Hope MOKDED – « Mes peintures sont des autoportraits de mes émotions, des autoportraits sans visage »

« Vulvnérable », c’est le nom de l’exposition de Hope MOKDED qui se déroulera du 9 février au 10 mars prochain à Paris. Hope MOKDED est née en il y trente ans à Gabès en Tunisie. Elle a d’abord entamé ses études à l’Institut Supérieur des Beaux-arts, puis a continué ses recherches à l’Université de Strasbourg. Elle vit et travaille actuellement à Paris et participe régulièrement à diverses expositions.

Tout de suite interpellée par cette affiche paraissant éclaboussée de violence, nous sommes allées à la rencontre de cette jeune artiste qui a accepté de répondre à nos questions.

L.H : Pourrais-tu revenir sur ton parcours artistique et nous parler des diverses expositions auxquelles tu as participé ?

H.M : «  Je vis et je travaille à Paris. J’ai fait ces dernières années des expositions personnelles et collectives dans le cadre de Cineffable à Paris, Workshop « C’est quelque part par-là », L’exposition au CEAAC « There is no place like home ». J’ai participé à une installation photographique Chaos Echoes, à l’exposition personnelle à La Station LGBTI Alsace « Végétations », à l’exposition collective au Festival d’art Féministe de Strasbourg Femfest « Subjectivité Féminine », j’ai également participé à une résidence d’artiste avec la commission européenne Jsciart summer School en Italie.

J’ai participé par mes films à de nombreux Festivals et évènements tels que Le Festival Art féministe Chouftouhonna 2016 avec mon court métrage « Brume », et avec le film « Le bleu de tes yeux » au Festival Printemps Culturel Tunisien à Paris, Le Festival International du Film Amateur de Kélibia (FIFAK – TUNISIE) et au Festival for the 4th edition of Olhares do Mediterrâneo à Lisbonne, etc.

J’ai axé mes réflexions sur la problématique de la violence invisible, qu’on pourrait définir comme une violence sociétale acceptée, et sur comment, en tant qu’artiste et femme, créer une trace de cette violence afin de rendre celle-ci intelligible. »

L.H : Comment as-tu souhaité représenter cette violence invisible dans tes œuvres ?

H.M : « Les violences dont je parle sont la domination masculine et le harcèlement moral, le trauma après la violence, les menaces latentes à partir du moment où il y a oppression. Cette violence traumatisante est encore plus présente et difficile à discerner que la seule violence physique car elle est masquée dans la réalité quotidienne.

En observant mon travail et avec le recul, j’ai pu constater que l’émotion exprimée traite, de manière systématique, de la douleur, la souffrance et la tragédie, mais occasionne également chez le spectateur une sensation d’une perte de repères. Mon travail a une vocation à montrer comment vivre après la violence, dans une relation quasi catharcissique, et comment se passe l’intime au quotidien. Je me mets finalement en scène et je questionne ma propre relation aux autres, à la société à laquelle j’appartiens. Je donne à voir le quotidien d’un point de vue interne, je donne à voir une subjectivité – la mienne – que je choisis d’explorer ainsi. Mon aptitude à témoigner de ma propre Histoire. L’autofilmage constitue, à mon sens, la possibilité d’une quête identitaire, constructive et intime de ce qui est au centre de nombreux travaux.

Dans la peinture j’utilise les dripping dans ma série Monstruation pour représenter les menstruations qui sont un tabou dans la société patriarcale. Je tente de sublimer ce qui est habituellement caché, censuré dans les publicités (hygiène intime). J’essaye, ainsi, de lever la honte qui entoure ce sujet. 

Mes expériences artistiques se veulent à la fois individuelles et collectives, témoignant de la violence faite aux femmes. En Tunisie, pays dont je suis originaire, ce phénomène est tellement grave qu’une femme sur deux est victime de violences conjugales. Désormais la violence faite aux femmes est presque légitime et normalisée tellement elle est banale et quotidienne. Cette banalisation pousse beaucoup d’artistes femmes à la réflexion pour éveiller les consciences tout en attirant l’attention sur cette violence systémique basée sur le genre. »

L.H : Tu utilises le « dripping » pourrais-tu nous expliquer ce que c’est ? Pourquoi cette technique ?

H.M : « Le dripping est une technique inventée et théorisée par Jackson Pollock basée sur le jet de matière (peinture, encre) sur différents supports. Jackson Pollock s’est exprimé ainsi dans un interview en 1956 : « Je suis quelque fois très représentationnel, et un peu tout le temps. Si vous peignez à partir de votre inconscient, des formes doivent en émerger. Nous sommes tous influencés par Freud, je pense. Je suis depuis tout le temps jungien…La peinture est un état d’être…peindre c’est se découvrir soi-même. Tout bon peintre peint ce qu’il est. »[1]

L’expressionnisme abstrait a aboli l’objet, ainsi que la distance entre l’artiste et le support. Supprimer l’objet signifie aussi supprimer les règles de la composition, la perspective, la profondeur de champ. L’annulation de l’objet résulte aussi de la déconstruction des normes de beauté, ainsi on ne juge plus l’œuvre selon les critères esthétiques admis.

Cette révolution esthétique donne une liberté à l’artiste, à son corps et à son émotion. C’est pour cette raison que l’art du geste possède une dimension humaniste, elle valorise le geste, les sens de l’artiste, son mouvement, son corps et son état d’esprit avant de s’intéresser au produit final. L’Humain qui gagne de la valeur face à son produit relève d’une approche anticapitaliste.

Mes peintures sont des autoportraits de mes émotions, des autoportraits sans visage. Ils découlent d’un besoin d’expression libre. Je me bats contre l’angoisse, face à moi-même par les jets d’encre et d’acrylique rouge sur la toile. Après la fatigue causée par l’action de peindre, avec un couteau ou un rouleau, je marque ma maitrise, mon emprise sur mes sentiments. Ce moment-là est un moment d’expression pure sans peur d’être regardée. Ainsi, je garde mes traces sur le papier ou la toile sans le souci de faire beau ou de rendre beau. Un chaos de mélanges des couleurs sobres, noires, rouges, grises se créé, ce qui reflète un flou intérieur, une soif de s’exprimer à l’état naturel grâce à la matière, sans cogiter, sans avoir recours à la parole. C’est un combat contre le gouffre, la peur et les hantises. Nietzsche met en garde contre les dégâts illusoires et les hantises, il déclare :

« Celui qui doit combattre des monstres doit prendre garde de ne pas devenir monstre lui-même. Et si tu regardes dans un abîme, l’abîme regarde aussi en toi. »

L.H : Sur ta page Facebook tu as noté : « You can’t be an artist without accepting the vulnerability that it includes ». On retrouve cette idée de vulnérabilité, dans le nom de ton exposition, « vulvnerable», est ce que tu pourrais nous expliquer ce choix ?

H.M : « D’après mes expériences personnelles, la violence démembre l’être, elle le brise en morceaux, il devient un simple témoin de sa force, les séquelles cachées restent figées à l’intérieur de nous, elles font partis de notre psychisme, de notre corps.

Que je le veuille ou non, l’expérience de la violence m’a changée instantanément, j’ai été défigurée émotionnellement. Le temps a laissé une trace profonde sur mon âme et cet acte de violence continue de vivre en moi. Ma mémoire est un « temps qui ne passe pas ». En effet, ce qui freine le temps c’est la fixation de la violence dans mon esprit. Par ses empreintes et ses traces, elle continue de me hanter. A travers l’art je brise le silence et je donne la parole à cette lutte intérieure, sourde et muette. Je me pose les questions et je transforme ce questionnement en source d’inspiration, de détermination et de réflexion. Après un vécu violent qu’est-ce que je suis devenue ? Si son incrustation dans mon corps et mon être m’a totalement brisée, est-ce que sa trace devient une part de mon identité ?

« Le vent se lève ! il faut tenter de vivre », disait Paul Valéry dans le Cimetière marin.

L’art représente pour moi la résistance face à cette partie indésirable qui m’a transpercée, je la pratique pour survivre sans nier les faits, regarder la violence en face et tenter de la dénuder pour comprendre sa bestialité et sa froideur.  On ne peut pas accepter la créativité sans accepter la vulnérabilité en nous. En effet, je pense que chaque artiste et créateur a une grande part de sensibilité et de souffrance, beaucoup de chaos en soi pour créer.

Comme disait Nietzsche : « Il faut encore avoir du chaos en soi pour pouvoir enfanter une étoile qui danse ». L’artiste via sa sensibilité expérimente différemment les douleurs et peut en créer par la catharsis des œuvres. »

L.H : Qui sont les artistes français et tunisiens que tu admires le plus, qui ont été pour toi tes plus grandes sources d’inspiration ? Pourquoi ?

H.M : « J’admire l’artiste française Gina Pane qui est une des représentantes majeures de l’art corporel. Dans son travail elle a questionné la limite du corps, son rôle et sa relation au monde.

Sophie Calle parce qu’elle est l’artiste de l’intime. Son travail artistique consiste à faire de sa vie et notamment des moments les plus intimes, une œuvre. Pour ce faire, elle utilise tous les supports possibles : livresphotosvidéosfilms, performances, etc. La cinéaste belge Chantal Akerman, elle, m’a conforté dans le choix d’autofilmage comme technique grâce à son questionnement autour de l’identité à travers ses films. » 

L.H : Est-ce que tu pourrais nous présenter une de tes œuvres, une de tes plus grandes fiertés, et nous expliquer ce qu’elle représente pour toi ?

H.M : « Une fêlure en lumière est une sublimation d’une blessure, l’intime ici est suggérée par les lignes, cela décrit une fragilité de l’intérieur, un affrontement entre ombre et lumière sans pour autant qu’il y’ait un vainqueur. A travers le dessin des formes géométriques j’essaye de structurer un chaos. Quelque part, avec toutes les vulves dissimulées dans l’œuvre, il existe un détournement aux tabous que représente le plaisir féminin.

J’ai voulu ajouter une œuvre représentative de ma série « Monstruation » sur laquelle j’ai axé ma prochaine exposition Vulvnérable. Pour cette œuvre j’ai utilisé différentes techniques telles que le dripping, le dessin automatique, le pochoir. La multiplication des procédés utilisés m’ont permis d’exprimer la complexité des corps féminins dans leur fonctionnement le plus intime. »  

Vous souhaitez en savoir davantage sur le travail de cette artiste pleine de talent ? Rendez-vous  sur son site internet, https://www.artmajeur.com/fr/amal6mokded/artworks ou du 9 février 2019 au 10 mars 2019, au 102 rue de Charonne, à Paris.  


[1]  Barbara, Hess Expressionnisme abstrait, TASCHEN,2016.p10

 

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