Eté algérien

«Le printemps ne dure pas très longtemps, en Algérie. Sa mission consiste surtout à annoncer l’été»-Malek Haddad

C’est l’histoire d’un pays dressé dans la lumière comme un mât triomphant. Un paradis de lumière balayé de bleu et de blanc, où la mer splendide épouse un ciel traversé par des voiles. C’est un pays aux ruelles familières, résonnantes de senteurs bavardes et de musiques salées par l’aurore. C’est un pays à la capitale enneigée où les maisons écumeuses dévalent en cascades jusqu’à la mer éclatante. La chaleur est extrême ; c’est la furieuse chaleur de vivre qui s’engouffre jusqu’au cœur des pierres de chaux. La main du peintre dessine des oranges et des citrons sur les coques pommelées de bateaux majestueux. C’est un pays où le désert superbe, montagne d’ocre illuminée au soleil, cascade jusqu’aux oasis où elles se jettent éperdument. La nature trace des vallons aux sillons profonds comme des secrets enfouis. C’est, écrivait un Camus aujourd’hui discuté, « un pays à la fois mesuré et démesuré. Mesuré dans ses lignes, démesuré dans sa lumière. »

C’est l’histoire d’un pays à l’Histoire lacérée. Ses blessures sont marquées au fer rouge sur ses années de ruines. Son passé résonne de noms aux échos douloureux. On frissonne sous celui de Constantinois, on s’émeut en entendant Oran, et puis Charonne ; Bentalha possède l’écho du glas. 1954. 1961. 1962. 1991. Des dates comme des coups de tonnerre assénés sur son front altier. Mené pendant des années au bout du fusil tricolore, témoin impuissant de la déportation de ses enfants et du massacre de ses terres, ce pays a parfois cru mourir. Certains aujourd’hui encore essaient d’argumenter que « la colonisation a eu du bon. » Malek Haddad lui, écrivit noir sur blanc : « Entre Paris et Alger, il n’y a pas deux mille kilomètres. Il y a quatre années de guerre. Il est inutile d’interroger. Ce n’est pas du voyage, ce n’est pas du tourisme. Les trains ne s’en vont plus pour le plaisir de s’en aller. » C’est l’histoire d’un pays qui a connu sa décennie noire. Entre 1991 et 2002, il vit dans l’horreur. 1997. Bentalha Benthala Benthala. Barbarie sans nom contre lequel l’art du langage s’estompe. La terreur de l’Histoire oblige les hommes  inventer des langues nouvelles – ou alors à se taire.

 

« L’Algérie qu’on insulte dans tous ses gestes quotidiens
rappellera que la discorde ne naît jamais d’un malentendu
mais de la méconnaissance et de l’irrespect. »

Malek Haddad

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© Mkddz

C’est l’histoire d’un pays où le pouvoir, petit à petit, perd le nord. Auparavant sauveur né des cendres de la décennie noire, Abdelaziz Bouteflika n’a plus rien de son charme d’antan. Le pays en a assez de se faire humilier ; il vaut bien plus qu’un moribond placé à sa tête fougueuse. De celui qui brigue un cinquième mandat, on l’insulte autant qu’on le moque.  Qu’il prenne un congé, celui qui veut imposer des vacances précoces à ces jeunes en furie ! L’exécutif tout à coup se tait. Le premier ministre a eu bien tort de vouloir comparer son pays à la Syrie à feu et à sang. Ses roses à lui ne sont pas sanglantes ; les femmes les glissent même en riant dans le col des policiers. C’est l’histoire d’un pays qui s’est soulevé face à l’inacceptable. Son pouvoir d’achat dégringole, le salaire flotte, le chômage prend son envol. Les printemps arabes ont-ils mal tourné ? Ils demandent un été. C’est l’histoire d’un pays qui trace sa route quand on essaie encore de lui dresser des murs.


« Ils allaient leur chemin.
C’étaient des arbres d’orage.
Il allait les voir s’allumer.

Il comptait un, deux, trois.
Il voulait voir leur embrasement.
On entendait l’orage au loin.
Sûr qu’ils l’attendraient
Calmes, ces arbres d’orage.
Il recompta un, deux, trois. »

Mohammed Dib

C’est l’histoire d’un pays à la jeunesse époustouflante. Elle n’a pas connu la guerre ; elle ne veut pas en connaître. C’est l’histoire d’une jeunesse qui a soif de liberté. Elle marche vite, elle court. Elle n’a plus le temps d’attendre : allons, il est temps de vivre ! Elle n’a pas d’âge, la jeunesse de ce pays bouleversé. La voilà sur les épaules de son père, le sourire jusqu’aux oreilles, elle brandit une pancarte et n’a pas encore cinq ans. La voilà encore devant l’université. Son écharpe vole au vent ; il voudrait l’emporter. Elle se tend parfois ; les hélicoptères font des zigzags au-dessus de sa tête. Et la voilà ici, à peine adolescente. Ses amis l’attendent au milieu de leurs pancartes. « Cédez le passage », « Le FLN au musée des dinosaures ». , « On l’aime bien Boutef, même encadré ». « Chuck Norris désapprouve le 5e mandat.» L’humour contre l’injustice.

Mélissa Ziad © Rania G Ranougraphy

C’est l’histoire d’un pays où des ballerines poussent au milieu des rues tonitruantes. Elle est libre, Mélissa Ziad. Avec son perfecto de cuir et ses chaussons de danse, elle se lance au cœur de ce peuple qu’elle épouse. Eclat de grâce et d’enchantement qui coupe le souffle au-delà des frontières. Beauté rebelle et pourtant silencieuse. Un moment de beauté au cœur de la confusion. Un symbole délicat pour une cause forte. La révolution n’est peut-être pas un dîner de gala mais elle offre un berceau d’improvisations éclatantes. En 2019, la Ballerine d’Alger remplacera la Madone de Bentalha au Musée des Histoires illustres.

C’est l’histoire d’un pays où femmes et hommes luttent ensemble pour les joies de demain. Elles roses à la main, eux les enfants sur l’épaule. Silmia ! Silmia ! C’est l’histoire d’un pays fatigué de la violence. Il croit encore en la révolution aux gants de velours. On jette des bouteilles d’eau depuis les fenêtres, les commerçants sur leur perron distribuent biscuits et boissons à ces manifestants en liesse. Jeunes ou plus vieux, seuls ou en famille, femme ou hommes, baskets ou gamis, les vagues du peuple s’enlacent et s’embrassent : c’est le pays tout entier qui écrit une nouvelle histoire.


 » s’il n’y avait ce cri,
en forme de pierre aiguë
et son entêtement à bourgeonner

s’il n’y avait cette colère,
ses élancements génésiques
et son soc constellant,

s’il n’y avait l’outrage,
ses limaces perforantes
et ses insondables dépotoirs,

l’évocation ne serait plus
qu’une canonnade de nostalgies,
qu’une bouffonnerie gluante,

le pays ne serait plus
qu’un souvenir-compost,
qu’un guet-apens
pour le larmier. »
 
Tahar DJAOUT – Extrait de « Perennes » – 1983

C’est l’histoire d’un peuple qui est grand. Plus grand que ses balafres, plus fort que les obstacles, plus fort que tous ceux-là qui craignent « un débordement. » C’est un pays qui aimerait bien qu’on cesse de ramener son identité à l’héritage post colonial. Il voudrait bien qu’on le laisse être libre. Il voudrait bien que toutes les langues du monde se taisent et qu’on le laisse enfin parler : des langues, on le lui en a imposées pendant trop d’années déjà. Fini le passé, c’est d’avenir que l’on parle. D’avenir radieux où l’on envoie des roses dans ce ciel d’azur. Cinquante-sept ans d’indépendance, vraiment ? C’est l’histoire d’un pays qui n’a pas dit son dernier mot. Des histoires de débordement, il n’a pas de leçon à recevoir. Chaque pays a son heure de grâce ; laissons-le vivre la sienne. Le sang versé n’a pas empêché nos livres d’histoires d’hérisser nos révolutions, que dire alors des pétales de roses ?

C’est l’histoire d’un pays qui voudrait qu’on le laisse tranquille. Au diable les médias étrangers et leurs analyses multiples. Qu’ils se taisent, ceux qui ont toujours un avis sur l’inconnu. On n’explique pas les envolées du cœur à force de statistiques. Il paraît que cette ronde populaire pourrait devenir ouragan. Peut-être. Peut-être pas. C’est l’histoire d’un pays qui espère bien pouvoir se tenir en main jusqu’à la fin. Echec et mat sur le roi sans que le meurtre n’ait investi ses rues. C’est l’histoire d’un pays qui veut souffler son soleil jusque sur les visages. Quoi, la colère populaire ? Mais non la beauté, mais non l’amour ! Et si demain doit être un débordement, alors aujourd’hui au moins, laissons-nous nous émerveiller.

Alors pour une fois, taisons-nous. Face à ce pays qui écrit son histoire, laissons pour une fois de côté nos grands discours fumeux et nos analyses engourdies. Observez, écoutez. Qu’importe demain tant qu’il y a la beauté. Regardez. Elle est belle et furieuse, cette révolution. Elle ne nous appartient pas, cette révolution. Elle est à celles et à ceux qui aspirent à des lendemains qui chantent. Et quel peuple n’a pas succombé à ces mélodies prometteuses ?

Taisons-nous. Un peuple là-bas voudrait fredonner son destin.

Aujourd’hui la poésie. Demain la liberté


« Ce sera un jour pareil aux autres jours
Un matin familier avec des joies connues
Eprouvées parce qu’elles sont quotidiennes.

Avec des mots brûleurs du ciel
Avec des mots traceurs de route
Qui font du bonheur une question de patience
Qui font du bonheur une question de confiance.

Et ces femmes fières d’avoir le ventre rouge
A force de remettre au monde leurs enfants
A chaque aube, ces femmes bleuies de patience
Qui ont trop de leur voix pour apprendre à se taire.

Forte comme une femme aux mains roussies d’acier
Tu caresses tes enfants avec précaution
Et quand leur fatigue se blesse à ta patience
Tu marches dans leurs yeux afin qu’ils se reposent »

Anna Greki

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