Jenna Boulmedaïs – « La littérature, c’est se permettre d’être quelqu’un d’autre »

« Tu veux des sushis ? Non, parce que je suis en train de m’empiffrer là. On dirait que j’ai jamais rien mangé de ma vie. En même temps c’est super bon, t’es sûre que t’en veux pas ? »

Si vous ne connaissez Jenna qu’à travers votre écran ou ses articles, rassurez-vous : le personnage est tout aussi pétillant et haut en couleurs que ce que laisse percevoir la mystérieuse sphère des réseaux sociaux. C’est d’ailleurs à travers eux que j’ai rencontré Jenna pour la première fois. A travers son compte Instagram tout d’abord : petit monde à part où surgissent de parts et d’autres des myriades de livres tous plus différents les uns des autres. C’est que Jenna, du haut de ses 17 ans, a su se créer un univers bigarré. Elle nous fait passer de Romain Gary à Clément Benech, de Céline à Julie Estève, de Victor Hugo à Jérôme Attal, sans la moindre transition. Un roman pétillant et acidulé disparaît pour laisser place à un drame aux effluves sombres ; une histoire d’amour succède à un essai contemporain. Derrière les photos toujours bien arrangées de la jeune fille, on imagine une bibliothèque pleine à craquer, plutôt désordonnée d’ailleurs, où les époques se croisent et les auteurs se bousculent. Mais Jenna, c’est aussi un visage scintillant derrière une caméra. Sur sa chaîne Youtube, elle s’adresse à ses « amis lecteurs » en passant par toutes les émotions. Si ses vidéos de lecture dépassent souvent les dix minutes, c’est sûrement parce que notre critique littéraire aime à s’échapper du cadre formel de la présentation. Rajustant ses lunettes face à sa pile de livre, elle commence par s’indigner de la vie de Victor Hugo (« un homme riche qui bat ses femmes et n’aide pas les pauvres, mon pauvre coco tu as cru que j’allais lire tes livres ? ») pour finalement reconnaître être « tombée amoureuse » d’Hernani. La chaîne Youtube de Jenna est une petite pause de légèreté et de bienveillance au cœur de cette société qui zappe. Le cœur libéré, elle ne coupe au montage ni hésitation, ni rire, ni erreur. Enfin, il y a également ce blog où Jenna parle « de tout et de rien », de chroniques littéraires à billets personnels. En tête du site « Jenna Boulmedaïs » : « Je voulais l’appeler ce site « Jenna lit » mais phonétiquement c’était déjà pris ». Une accroche qui annonce bien la couleur des longues colonnes qui parcourent ce site !

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Jenna © Léa Furic 

Ce lien avec la littérature, Jenna l’a depuis longtemps. « Quand j’avais sept ans, mon père m’avait offert un album de la collection des Martine, raconte-t-elle. Je me suis sentie humiliée, j’avais l’impression d’etre prise pour une gamine ! Du coup, j’ai couru jusqu’à la bibliothèque familiale et j’ai pris le plus gros livre que j’ai pu y trouver ! » C’est ainsi que Jenna passa l’été de ses sept ans à dévorer Le Rouge et le Noir de Stendhal sur le canapé de son salon. « J’ai A-DO-RE ! s’écrie-t-elle. Bon je n’ai rien compris par contre. Enfin, je croyais comprendre mais quand je l’ai relu récemment je me suis rendue compte que je n’avais pas vraiment tout compris. » Toujours est-il qu’à partir de là, Jenna ne lâchera plus le monde des livres. Entre salons du livre par milliers, des rencontres avec des auteurs dont elle retiendra notamment Jean d’Ormesson, puis des interventions comme lors du salon de livre de Saint Lys quelques années auparavant où elle produira une vidéo de promotion.

« Je crois que j’ai toujours lu de tout, sauf peut-être tout ce qui touche le fantasy. J’aime beaucoup alterner classique et contemporain » dit-elle avant d’ajouter « pour moi, cette distinction est un mythe. Un écrivain contemporain peut très bien écrire comme un classique et inversement ! »

C’est en 2018 que notre dévoreuse de livres décide de créer son blog. « J’avais rencontré une instagrameuse littéraire et elle m’avait donné envie de faire comme elle. Elle dégageait quelque chose qui m’inspirait beaucoup, de la légèreté, du bonheur… » Jenna se prend alors à vouloir partager ces lectures. Créée en mars de l’année dernière, sa page Instagram rencontre un tel succès qu’elle ouvre son blog à peine six mois plus tard. Elle continue d’y croquer ses expériences littéraires au milieu de ses billets d’humeur et l’on y trouve autant de résumés épars que de tribunes sur le sexisme en littérature et des confessions sur son hypersensibilité. « Les réseaux sociaux, ça reste une bonne chose aujourd’hui pour permettre aux gens de découvrir la littérature. Je reçois parfois des messages de personnes qui me disent que mes critiques leur donnent envie de lire ! Ça me touche beaucoup, à chaque fois ! Évidemment, ça me motive encore plus à continuer ! » Après réflexion, elle ajoute « je pense d’ailleurs que la plupart des gens me suivent aussi parce que je fais l’idiote. Je ne fais pas que parler de littérature, je divague sur ma vie, je pars sur des discours d’extrême gauche… Je me fais rire toute seule ! »

Le livre qui l’a le plus marquée ? « Il y en a beaucoup, mais je pense par exemple à Je Résultat de recherche d'images pour "Je t’attends de Francois Grard"t’attends de Francois Grard. Il n’est pas considéré comme un grand classique mais pourtant il m’a touchée. Il m’a permis de me rendre compte que c’est possible d’écrire de belles lettres. » Depuis, Jenna écrit des lettres sans pour autant les envoyer. L’écriture devient, pour celle qui a deux manuscrits à son compte, une manière de poser ses sentiments : « dire les choses, les écrire, c’est parfois mieux que de les envoyer » affirme-t-elle. Car si la littérature est importante pour la jeune fille, l’écriture jour également un rôle majeur dans son quotidien. « Leurs rôles sont différents. La littérature nous permet d’être quelqu’un d’autre ; l’écriture m’oblige à être tout à fait moi-même. Il y a deux « moi » : le moi qui écrit et le moi qui lit. » La littérature, pour Jenna, est à cheval entre le réel et l’imaginaire. C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles elle l’aime tant : «Ce que j’aime dans les romans réalistes, c’est que je peux m’imaginer que même cette réalité si détaillée n’est pas si fidèle que ça au monde réel. Et quand je lis une réalité horrible, j’aime me dire que je l’ai lu plutôt que de l’avoir vu. »

Sous sa casquette de chroniqueuse, Jenna est aussi comédienne. Il y a deux ans, elle a ainsi créé sa compagnie, la compagnie Piekielny, du nom de ce personnage décrit sous la plume de Romain Gary dans La Promesse de l’Aube et repris par François-Henri Désérable en 2017. « Quand je suis arrivée au lycée, il n’y avait ni atelier théâtre ni atelier lecture, déplore Jenna , Pour moi c’était inimaginable ; c’est pour ça que j’ai monté cet atelier. La première année, on était seulement quatre : trois élèves et un prof… mais pour la représentation, la salle était remplie ! » C’est d’ailleurs suite à cette représentation que Jenna créera définitivement la compagnie Piekielny. « En fin d’année, j’aurai les cheveux blonds et courts comme un garçon pour notre représentation! » s’esclaffe-t-elle. Ce rôle de comédienne, Jenna le vit à fond. Elle a aussi été pianiste comédienne au théâtre Saint Michel. « Le regard de mes profs n’est pas toujours très conciliant, regrette-t-elle. On m’a souvent dit que je devais choisir entre mes activités et mes études. Honnêtement, je n’ai pas envie de faire de choix. Je donne tout pour réussir les deux au maximum ! »

Son regard à elle est sans doute plus tolérant, notamment lorsque l’on aborde le thème de la jeunesse. « Je ne comprends pas quand on dit que les jeunes ne lisent plus, dit-elle. Je trouve au contraire que c’est l’inverse. Et même dans le cas contraire : les jeunes font ce qu’ils veulent. Le monde change : aujourd’hui on a plus accès au cinéma par exemple. L’important, c’est qu’on soit heureux dans ce qu’on fait ! »

L’an prochain, jeune bachelière, Jenna entreprend de mener des études de lettres pour devenir éditrice. En attendant, elle nous conseille de lire Une Essentielle Fragilité, le premier essai de Clément Benech : « une de mes meilleures surprises de la rentrée ! J’adorais déjà l’écriture de Clément Benech mais je ne l’imaginais pas écrire un essai! »

Jenna finit son dernier sushi avec un regard espiègle. Engagée ou non, comme le disait Rimbaud, « on n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans. »

Pour découvrir Jenna : cdt2

Image ci contre et de couverture : © Yann Saint Pé 

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