un argument suffisant pour s’opposer à la liberté d’expression. A ce propos, la LDH (Ligue des Droits de l’Homme) préconise l’annulation définitive de la surveillance du courrier pour les condamnés, étant donné qu’elle est inefficace en ce qui concerne la sécurité et ne constitue qu’une peine supplémentaire. Cette surveillance porte atteinte à la vie privée, et est une mesure discriminatoire : tous les détenus n’ont pas leur courriers surveillés de la même manière.

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La Cour européenne des droits de l’homme

De plus les mouvements pacifiques sont réprimés : les dispositions sanctionnent toute « action collective de nature à perturber l’ordre de l’établissement ». Ils n’ont par exemple pas le droit de signer une pétition , ou tout autre mode de revendication, et sont ainsi régulièrement sanctionnés, officiellement ou officieusement. Ils n’ont pas non plus le droit de se syndiquer ni le droit d’association. Mais comment se soutenir et faire changer les choses si on leur interdit se de se réunir ? La réalité est la suivante : En interdisant les lieux de débats où pourraient s’exprimer des désaccords, conflits, mécontentements et oppositions, en voulant se protéger de la violence, de la contestation qui pourrait amener à une révolution ou encore plus ternir l’image des prisons si c’est encore possible, les autorités engendrent ce cycle infernal de violence. Les prisonniers n’ont pas d’autre moyen pour exprimer ce qu’ils ressentent que d’avoir recours à la violence, de créer leurs propres règles, de former des hiérarchies. Puisqu’on les rejette de la démocratie, ils n’ont pas d’autre moyen pour s’exprimer et exister que de créer leurs propres “systèmes” en dehors du monde extérieur qui les ignore.

Enfin la censure ne va pas seulement dans le sens du “dedans” au “dehors” mais marche aussi inversement. C’est-à-dire que tout ce qui entre dans la prison est contrôlé. Par exemple les détenus peuvent avoir accès à des production écrites ou audiovisuelles, mais, selon un article de la loi pénitencière “l’autorité administrative peut interdire l’accès des personnes détenues aux publications contenant des menaces graves contre la sécurité des personnes et des établissements ou des propos ou signes injurieux ou diffamatoires à l’encontre des agents et collaborateurs du service public pénitentiaire ainsi que des personnes détenues.”. Ainsi un prisonnier n’aura peut être pas le droit d’avoir accès à un article de journal ou un documentaire qui concerne la prison, parce qu’un agent pourra se sentir diffamé, et les directeur de prisons pourraient librement censurer ce qu’ils veulent. La censure s’étend d’ailleurs au personnel qui ont une obligation de réserve et aux directeur de prisons qui sont soumis à la règle du silence.

Cette censure, qui se fait à tous les niveaux, témoigne donc d’une faille certaine au niveau de la démocratie dont la prison est le miroir. En limitant la parole des prisonniers, on fait atteinte à la liberté d’expression de tous, de nos droits fondamentaux. En voulant se préserver de la violence, on l’engendre, et alors le rôle de la prison est totalement disqualifié. Il faut donc agir au plus vite, pour que, comme les prisonniers le réclame, ils puissent s’exprimer publiquement, ne pas être contrôlés dans leurs lettres (sauf si il y a un soupçon de contenu illégal), puissent se rassembler, s’exprimer dans le cadre d’outils d’expression collective.

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