Antisémitisme – Pour une nécessaire vigilance

Le 9 novembre dernier, le Premier Ministre Edouard Philippe annonçait sur Facebook une hausse de 69% des actes antisémites en France. Il fallut attendre le 16 février et les insultes antisémites dont fut victime le philosophe Alain Finkielkraut, pour que se déclenche mardi dernier, à travers toute la France, une vague de manifestations contre l’antisémitisme. Ainsi, c’étaient plusieurs centaines de personnes qui se rassemblaient à Marseille, 2000 à Lyon et Nancy ou encore 20 000 à Paris, sous le mot d’ordre « Ça suffit ! » pour rappeler que l’antisémitisme n’a pas sa place en France.

© France Culture

Et il le fallait. Car le fond de l’air est lourd, et ce, depuis trop longtemps. Si les images particulièrement violentes de ces dernières semaines ont marqué les esprits, la sociologue Dominique Schnapper souligne que cette hausse des actes antisémites n’a rien d’un choc. « Si on voulait savoir, on savait » déclare-t-elle. En effet, la baisse continue depuis 2014 des actes antisémites recensés en France était à relativiser. Si le nombre de menaces antisémites avait bien baissé de 17% en 2017 par rapport à 2016, le nombre d’actions antisémites avait dans le même temps augmenté de 26%.

 En vérité, le phénomène est beaucoup plus ancien. Il semble en effet dater du début des années 2000. Et l’éditorialiste au Monde Sylvie Kauffmann de mentionner la « faiblesse des réactions » citoyennes suite au meurtre d’Ilan Halimi en 2006 ou à l’attentat commis par Mohamed Merah spécifiquement contre une école juive en 2012. La réaction de mardi dernier est donc salutaire. Elle nous rappelle que l’antisémitisme se nourrit de l’inaction de tous.

 « Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde » rappelait Camus en 1944. Voilà pourquoi nous nous permettrons de définir ici les termes de notre sujet.

 Qu’est-ce que l’antisémitisme ? Il s’agit d’une hostilité systématique à l’encontre des Juifs, appelant à la mise en place de mesures discriminatoires contre eux. En un mot, l’antisémitisme est une des formes du racisme, dirigé spécifiquement contre les Juifs.

 Ceci nous amène à une autre question, relative à un terme souvent utilisé ces derniers temps : qu’est-ce que le sionisme ? Il s’agit d’un concept historique, né en 1897 sous la plume de Theodor Herzl, qui plaidait pour la création d’un « foyer national juif ». Aussi, être antisioniste signifiait s’opposer à ce projet. Or, l’Etat d’Israël a déclaré son indépendance le 14 mai 1948. Par conséquent, le débat entre sionistes ou antisionistes est clos. Les termes « sionistes » et « antisionistes » ne sont donc rien d’autre que des notions appartenant à l’histoire. L’existence de l’Etat d’Israël n’a plus à être contestée. L’usage de ces termes dans les débats actuels est donc anachronique. Toutefois, la nébuleuse d’extrême-droite antisémite, menée entre autres par Dieudonné et Alain Soral, a utilisé ces termes de façon antisémite. Un terme historique a donc été instrumentalisé, pour être utilisé de façon antisémite. C’est pourquoi le Président Emmanuel Macron a décidé, lors du dernier dîner du Conseil Représentatif des Institutions Juives de France (CRIF) de mercredi dernier, d’ajouter à la définition d’antisémitisme certains éléments de l’antisionisme, comme le fait de nier aux Juifs leur droit à l’autodétermination, ou de considérer tous les Juifs comme étant responsables des actions de l’Etat d’Israël, propos souvent tenus lorsque le terme « antisioniste » est utilisé de façon antisémite.

 L’antisémitisme et les manipulations antisémites des termes « sionistes » et « antisionistes » sont donc condamnables. La liberté d’expression permet en revanche de critiquer la politique menée par l’Etat d’Israël. Dans ce cas, la critique est politique, et porte sur les choix et actions d’un gouvernement. Jacques Attali propose de qualifier « d’antibibistes » – du surnom du premier ministre Israélien Benjamin Netanyahou (Bibi) – celles et ceux qui s’opposent à sa politique.

 On comprend donc que les insultes à l’encontre d’Alain Finkielkraut sont bien antisémites, issues de l’instrumentalisation du terme « sioniste ». On le voit, l’effort de définition des termes peut permettre de lutter contre certaines théories complotistes et malsaines sur lesquelles prospère l’antisémitisme.

Et, par là-même, de défendre les Juifs et Juives qui en sont victimes. Car souvent, ils ne portent pas plainte. Ils craignent notamment de se mettre en avant, et de renforcer ainsi la haine dont ils sont l’objet. Dès lors, comment combattre efficacement l’antisémitisme ?

 De nombreuses solutions portent sur le droit, d’autres sur l’éducation. Ces politiques sont bien entendu à poursuivre sans cesse, afin, d’une part de rappeler le soutien de l’Etat aux personnes Juifs et Juives, et leur intégration au sein de la Nation, et d’autre part, de porter ce message auprès des plus jeunes.

 Il nous faut néanmoins constater que ces solutions ne sont pas suffisantes. L’antisémitisme est une négation de l’humanité, qui se diffuse insensiblement, par une multitude d’interactions humaines : des transformations dans le vocabulaire, des regards insidieux, des tags, certaines attitudes dans la rue… Une myriade d’éléments qui peuvent conduire au pire. Nous pouvons y faire face en répondant aux arguments antisémites sans fondement de façon concrète, sensible.  C’est ce que fit Géraldine Muhlmann au micro de France Culture. Elle raconte qu’un patron aurait déclaré à une personne juive :

« … Vous autres les Juifs, vous êtes toujours riches », et cette personne de répondre : « Votre femme de ménage, dans ce bureau […] elle est Juive ». Son interlocuteur en est resté pantois. Cet exemple démontre que les interactions humaines peuvent combattre l’antisémitisme. Elles seules peuvent en démontrer l’absurdité. La réhabilitation de l’humanité, dans ce qu’elle a de plus irréductible, peut vaincre les préjugés.

 Ces échanges supposent une vigilance de tous les instants, et le courage de tous. Une vigilance d’abord, qui doit nous rendre attentif aux manifestations quotidiennes de l’antisémitisme, et un courage ensuite, qui doit nous permettre d’y répondre sans attendre. Le faire avec humour peut également être une solution. Il permet en effet de faire éclater au grand jour l’absurdité à l’antisémitisme, tout en le dépassant. À ce titre, le tag « Juden ! » sur la vitrine d’un commerce, transformé en « Guten Tag ! » fait figure d’exemple.

 

© La Voix du Nord

Il est donc possible de répondre à l’antisémitisme. Aux côtés des grandes mobilisations ou des solutions politiques, tout un chacun peut contribuer, au quotidien, à cet effort citoyen de protection du vivre-ensemble et de défense de la tolérance. Pour cela, une vigilance de tous, à chaque instant, est de mise. Pour que tous les Juifs et Juives puissent enfin vivre en paix.

 

Augustin Normand (Donner de la Voix) 

Image de couverture :  Alain Fontanel/Facebook

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