Alain Jaspard – « L’humour est la politesse du désespoir. »


« C’est marrant à quoi ça tient une histoire.
A une diode. Une pièce minuscule, la plus misérable qu’on trouve sur un engin motorisé. Une diode a deux balles. Une diode défectueuse. »

C’est une histoire entre deux mondes qui n’auraient sans doute jamais dû se croiser. Celle de Franck, un gitan d’Argenteuil, et de Julien, avocat. Le premier est marié depuis ses quinze ans avec Mériem, jeune gitane rencontrée sur le pèlerinage aux Saintes Maries de la Mer. Celle qui est devenue mère quelques semaines après ses noces à Marseille a alors vingt-huit ans. Depuis leur caravane de la capitale, elle attend son huitième enfant. « Elle se serait bien passée de toutes ces grossesses, ces vergetures, ces hanches en cruche, ce ventre flasque, mais elle aimait ses mômes, louve en furie pour qui lèverait une main sur eux… » Le deuxième, notre avocat commis d’office, vit avec Séverine, illustratrice. Depuis des années, Séverine attend désespérément de tomber enceinte. Et face à son ventre qui refuse d’accueillir la vie, le soir, Séverine « pleure des rivières. » Comme dans la chanson de Viktor Lazlo.

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Franck travaille dans le bâtiment afin de nourrir toute cette famille. Mais c’est la ferraille qu’il préfère. Un jour, il accompagne son ami Sammy dans une opération risquée : le vol de plusieurs câbles de cuivre pour alimenter le plateau de tournage d’un film. Tombés au milieu d’un règlement de comptes, les deux gitans se retrouvent au poste de police. C’est là que Franck rencontre Julien, cet avocat qui lui fera éviter la prison. Mais pas que. Cette rencontre, c’est aussi l’éclosion d’une idée, et pas n’importe laquelle. Une idée que ces deux femmes que tout oppose vont employer corps et âme pour leur bonheur. Quitte à tromper la Justice…  


« Une idée, au début, c’est rien du tout, une p’tite graine. Minuscule, enfouie dans le crâne, planquée dans le cortex, oubliée entre deux pensées, qui n’arrive pas à germer. Et puis une jour, va savoir pourquoi, elle se réveille, elle s’étire comme sortant d’un bon sommeil, toute fripée, les yeux pas en face des trous, mais t’inquiète, bien vivace, prête à s’élancer, au petit trot d’abord, mais comme on ne s’en aperçoit pas, vexée, elle appuis sur le champignon, passe au galop et là elle vous paraît évidente, mais bien sûr, elle se transforme d’idée banale en bonne idée puis en idée de génie et là, si tu te méfies pas elle t’emmène très loin. L’idée. »

Pleurer des rivières est un livre tendre sur ces visages opposés qui constituent notre société. Il est une fenêtre bienveillante, portée par une plume qui oscille entre larme et rire, ouverte sur cette amitié étonnante entre deux familles que tout oppose. Alain Jaspard essaie de sortir du stéréotype et de nos croyances portées autour du monde des gens du voyage. Sa voix parfois facétieuse s’interdit tout jugement. On s’attache à ces personnages de papier dont on sent battre le cœur à travers les lignes, on pleure avec ces femmes qui unissent leurs forces contre vents et marées. A 78 ans, le premier roman du réalisateur et scénariste Alain Jaspard ne laisse pas indifférent.

C’est dans le fait divers qu’Alain Jaspard a puisé son imagination. « C’était dans un article de la Provence, se souvient-il. On avait rapporté l’histoire du jugement d’un couple de gitans qui avaient acheté un enfant à un autre couple de gitans. Un enfant contre une BM. » Son but ? « Réunir deux mondes qui d’ordinaire ne se fréquentent pas, y compris dans les arts. » et ces deux mondes, l’auteur ne les a pas sortis de nulle part. Il raconte ainsi avoir toujours aimé les gitans, ces nomades que notre société cherche à sédentariser. « J’aime ce mot, nomade. Cette idée de ne pas mettre de frontières. Tout comme ça me plait de raconter l’histoire de gens différents. » Les gitans, Alain Jaspard les a déjà rencontrés. C’était en Bretagne, quelques années plus tôt. « Mon cousin était venu nous alerter que des gitans arrivaient dans le coin, qu’il fallait qu’on « planque tout ». Une frayeur habituelle pour des gens nomades » ajoute-t-il dans un sourire. Mais bien loin de se cacher, Alain Jaspard va à leur rencontre. Comme son personnage principal, il pénètre dans leur cercle, portières ouvertes et clés sur le contact. Pendant deux jours, il tisse un lien avec ces gens du voyage, des femmes surtout. Il y a même rencontré celle qui deviendra la Meriem de son histoire. Il y apprend beaucoup de choses. Le troisième jour, ils étaient partis. » Indique-t-il avant de commenter : « J’aime cette idée qu’ils sont partis sans rien dire à personne. »

Sans se cantonner à la thématique nomade, Pleurer des Rivières est aussi un livre sur la Justice. La

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Justice catégorique qui balbutie parfois entre le Bien et le Mal. Celle dont même les juges et avocats se passeraient bien, parfois. Celle qui n’a peut-être pas toujours raison. Pendant deux ans, Alain Jaspard s’est rendu au Tribunal de Grande Instance de Paris afin d’assister aux comparutions immédiates. Assis au milieu des dessinateurs immortalisant les affaires, il assiste aux témoignages de ces petits délinquants jugés en quelques minutes ; des scènes dont certaines sont d’ailleurs présentes dans le roman. « J’ai même décidé de garder le nom de la juge dans mon récit. C’est une femme qui voit beaucoup d’horreurs. » Pleurer des rivières donne d’ailleurs un goût amer à cette Justice parfois aveugles. « La Justice ne nous paraît pas toujours juste, dit-il. Mais on se doit de reconnaître que le métier de juge n’est pas facile. Parfois, il préfèrerait être ailleurs…Regardez Javert dans les Misérables ! L’archétype du mauvais flic à qui on en veut tout au long du livre ! Et pourtant, il ne fait que suivre la Justice. C’est bien pour ça qu’il finit par se suicider ! »

Pleurer des Rivières, c’est aussi un livre sur les femmes et leurs douleurs. Un livre sur la maternité, sur les corps vides désirant ardemment un enfant et les corps bien remplis qui préféreraient poser leur fardeau. « Je suppose que j’aime les femmes » sourit Alain Jaspard quand on lui demande comment un homme comme lui parvient à rentrer dans une peau féminine. Pourtant, difficile de rentrer dans la tête de la femme qui souffre. « Le royaume des larmes est mystérieux ; n’y entre pas qui veut » peut-on lire dans son livre. Mais même dans les situations les plus douloureuses, la plume de l’auteur sait dessiner des sourires entre les lignes éplorées. « L’humour est indispensable dans les livres, nous raconte-t-il. Il amplifie le désespoir. Allez à un enterrement, les discours sont ponctués des blagues qu’aurait fait le défunt s’il avait été là. C’est vrai que dans la littérature française, l’humour est assez rare. C’est finalement un trait plus anglo-saxon. » Il ajoute : « L’humour, c’est la politesse du désespoir. »

Fidèle à son amour pour le cinéma, Alain Jaspard a su conserver un style cinématographique où les images et les actions étouffent la possibilité de descriptions trop denses. « Au lycée, j’avais du mal avec la littérature. Je me souviens particulièrement de la Horla de Maupassant. A douze ans, j’avais trouvé ça ennuyeux à mourir. C’est ensuite seulement que j’ai trouvé ce livre magnifique, tout comme j’ai dévoré Flaubert et Hugo. Il ne faut pas faire lire des choses trop difficiles aux enfants. » D’autant plus que les enfants, Alain Jaspard les connaît bien : il se rend souvent dans les lycées pour rencontrer ses jeunes lecteurs. Un moment qu’il affectionne tout particulièrement : « Il faut attendre dix minutes pour la première question, et ensuite on ne les arrête plus ! » rit-il. Les adolescents ne sont pas les seuls à recevoir la visite de l’auteur : celui-ci aime aussi se rendre dans les prisons, celles des femmes comme celles des hommes. Un moment qu’il qualifie « d’incroyablement émouvant » : « un jour, une gitane m’a même dit que j’étais un gitan ! » raconte-t-il.

Quant à l’écriture, Alain Jaspard reconnaît qu’elle peut être douloureuse. Celui qui a écrit ou coécrit plus de 80 scénarios dans sa vie ne comprend d’ailleurs pas comment font les auteurs qui s’imposent plusieurs pages par jour. « L’auteur doit avoir au minimum une bonne histoire, dit-il. Comme on le dit dans le milieu du cinéma : « to do a film, a story a story a story. » ensuite c’est l’écriture qui m’intéresse. » Un goût pour l’écriture qu’il doit à son professeur de cinquième auquel il rendait toujours plus de rédactions. « C’est un beau métier, prof, sourit-il. D’ailleurs, chaque écrivain doit quelque chose à un prof. »

En ensuite ? Alain Jaspard espère bien sortir un deuxième roman. Car tout de  même, « faire les salons et les librairies, c’est plus amusant que d’aller jouer à la pétanque avec les vieux ! »

 

Photo de couverture : PHILIPPE MATSAS

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