6 février 1934: Robert Brasillach, mourir en rimant

Au front la pâleur des cachots,/  Au coeur le dernier chant d’Orphée, / Tu t’en allais vers l’échafaud, / O mon frère au col dégrafé

extrait de Chant pour André Chénier, poèmes de Fresnes, 15 novembre 1944 

Résultat de recherche d'images pour "Robert Brasillach"Robert Brasillach, demeure méconnu au milieu des « écrivains maudits » que sont Céline, Rebatet ou Drieu la Rochelle, comme si un voile d’infamie s’étendait, depuis sa condamnation à mort, sur sa vie et son œuvre. Etrange destin pour qui se rêvait simplement en Virgile du XXème siècle, cherchant dans ses livres, l’«île magique de l’enfance ». «Brasillach chante le bonheur de l’enfance, celui de la jeunesse et celui de l’amour. Il sait dire aussi l’angoisse du temps qui passe, la tristesse des amours révolues. Il aimait la mer, le soleil, les jardins et les rues de Paris. ». Ses biographies de Virgile et de Corneille, ses traductions de Shakespeare et ses portraits de Colette, d’Alain Fournier et d’autres, ses voyages en Espagne où il découvre la misère et la guerre civile, à Venise où il vit avec enthousiasme, à côté des cathédrales et des palais endormis au fond de la lagune, les débuts du fascisme, « cette poésie du XXème siècle ». Comment cette biographie qui pourrait être celle de n’importe quel critique des années 1940, amoureux de la beauté des choses et des mots, peut-elle être empreinte des stigmates de la condamnation et de l’exécution ? Il a eu le loisir de méditer sur ce qu’il adviendrait de sa mémoire, alors qu’il était couché « sur le dur pavé des prisons sans hublot . Il n’a pas renié les idéaux de sa jeunesse, ceux-là mêmes qui l’on conduit devant un poteau. Pas le fascisme, « notre mal du siècle » au sens romantique de Musset. Il n’a pas renié non plus l’Action Française, ni son mentor Charles Maurras. Même l’antisémitisme haineux et violent qui n’est pas le sien mais celui de ses rédacteurs, il l’assume au nom de l’autorité morale qu’il prétendait exercer en tant que rédacteur en chef de Je suis partout. Comment écrire des poèmes alors qu’on est enfermé ? Quelles muses peuvent inspirer le condamné ? Ce sera notre fil conducteur à travers les poèmes de Fresnes, composés dans la cellule où il attendit la mort sur les feuillets que lui apportait son avocat Jacques Isorni. Mais nous évoquerons d’abord brièvement ce que fut la vie de celui qui gagna le titre de « Mal-aimé des lettres françaises » selon Pierre Somville.

La guerre est la grande tragédie au centre de la vie de Robert Brasillach. Né le 31 mars 1909, il est le fils du capitaine Arthémille Brasillach qui meurt au combat en 1914 au Maroc. Orphelin, il passe ton enfance entre Collioure et Montlouis, où il chante les plaisirs simples de l’enfance heureuse. Il chante aussi son Roussillon. Il devine, de la première guerre mondiale, les réfugiés venus du nord, les grosses manchettes dans les journaux et l’économie de guerre avec ses privations. Il en gardera un antimilitarisme tel qu’une fois rentré à l’école normale supérieure, il s’inscrira parmi les objecteurs de conscience, refusant de servir dans la réserve avec le grade d’officier auquel ses études supérieures lui donnent droit : le pacifisme demeure un trait saillant de sa pensée politique, et la violence de ses éditoriaux envers les ministres du Front Populaire s’explique par la crainte de replonger la France dans une guerre qu’il veut lui éviter. Son enfance s’achève en 1925 sur les plages de Collioure, qu’il quitte à regret pour rejoindre Louis-le-Grand comme étudiant boursier aux classes préparatoires. Si l’ambiance froide et sèche de l’internat le déroute, il y découvre une cohorte de jeunes talents prometteurs tels que Thierry Maulnier, José Lupin et Roger Vailland, qui prendront des chemins souvent différents mais dont l’amitié s’éveillera au moment de demander la grâce pour leur ancien camarade. Déjà, le nationalisme prend racine en lui à travers certains professeurs, tels qu’André Bellesort, monarchiste, favorable à l’Action Française». Mais ces idées avancent masquées par le talent, la verve et la sensibilité du professeur « Tout avec lui devenait vivant. Il nous expliquait Tacite et l’ivresse du pouvoir absolu en nous parlant de la Convention et des hommes de la Terreur.».  La préparation des concours ne coupe pas Brasillach de la poésie, et les vers s’enchaînent par centaine, autours de l’amitié et de Paris. Les rues de Paris, qu’il parcourt en traversant le parc du Luxembourg, les Halles bouillonnantes mais surtout les petites paroisses au détour des ruelles oubliées, celles du Paris médiéval au charme désuet. Il y a aussi la vie artistique, qu’il ne peut qu’entrevoir mais qui s’ouvrira à lui dès son entrée à l’ENS. Il fréquente les

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Alain Fournier

Pitoëff, Colette, René Clair et André Maurois. Il redécouvre Gide, Proust mais surtout Alain Fournier, dont le destin tragique l’émeut autant que l’œuvre elle-même, composée, comme la sienne, autour de « cette île parfaite de l’enfance ». Enfin, il profite de ses dernières années d’étudiant pour rédiger une biographie de Virgile auquel il s’identifie tant et donne un éclairage singulier sur son œuvre. Ne se décrit-il pas lui-même dans ces lignes ? « Il avait aimé à la folie le monde extérieur, les couleurs, les champs et la jeunesse. Il avait été immensément tendre, sans presque jamais céder à l’utopie. Ce qu’il aurait pu le plus se reprocher était, sous cette tendresse, comme tous les tendres, une cruauté certaine ». L’étudiant féru de littérature et de beauté commence, dès Louis-le-Grand, à regarder du côté de la droite de la droite. Charles Maurras ne parle pas comme une statue imposante mais comme un ainé amical et brillant, féru, comme Robert, de culture classique, latine, hellénistique et provençale. A l’heure où la valse ministérielle bat son plein, le jeune homme est séduit par les discours stigmatisant le régime des partis. Brasillach rencontre les rédacteurs de l’AF, qui prendront le relai des professeurs pour guider ses pas : le tonitruant Léon Daudet et ses quatorze duels, contemporain d’Hugo, de Zola et des Goncourt. Jacques Bainville aussi, l’historien « Cassandre de l’équipe » qui dénonce les conséquences désastreuses du traité de Versailles et prévoit jusqu’au nom de « national-socialisme ».Sa mort prive Brasillach de la seule personnalité modérée du groupe. Les années trente et la menace de la guerre radicalisent la rédaction. Mais l’œuvre publique de Brasillach est surtout littéraire, apolitique. 1930 le voit publier Le voleur d’étincelles, encore une œuvre nostalgique autour du Midi. Sa radicalisation est visible après l’émeute du 6 février 1934. En s’éloignant de Maurras, dont la réaction tiède et tardive a déçu les plus jeunes, il renonce au nationalisme classique. Lorsque la guerre éclate en 1939, Brasillach est fait prisonnier. Sa rapide libération ne lui fait pas oublier le destin de ses amis restés au camp. Il met alors sa plume au service de la collaboration, espérant qu’elle permettra leur libération. Mais aussi par sensibilité esthétique envers le fascisme italien, et dans une moindre mesure envers l’Allemagne qu’il juge comme une force  inquiétante à laquelle on ne peut résister. Dès 1937, il s’effrayait du défilé de Nuremberg: « c’est parce que ces cérémonies signifient quelque chose que nous, Français, devons y faire attention et sans doute nous tenir sur nos gardes. » Hitler, au regard triste et aux yeux « d’un autre monde » l’intrigue autant que « les enfants allemands jouant comme des loups autours de leurs souvenirs de guerre civile et de sacrifice ». Il doute du nazisme, « devant cette construction d’un homme nouveau, on se dit : est-elle permise ? N’y a-t-il pas là un effort qui outrepasse les bornes de la nation ? » En 1937, on le nomme à la tête du journal Je Suis Partout, qu’il oriente vers la littérature, tout en acceptant les écrits de Lucien Rebatet et d’Antoine Cousteau, qui appellent à encore plus de meurtres et de déportations. On se moque déjà de l’absence d’autorité qu’il exerce parmi eux, sans se douter qu’elle lui coûtera la vie. Il laisse à ses rédacteurs le soin de s’engager dans la bataille politique, et les quitte dès 1943, lorsqu’un voyage en Pologne lui ouvre les yeux sur la réalité de cette guerre. Son exil intérieur, de courte durée, s’achève avec l’annonce de l’arrestation de sa mère à la Libération. Il se remet donc de lui-même aux mains de la justice, qui le condamne à mort le 19 janvier 1945. Les pétitions de  Paul Valéry, Paul Claudel, François Mauriac, Albert Camus, Marcel Aymé, Roland Dorgelès, Jean Cocteau, Colette, et Jean Anouilh dont l’Antigone l’inspire en prison ne suffisent pas à obtenir la grâce. Il est donc fusillé le 6 février 1945, onze ans après cette manifestation du 6 février 1934 qui marqua le début de sa radicalisation. Quelle fut son œuvre, à lui qui aimait tant la vie et les joies simples du soleil et de l’amitié, alors qu’il attendit des mois la mort dans un cachot obscur avec la seule visite de son avocat ? Les feuillets brûlants des Poèmes de Fresnes nous présentent, sous une forme sublimée, les sentiments les plus intimes de tous les condamnés et l’alternance du déni, de l’espoir, de l’accoutumance et enfin de la résignation de ceux qui sont pris entre les mailles d’un système judiciaire implacable.

Le Déni du prisonnier

Résultat de recherche d'images pour "robert brasillach livres"La première réaction de Robert Brasillach, comme celle de tous les détenus politiques, est l’incompréhension, feinte ou non, mêlée de déni. Dans son épître à dédicatoire où il pastiche Boileau, il insiste sur deux aspects essentiels : l’amitié, d’abord, qui s’installe entre lui et son avocat, principal pourvoyeur en papier et fenêtre sur le monde extérieur. Et l’incertitude, qui ne le ronge pas encore mais l’intrigue : Je ne sais pas le temps qu’à cette amitié laissent/Les fantoches narquois qui règlent nos vieillesses/, Je ne sais pas le temps qui nous reste promis,/ Mais qu’importe le temps lorsqu’on a des amis ». « Je crois voir quelquefois le fantôme léger/ D’une amitié qui naît filleule du danger,/ Et Je me dis alors qu’il me suffit d’y croire/ Pour emporter ce temps au fond de ma mémoire / Et pour être bien sûr que le sort long ou court  /Ne pourra ruiner le charme de ces jours. »Le ton est presque badin, il est vrai que Brasillach en est à sa deuxième période de captivité, et qu’il a de bonnes raisons de croire que son malheur est provisoire : lorsqu’il s’est livré, il n’était même pas officiellement recherché.

Ce premier déni, léger et insouciant, est bientôt remplacé par une angoisse plus sourde qu’évoque Je ne sais rien qui tranche sur le ton du précèdent, comme un appel public à l’aide et non plus une déclaration d’amitié : Voilà quatre jours que je suis enfermé,/ Quatre jours que je raye le calendrier/ Quatre jours que je ne sais rien./ Un à un, parce qu’il le faut bien. Là aussi, une forme de déni le pousse à s’inquiéter, non pas sur son propre sort, mais d’abord sur celui de ses proches dont il est sans nouvelles, alors que les bruits des chars et de l’artillerie emplissent sa cellule alors que que « des garçons passaient avec des brassards inconnu », ceux des FFI. Bref, seul son isolement lui pèse, dans une situation comparable à celle d’un naufragé, « Robinson construisant son monde entre ces quatre murs. »

Son déni s’endurcit peu à peu face à la tristesse du quotidien qu’évoquent Fresnes et Paysages de prison. Cette fois, il se fait frontal, face aux juges et au mauvais sort qui l’ont conduit dans une cellule. Le poème Psaume 1 débute sur une forme d’hubris impuissante prophétisant la chute du régime : « L’ouvrage de méchants demeure périssable,/ Les idoles d’argent qu’ils se sont élevées/ S’écrouleront un jour sur leur base de sable /Et la nuit tombera sur leurs formes rêvées ». Le troisième quatrain est une forme de repli sur lui-même et de refus d’admettre ses fautes « Nous avons rassemblé les anciennes tendresses,/  Nous avons dessiné sur le plâtre des murs /Les magiques portraits de nos saintes jeunesses/  Et nos coeurs sans remords savent qu’ils restent purs. » Enfin, son espoir s’adoucit sur la strophe finale qui paraît plus légère, comme prête à s’envoler vers ces cieux qui représentent ici sa liberté : « La sottise au dehors dans le sang rouge baigne,/  Et l’ennemi déjà s’imagine immortel,/ Mais lui seul croit encore au long temps de son règne/  Et nos barreaux, Seigneur, ne cachent pas le ciel. » Il paraît accepter potentiellement sa culpabilité dans Le jugement des juges, où il imagine les magistrats passer à leur tour devant ce qu’il nomme La Grande Cassation avec toutes leurs victimes, innocentes ou coupables, cette absence de distinction révélant implicitement qu’il renonce à sa défense. Mais ses vieux démons de l’Action Française le ressaisissent, et il se met à citer, à travers les erreurs judiciaires, les principales figures de la droite : Jeanne d’Arc que Maurras voulait voir remplacer Marianne, ou Charlotte Corday qui assassina Marat, et bien sûr le philosophe martyrisé par la démocratie, Socrate. « Car les juges seront jugés par coupables et innocents./  Au-delà des verrous tirés qui d’entre eux pourra aborder ?/  Qui verra ses lacets rendus, sa cravate et ses vêtements/ Socrate juge la cité, Jeanne signe le jugement,/  Et à la Cour siègent ce soir la Reine et Charlotte Corday» pendant que Jésus lui-même devient « roi des condamnés » . 

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Procès de Brasillach © DR

Le déni semblait éclipsé, dès le milieu du recueil, par l’habitude puis la résignation. Il reprend sa place, au fur et à mesure que l’exécution approche. Les références religieuses se font de plus en plus nombreuses, comme si le Brasillach athée retrouvait un exutoire dans la foi de son enfance. Dans l’émouvant poème Gethsémani,  il rappelle un épisode biblique précédant l’arrestation de Jésus, alors que celui-ci, dans un accès d’humanité, prend peur et supplie Dieu son Père de lui éparner le supplice de la croix. « Je monte vers Gethsémani / Tout au long de la nuit obscure./  La nuit est longue, la nuit dure, / O nuit, odeur de l’agonie » Il ne lui reste alors que trois jours à vivre. Dans un moment de faiblesse, il espère éloigner son supplice : Père, est-il vrai que vienne l’aube ?/ Qu’approche celui qui me livre ?/ Que ce calice se dérobe !/ Que le matin me laisse vivre. Mais la résignation et la force prennent le pas sur sa faiblesse momentanée : Mais s’il faut bien que je m’apprête,/ Si nul ne peut rompre mes chaînes,/ Que votre volonté soit faite/ La vôtre, Père, et non la mienne. Ses chaînes, instrument de la volonté divine, sont bien loin des « étranges bracelets »dont il se moquait auparavant. Enfin, après un rappel de sa fierté d’avoir sauvé de nombreux jeunes tentés par le fascisme en 1943 en les convainquant d’éviter la collaboration dans un moment aussi incertain, son poème se clôt sur un dernier appel à l’aide : J’aurai gardé de l’aventure / Ceux-là qui ont su m’écouter.  La nuit est longue, la nuit dure, Mais j’y maintiens cette fierté. /Si longue soit-elle et si dure/ En souvenir de l’agonie,  Seigneur, et de ta nuit obscure,/ Sauve-moi de Gethsémani !

Le chemin du repentir

Le déni, dans Poèmes de Fresnes, s’écarte peu à peu pour laisser la place à l’accoutumance et à la nécessité de faire contre mauvaise fortune bon cœur. Bien sûr, il revient par réaction à des événements prochains, tels que son procès ou l’imminence de son exécution. Mais dans son recueil, passés les premiers poèmes, la tendance est bel et bien à l’apaisement et à la description plutôt qu’aux protestations. D’abord, dans Paysage de prison où il se contente d’évoquer avec lyrisme à quoi ressemble Paris vu de la prison : « Voici nos biens qui surgissent des brumes, / Voici Paris dans la nuit qui s’allume. » « Tout est caché derrière les barreaux,/ Les arbres roux sont ceux du parc de Sceaux. ». Après avoir évoqué l’automne froid et pluvieux, il n’a plus qu’à se lamenter sur le temps qui fuit sans lui. « O ma jeunesse au fond de ce brouillard,  Reviendras-tu avant qu’il soit trop tard Pour conjurer les tempêtes encor ? ». Cette complainte sans excès ni lamentation excessive sonne comme un premier pas vers l’acceptation. Celle-ci paraît complète, quoiqu’un peu forcée, avec le poème Noel en taule où il évoque avec un enjouement sinistre les conditions du Noel des taulards : « Noël derrière les barreaux,/ Noël sans arbre et sans bonhomme, / Noël sans feu et sans cadeaux,  C’est celui des lieux où nous sommes », « Bon Noël des garçons en taule,/ Noël des durs et des filous,/Ceux dont la vie ne fut pas drôle,/ La fille que bat le marlou,/ Le gars qui suivait mal l’école ». Il lui reste un peu de rancœur face à l’injustice qu’il ressent, à lui qui a si peu livré d’écrits politiques alors que Céline, Rebatet, Drieu-la-Rochelle et d’autres plus impliqués échappent à la justice (Rebatet est encore étudié dans le domaine de l’art, et Drieu-la-Rochelle est pléiadisé). Lui a joué franc-jeu. Lorsqu’il a pris conscience, en 1943 en Pologne, de ce qu’impliquait son appel à déporter les juifs et à ne pas séparer les enfants de leurs parents, il s’est retiré et a enjoint ses jeunes admirateurs à l’imiter « Les chefs qui lâchent leurs garçons,/ Ceux qui s’enfuient, ceux qui sont riches, / Boivent sec dans leurs réveillons/ De la Bavière ou de l’Autriche /Mais nous autres dans nos prisons/ Nous sommes contre ceux qui trichent. ». Malgré cette fausse note, l’acceptation l’emporte « Je t’adopte, Noël d’ici,/  Bon Noël des mauvaises passes :/  Tu es le Noël des proscrits, / De ceux qui rient dans les disgrâces». 

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Les regrets, à défaut des remords, commencent à venir dans son œuvre, exprimés de manière poignante dans Mon pays me fait mal : il revient sur la brutalité de la guerre civile «Mon pays m’a fait mal par ses fables d’esclaves, sous ses bourreaux d’hier et sous ceux d’aujourd’hui, mon pays m’a fait mal par le sang qui le lave, mon pays me fait mal, quand sera-t-il guéri ? » Il revient sur le traumatisme de la guerre, sur la duplicité de l’allié britannique qui bombarde préventivement les marins, mais aussi la duplicité de  la France qui n’a pas réagi à temps pour protéger la Tchécoslovaquie de l’appétit d’Hitler « Mon pays m’a fait mal par tous ses doubles jeux/Par l’océan ouvert aux noirs vaisseaux chargés/Par les marins tombés pour apaiser les dieux/Par les liens tranchés d’un ciseau trop léger ». Il déplore la division de la jeunesse, partie se battre à l’Est sous l’uniforme allemand, ou à Londres et en Afrique avec les britanniques « Mon pays m’a fait mal par toutes sa jeunesse/Sous des draps étrangers jetée aux quatre vents/ Versant son jeune sang pour tenir les promesses/dont ceux qui les faisaient restaient insouciants ». Une fois encore, il stigmatise les influenceurs, dont il fait partie, et leur responsabilité à laquelle il n’a pas voulu échapper. Il pleure sur la guerre civile « Mon pays m’a fait mal par ses fosses creusées/ par les fusils levés à l’épaule des frères/Et par ceux qui comptaient dans leurs mains méprisée/Le prix des reniements au plus juste salaire. » Enfin, les villes en flammes, les prisonniers, les déportés et les exilés des deux camps ont tous droit à une strophe. Ce tableau lucide de la France de 1945 saisit d’autant plus l’acceptation lucide de son auteur, qu’il fait partie des seuls poèmes à ne pas finir sur une note d’espoir. « Mon Pays me fait mal, quand sera-t-il guéri ? »

Résignation

Il reste encore une dernière épreuve pour Brasillach. Comme tout détenu, il a dû souffrir le déracinement d’avec son monde d’origine, puis la torture du temps qui passe derrière les barreaux. Il a su faire face à ses émotions et s’en détacher au fur et à mesure qu’il écrivait, de manière moins naïve, moins émotive et plus lucide. Désormais, une dernière épreuve : l’attente de sa propre mort. Son œuvre entière est basée sur l’amour de la vie. Pourtant, il fait face à l’ultime échéance avec un détachement et une résignation certaine, malgré le pic d’angoisse de Gethsémani, trois jours avant sa mort. Et ce poète de la vie atteint parfois le sommet de son art en évoquant la mort. Etrangement, un des

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André Chenier

premiers poèmes du recueil évoque la mort, le Chant pour André Chenier, poète guillotiné lors de la Révolution Française. Pierre Somville tisse d’ailleurs de nombreux parallèles entre leur vie et leur œuvre. Brasillach lui-même le nomme « mon frère au col dégrafé ».Les deux ont écrit des vers jusqu’à la veille de leur mort. « Au front la pâleur des cachots,/  Au coeur le dernier chant d’Orphée, / Tu t’en allais vers l’échafaud, / O mon frère au col dégrafé ». Il évoque également un contexte de guerres civiles : « Près des murs dressés quelque part,/ Les fusils des gardes mobiles / Abattent au jeu du hasard / Nos frères des guerres civile ». L’identification est d’ailleurs complète avec le pronom « nos ». Il est probable que Brasillach conjure le spectre de sa propre mort en l’évoquant de manière détournée. La similitude dépasse ici le poème : Brasillach l’ignore encore mais lui aussi, la veille de son exécution, trouvera la force de rimer. Il s’avère prophétique au moment de la dernière rime, où on croirait lire le compte-rendu de sa propre mort, trois mois plus tard. « Et ceux que l’on mène au poteau/ Dans le petit matin glacé, Au front la pâleur des cachots/Au cœur le dernier chant d’Orphée/ Tu leur tends la main sans un mot/ O mon frère au col dégrafé… » Le 5 février 1945, la veille de sa mort, il repense aux prémices de sa radicalisation : l’émeute sanglante du 6 février 1934. Son dernier quatrain établit un lien direct entre Les morts de février 1394 et son exécution imminente : « Les derniers coups de feu continuent de briller/Dans le jour indistinct où sont tombés les nôtres. /Sur onze ans de retard, serai-je donc des vôtres ? /Je pense à vous ce soir, ô morts de Février ». Cette étrange filiation entre sa mort, due à son activité lors de la seconde guerre mondiale, et cette manifestation qui le fit couper avec le nationalisme classique pour le fascisme, est une étrange méditation, teinte d’un regret diffus. De n’être pas mort l’honneur intact onze ans plus tôt ? Ses éventuels regrets, il les a exprimés dans Le testament d’un condamné : il part libre de toutes attaches matérielles : « Par arrêt, des biens d’ici-bas /On veut me prendre l’héritage./ C’est facile, je n’avais pas /Terre ou argent dans mon partage./ Et mes livres et mes images  On peut les disperser aux vents La tendresse ni le courage/Ne sont objets de jugement. ». Il revient sur ses propres faiblesses,qu’il relativise: « En premier mon âme est laissée/A Dieu qui fut son Créateur, /Ni sainte ni pure, je sais,/Seulement celle d’un pécheur ». Avant de conclure ses pensées sur sa sœur et ses amis, il revient une dernière fois sur les fautes dont-on l’accuse, et tient à rappeler que s’il a fauté, il est resté de bonne foi :  « Quel don offrir à ma patrie / Qui m’a rejeté d’elle-même? / J’ai cru que je l’avais servie  Même encore aujourd’hui je l’aime / Je ne puis lui léguer ici  Que mon corps en terre inhumaine.»  

Enfin, une dernière méditation nommée La mort en face, écrite le matin-même, texte en prose où il livre ses dernières réflexions. Il avoue n’avoir pas toujours été exemplaire face à la mort et évoque les jours qui paraissent plus précieux quand elle se rapproche : « Je n’ai rien d’un stoïcien, et c’est dur de s’arracher à ce qu’on aime. Mais j’ai essayé pourtant de ne pas laisser à ceux qui me voyaient ou pensaient à moi une image indigne. Les journées, les dernières surtout, ont été riches et pleines » Ses derniers mots portent sur la nécessité de se maîtriser pour accepter comme un choix ce qu’on nous impose  « Mais j’essayais le plus possible d’accepter. Robert Brasillach ». Me Isorni, en souvenir, maculera un foulard blanc avec le sang du corps sans vie de Robert Brasillach, étendu sur l’herbe du fort de Montrouge.

[1]  Mes sources pour cet article se répartissent ainsi : la biographie « Robert Brasillach ou encore un instant de bonheur », d’Anne Brassié aux éditions Laffont, 1987, « Brasillach écrivain, mal-aimé des Lettres françaises » de Pierre Somville, édité par l’Académie royale de Belgique en 2016, et bien sûr des œuvres de Robert Brasillach lui-même : « Notre avant-guerre »,1998 et « Les sept couleurs », 1999 aux éditions Godefroy de Bouillon, ainsi que « Les poèmes de Fresnes » dans une édition numérisée (https://docplayer.fr/30505317-Robert-brasillach-poemes-de-fresnes.html)

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